En février, la marine sud-coréenne a franchi une étape majeure en inaugurant un commandement de flotte de tâche à sa base navale de Jeju. Ce projet, mûri depuis des années, n’a pas échappé aux médias nationaux et internationaux, attirant également l’attention des médias officiels militaires chinois. Initialement évoquée il y a 36 ans, cette initiative s’est concrétisée sur cette base navale stratégique, ouverte en 2016 et dont la 7e Flottille de Tâche constitue l’épine dorsale.

Cette avancée renforce significativement la capacité de la Corée du Sud à protéger ses routes maritimes et à garantir la liberté de navigation. Pour la Chine, elle représente une menace grave pour ses intérêts sécuritaires régionaux, notamment en ce qui concerne l’accès à des voies maritimes cruciales et ses ambitions autour de Taïwan, ce qui laisse présager des mesures de riposte de Pékin. En effet, la Chine a toujours exprimé une opposition claire à la base de Jeju et à l’expansion de la flotte sud-coréenne, y voyant un danger stratégique croissant, surtout si cette flotte est employée conjointement avec la marine américaine.

Dans ce contexte, une étroite coopération entre Séoul et Washington pour renforcer la présence navale alliée autour de Jeju et accroître les capacités navales sud-coréennes, notamment via l’acquisition de sous-marins nucléaires, apparaît essentielle. Par ailleurs, élargir la coopération multilatérale avec le Japon, l’Australie et les Philippines permettrait d’améliorer la sécurité collective et l’efficacité opérationnelle dans la région.

L’importance stratégique de Jeju : sécuriser les voies vitales de la Corée

À ses débuts, la marine sud-coréenne se concentrait principalement sur la défense côtière contre la menace nord-coréenne. Cependant, la croissance économique spectaculaire axée sur l’exportation depuis la fin des années 1970, combinée à la quasi-dépendance de la Corée du Sud aux importations pétrolières du Moyen-Orient, a fait de la sécurisation des lignes maritimes une priorité économique et sécuritaire majeure. Pendant des décennies, Séoul a envisagé une flotte destinée à protéger ces voies maritimes cruciales au sud, identifiant l’île de Jeju comme emplacement idéal.

La valeur stratégique de Jeju est indéniable. Située au large de la côte sud de la péninsule, elle se trouve à un point névralgique au centre nord de la Première chaîne d’îles. Sa proximité avec des villes portuaires chinoises majeures telles que Shanghai, Qingdao et Dalian augmente son rôle pivot pour la surveillance maritime et la projection de puissance régionale.

La base peut accueillir jusqu’à 20 navires de guerre, y compris des destroyers équipés du système Aegis, des navires d’assaut amphibie, ainsi que des sous-marins. Avec le nouveau commandement de flotte, Séoul exprime clairement son intention de déployer des actifs navals à haute valeur stratégique afin de protéger ses lignes de communication maritimes et de renforcer la dissuasion en mer de Chine orientale. Cette démarche s’inscrit dans un contexte de contestation croissante de la liberté de navigation face à l’affirmation navale chinoise de plus en plus affirmée.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012, la montée en puissance navale chinoise, la militarisation agressive de la mer de Chine méridionale et la domination de la mer Jaune posent une menace directe à la sécurité sud-coréenne et fragilisent l’ordre maritime établi. Pékin semble déterminé à transformer ses eaux environnantes en mers quasi-internes.

Oppositions politiques et locales

Le projet de la base navale de Jeju a connu de nombreux retards liés à une forte opposition locale. Les riverains craignaient que cette installation ne nuise à l’identité de « l’île de la paix » et n’aggrave les risques sécuritaires en cas de conflit. Ce rejet s’est trouvé amplifié par la mobilisation de divers groupes d’intérêt sud-coréens, y compris des ONG de défense des droits humains, des organisations religieuses comme l’Église catholique et des ONG internationales.

Cette opposition organisée a conduit à un mouvement prolongé, bien structuré. Les partis politiques, notamment les formations progressistes, ont adopté une posture prudente, privilégiant souvent le soutien des électeurs locaux plutôt que la promotion active du projet. Ainsi, malgré un début des travaux en 2007, la base n’a été achevée qu’en 2016.

Malgré ces oppositions, un consensus bipartisan s’est maintenu sur la nécessité stratégique de la base pour la sécurité nationale. Les présidents successifs, aussi bien des partis libéraux que conservateurs, ont soutenu le projet. Par exemple, sous l’administration libérale de Moon Jae-in, souvent considérée comme plus accommodante envers Pyongyang et Pékin, la base a accueilli une revue internationale de flotte en 2018, avec la participation du porte-avions américain USS Ronald Reagan, qui fut le premier porte-avions US à accoster à Jeju. De son côté, la nouvelle administration Lee Jae-myung, inaugurée en juin 2025, a adopté une politique étrangère pragmatique axée sur les intérêts nationaux et l’alliance avec les États-Unis. Depuis juillet, les principales nominations dans les domaines de la sécurité et de la diplomatie sont occupées majoritairement par des experts de carrière, ce qui invite à observer attentivement toute évolution potentielle dans la posture alliée.

