Les livraisons de chars Leopard 2 à l’Ukraine propulsent les actions de Rheinmetall à des sommets historiques, tandis que Krauss-Maffei Wegmann tire profit de la montée en flèche des commandes de blindés au sein de l’OTAN. Le puissant armement du Leopard 2 transforme les tactiques ukrainiennes, soutenu par des budgets de défense en forte hausse en Europe. Reste à savoir si cette dynamique perdurera en cas de ralentissement du conflit en Ukraine.

Au début de 2023, la décision de l’Allemagne de fournir des chars principaux de combat Leopard 2 à l’Ukraine a constitué un tournant majeur dans la guerre contre la Russie, impactant à la fois le champ de bataille et le paysage économique des deux géants allemands de la défense, Krauss-Maffei Wegmann (KMW) et Rheinmetall.

Cette annonce faite en janvier 2023 a propulsé l’action Rheinmetall à un niveau record à la Bourse de Francfort, avec une valorisation d’environ 11 milliards de dollars, soit une multiplication par deux et demie par rapport à l’année précédente, selon Reuters. Bien que KMW soit une société privée non cotée, son partenariat étroit avec Rheinmetall lui a permis de bénéficier indirectement de cette flambée grâce à l’augmentation spectaculaire des commandes liées au Leopard 2.

Le Leopard 2, pièce maîtresse des capacités blindées de l’OTAN, est devenu le symbole du réarmement européen, renforçant la confiance des investisseurs dans le secteur de la défense, alors que les tensions géopolitiques ne cessent de s’intensifier. Cet article analyse l’impact des livraisons de Leopard 2 sur la santé financière de ces entreprises, leurs avancées technologiques, leur rôle sur le terrain, ainsi que les conséquences structurelles pour l’industrie militaire.

Leopard 2 : un projet technique de pointe

Développé par Krauss-Maffei Wegmann, basé à Munich, dans les années 1970, le Leopard 2 est l’un des chars principaux de combat les plus avancés au monde, en service dans 19 pays, un record mondial pour ce type d’engin, selon Rheinmetall. Entré en service en 1979, il a supplanté le Leopard 1 pour devenir la colonne vertébrale blindée allemande.

Son design combine avec équilibre puissance de feu, protection et mobilité. L’armement principal, un canon lisse de 120 mm conçu par Rheinmetall, garantit une précision et une capacité de pénétration remarquables, capable de tirer des munitions cinétiques avancées ou des obus antichars haute-explosivité.

Le système de conduite de tir, également fourni par Rheinmetall, intègre des capteurs sophistiqués – imagerie thermique et télémètre laser – offrant aux équipages la possibilité de cibler avec efficacité de jour comme de nuit. Son blindage modulaire, particulièrement sur les variantes récentes comme le 2A7, propose une robuste protection contre menaces cinétiques et chimiques, avec un équivalent blindage allant de 590 à 940 mm sur la tourelle selon les versions.

Sur le front ukrainien, le Leopard 2 est utilisé dans des opérations combinées avec l’artillerie et les drones pour contrer les unités blindées et fortifications russes. Ses manœuvres rapides sur terrains variés sont rendues possibles grâce à son moteur MTU MB 873 de 1 500 chevaux, offrant une mobilité supérieure au T-90 russe, tout en assurant une meilleure survie de l’équipage malgré les défis posés par les munitions à effet retardé ou les drones-suicides.

Comparé au char américain M1 Abrams, le Leopard 2 pèse environ 62 tonnes contre 68 tonnes pour l’Abrams, ce qui lui confère une meilleure autonomie ainsi qu’une facilité de transport précieuse dans le contexte logistique tendu du conflit ukrainien. KMW conçoit le châssis et réalise l’intégration du char, tandis que Rheinmetall fournit le canon, les munitions et les équipements électroniques, formant ainsi un partenariat gagnant dans un marché en plein essor.

Les commandes militaires et leur impact boursier

Le choix d’envoyer des Leopard 2 en Ukraine, suivi par les engagements d’alliés de l’OTAN tels que la Pologne et la Norvège, a déclenché une série de contrats pour KMW et Rheinmetall. En janvier 2023, l’Allemagne a validé la livraison de Leopard 2A4 et 2A6, la Pologne a promis 14 chars issus d’un stock de 247.

Février 2023 a vu la Norvège commander 54 Leopard 2A7 NOR auprès de KMW, tandis que Rheinmetall a obtenu un contrat de 129 millions d’euros sur quatre ans pour fournir canons et systèmes de conduite de tir.

Rheinmetall étant le fournisseur exclusif des munitions de 120 mm pour le Leopard 2, ses revenus tirés des livraisons de chars et munitions pourraient atteindre 300 à 350 millions d’euros entre 2023 et 2024. En mars 2023, son entrée dans l’indice DAX allemand attestait de son ascension fulgurante, soutenue par une hausse de son cours de 128 % en 2022, confirmée en 2025.

KMW bénéficie indirectement via cette dynamique et la multiplication des commandes, comme l’illustre la commande suédoise de janvier 2025 pour 44 nouveaux Leopard 2A8 et la modernisation de 110 chars Strv 122 existants, renforçant son rôle central dans la chaîne d’approvisionnement européenne.

