Les grandes puissances internationales adoptent de plus en plus des politiques d’exclusion stratégique pour limiter l’accès de leurs rivaux à des domaines clés d’influence. Ce concept désigne la volonté de contrôler de manière exclusive des territoires, infrastructures, relations économiques ou liens sécuritaires, afin d’imposer des coûts à la concurrence et renforcer sa propre sécurité.
Concrètement, la Russie empêche l’intégration accrue de l’Ukraine avec l’Occident à travers son invasion. Les États-Unis restreignent l’accès de la Chine aux technologies avancées, notamment les semi-conducteurs, tout en incitant leurs alliés à suivre cette politique. La Chine, de son côté, cherche via son initiative « Belt and Road » à sécuriser des positions privilégiées dans certaines infrastructures et partenariats économiques, et développe des liens sécuritaires aux îles Salomon qui peuvent inclure un déploiement militaire.
Cette forme de compétition ne se limite pas aux affrontements directs, mais consiste à remplacer un modèle d’accès partagé par un accès restreint. Si l’exclusion peut réduire les vulnérabilités, elle est aussi une source de tensions majeures : une mesure d’exclusion prise dans une zone peut être perçue comme un précédent menaçant au-delà, ce qui incite les rivaux à riposter et peut dégénérer en une course à la fermeture des espaces d’influence.
L’histoire offre plusieurs illustrations de ce mécanisme, notamment l’effort japonais de contrôle privilégié de la Chine au XXe siècle, qui a suscité la réaction des États-Unis et de la Grande-Bretagne et conduit à un cycle de mesures coercitives culminant dans le conflit de 1941. De même, la consolidation soviétique en Europe de l’Est après 1945 a été interprétée comme une exclusion stratégique qui a bouleversé l’ordre international et mené à la formation de blocs antagonistes durant la Guerre froide.
Cependant, l’exclusion stratégique n’entraîne pas systématiquement un conflit armé direct. La Guerre froide a montré que la cristallisation rapide des blocs et la menace nucléaire pouvaient limiter la progression des escalades. Aujourd’hui, la complexité des interdépendances économiques amplifie les risques : bien que l’interdépendance rende la coercition économique plus tentante, les conséquences matérielles de l’exclusion deviennent plus sévères, suscitant des réponses en chaîne.
La gestion de cette dynamique est un enjeu majeur pour les décideurs : il s’agit d’arbitrer entre le renforcement de la résilience nationale et le recours à des mesures d’exclusion. Par exemple, développer une production et des chaînes d’approvisionnement nationales accroît la résistance sans nécessairement nuire aux rivaux, tandis que les restrictions ciblées sur les technologies militaires comprennent mieux les risques sécuritaires mais peuvent favoriser la rivalité.
Cette distinction est illustrée par la politique américaine sur les semi-conducteurs : l’investissement interne et la diversification supply chain augmentent la résilience, alors que les restrictions sur l’accès chinois aux puces à haute technologie traduisent une exclusion stratégique justifiée par les considérations militaires.
Les dirigeants doivent ainsi évaluer avec rigueur les limites de l’exclusion, afin d’éviter d’alimenter une spirale de rétorsions qui réduirait l’espace de coexistence pacifique entre grandes puissances. Une certaine ouverture demeure indispensable pour maintenir un ordre international stable où rivalités ne se transforment pas nécessairement en conflits ouverts.