Le titre Rheinmetall se négociait autour de 493,30 € début 2025, avec un objectif moyen des analystes fixé à 590,40 €, témoignant de la confiance persistante. Toutefois, UBS mettait en garde dès 2023 contre une valorisation anticipant des commandes non confirmées, et Armin Papperger, PDG de Rheinmetall, a appelé Berlin à concrétiser le budget défense de 100 milliards d’euros en contrats fermes.

Évolutions géopolitiques et technologiques

La forte demande de Leopard 2 s’inscrit dans un contexte global de renforcement militaire. L’OTAN pousse ses membres à atteindre le seuil de 2 % du PIB consacré à la défense, et évoque l’objectif de 5 %. Ces impulsions, conjuguées à la menace russe, alimentent les commandes.

Le fonds militaire germanique de 100 milliards d’euros, lancé en 2022 pour moderniser la Bundeswehr, pave la voie à une série de contrats majeurs pour KMW et Rheinmetall. Le PDG Papperger estime le chiffre d’affaires à 11-12 milliards d’euros d’ici 2025, quasiment le double de 2022.

Sur le plan technologique, les nouveaux défis incluent les menaces par drones et munitions guidées, fragilisant le blindage classique. Pour y répondre, l’Allemagne a commencé en 2023 l’intégration du système de protection active israélien Trophy sur 17 Leopard 2A7A1, avec déploiement complet prévu en 2025.

Rheinmetall développe par ailleurs le Panther KF51, char de nouvelle génération doté de capteurs avancés et d’un canon de 130 mm, signe d’une volonté d’innovation pour anticiper les menaces futures. Néanmoins, cette dépendance aux décisions politiques d’exportation et le coût élevé des modernisations représentent des risques qui pourraient freiner la croissance en cas d’apaisement du conflit ou de réduction budgétaire.

Impacts tactiques et stratégiques des livraisons

Sur le terrain, le Leopard 2 a profondément modifié les tactiques ukrainiennes en permettant des offensives blindées plus audacieuses. Son système optique avancé sert à identifier et détruire l’armement russe à distance, souvent en coordination avec des drones de reconnaissance.

Comparé au Challenger 2 britannique, plus lourd et moins adapté à la boue ukrainienne, ou au M1 Abrams américain, très consommateur de carburant, le Leopard 2 offre un compromis optimal entre mobilité et puissance de feu. Sa large diffusion au sein de 14 armées européennes facilite la logistique dans un environnement multinational.

Les réparations restent néanmoins un défi de taille : les chars endommagés sont souvent envoyés en Lituanie ou en Pologne, ce qui engendre des délais. En mars 2025, Rheinmetall a annoncé la création d’un centre de maintenance en Ukraine pour réduire les temps d’indisponibilité, un « pont logistique » qualifié d’essentiel par Armin Papperger.

Cependant, des problèmes techniques, tels que des catalyseurs d’échappement défectueux, signalés récemment, suscitent des interrogations sur la fiabilité et l’image des constructeurs, illustrant la complexité de maintenir des systèmes aussi sophistiqués en conditions de guerre.

Perspectives de marché et enjeux à venir

Le secteur de la défense séduit les investisseurs par sa résistance aux cycles économiques et ses revenus stables provenant de contrats à long terme. Depuis 2022, l’action Rheinmetall a cru de plus de 2 000 % sous l’effet du réarmement européen et du rôle proéminent en Ukraine.

Face à des concurrents mondiaux tels que BAE Systems (Challenger 2) et General Dynamics (M1 Abrams), Rheinmetall détient un avantage dans la production de munitions de 120 mm et des systèmes de conduite de tir. KMW assure la conception et l’intégration des châssis, complétant cette synergie.

La Norvège et la République tchèque engagées dans leurs commandes démontrent une demande pérenne jusqu’en 2028. Néanmoins, la dépendance au conflit ukrainien constitue un facteur d’incertitude, au même titre que les fluctuations des budgets militaires et les arbitrages politiques.

Un rapport de Deutsche Bank en mai 2025 souligne la solidité de la trajectoire de Rheinmetall grâce à son portefeuille diversifié, incluant notamment la défense aérienne et le Panther KF51, tout en rappelant que l’exubérance du marché pourrait surpasser la concrétisation réelle des commandes.

Chars et capitaux dans une ère nouvelle

Les livraisons de Leopard 2 en Ukraine ont non seulement renforcé la défense de Kyiv, mais ont aussi transformé le destin financier de KMW et Rheinmetall, affirmant leur place centrale dans la défense européenne. La progression fulgurante de Rheinmetall à Francfort témoigne de la confiance dans le secteur, portée par le plan de réarmement de l’OTAN et l’efficacité démontrée du char sur le terrain.

La supériorité technique du Leopard 2, de son canon de 120 mm à ses capteurs avancés, atteste de sa pertinence durable, malgré la montée de nouvelles menaces nécessitant des systèmes actifs de protection coûteux.

Historiquement icône de la stratégie blindée OTAN depuis la Guerre froide, son rôle actuel souligne son adaptabilité aux conflits modernes. Toutefois, la précarité des budgets et les contraintes logistiques liées au maintien en opération en temps de guerre posent la question de la durabilité de cet essor financier.

Les perspectives de croissance pour Rheinmetall et KMW dépendront étroitement de l’évolution géopolitique et de la manière dont l’Europe poursuivra ou non sa politique de réarmement à long terme.