Si l’opposition domestique persiste, elle est désormais marginale et a perdu de son dynamisme. L’exemple de Jeju illustre l’importance d’un dialogue constructif avec les communautés locales lors de la planification d’infrastructures de défense nationales.

Les préoccupations de Pékin

Depuis le lancement du chantier, les commentateurs militaires chinois ont examiné la base de Jeju à travers deux angles stratégiques principaux.

Le premier concerne la géographie de Jeju, perçue comme une menace. Placée au cœur de la Première chaîne d’îles, elle contrôle l’accès aux importantes villes chinoises côtières comme Shanghai, Dalian et Qingdao. Plus qu’un simple goulet d’étranglement maritime, Jeju constitue un nœud stratégique des routes maritimes et aériennes. Pékin craint qu’elle ne devienne une plateforme avancée américaine comparable à Okinawa ou Yokosuka, et constitue un défi majeur dans le cadre du narratif chinois de « containment ». Cette appréhension est fondée : la flotte sud-coréenne de Jeju menace la zone stratégique de Pékin, située à l’extrémité de la mer Jaune, dont Jeju est la porte d’entrée vers la capitale chinoise. La base représente aussi un défi aux forces navales du Nord, basées à Qingdao, chargées de la défense de Pékin et du contrôle maritime de la mer Jaune. Avec ses capacités Aegis, la base de Jeju vient contester cette domination, évoquant des peurs historiques liées au « siècle de l’humiliation » chinois, démarré par les invasions via la mer Jaune au XIXe siècle.

Le second point concerne les ambitions chinoises autour de Taïwan. Le contrôle de la zone de Jeju est une condition préalable à toute opération militaire réussie contre Taïwan. Cette dernière est exposée sur plusieurs fronts, et l’axe nord, en lien avec la chaîne d’Okinawa et la mer de Chine orientale, représente la voie la plus vulnérable. Dans ce théâtre, des forces navales américaines et japonaises devraient s’opposer fermement à Pékin. Maîtriser Jeju sur la marge nord de la mer de Chine orientale est donc indispensable pour éviter une double-front hostile. La flotte hostile basée à Jeju obligerait la Chine à disperser ses ressources, compliquant considérablement toute campagne taïwanaise. À mesure que la rivalité américano-chinoise s’intensifie, la base navale de Jeju apparaît pour Pékin comme un défi stratégique majeur.

La réaction chinoise : au-delà des déclarations

Face à la mise en service de la base et de sa flotte, plusieurs formes de réponse chinoise sont à prévoir :

  • Tout d’abord, la Chine mettra tout en œuvre pour empêcher Jeju de devenir un pilier central de l’alliance américano-sud-coréenne, y compris en tentant de miner cette alliance, possiblement par des interactions intrigantes avec Washington. Des provocations nord-coréennes pourraient être synchronisées avec les exercices alliés organisés à Jeju. Pékin utilisera également les « trois guerres » (juridique, psychologique, et opinion publique) afin d’influencer l’opinion publique sud-coréenne, longtemps opposée au projet.
  • Ensuite, la Chine renforcera ses activités navales et maritimes en mer Jaune et autour de Jeju pour asseoir son contrôle. Cela inclut des patrouilles accrues des forces aériennes et navales, mais aussi des activités non militaires comme des opérations de pêche. Des tensions ont déjà été exacerbées par des initiatives unilatérales chinoises, telles que l’installation de bouées ou la construction d’installations de pêche massive, suscitant des frictions diplomatiques. Par ailleurs, l’arrestation récente de deux étudiants chinois soupçonnés d’espionnage à proximité d’une installation militaire sud-coréenne soulève de sérieuses inquiétudes quant à une possible implication gouvernementale, dans le cadre de tactiques grises.

Renforcer la dissuasion et la coopération

Pour la Corée du Sud, la maîtrise sécurisée de l’espace maritime indo-pacifique est une nécessité absolue, conditionnant sa sécurité et sa prospérité économique. L’alignement de Séoul sur la stratégie indopacifique des États-Unis reflète cette réalité, partagée par des puissances régionales telles que le Japon, l’Australie et les Philippines. La Corée du Sud s’oppose fermement à toute tentative unilatérale, notamment chinoise, visant à restreindre la liberté de navigation. La base et la flotte de Jeju jouent un rôle clé dans la préservation de ces intérêts et de la vision d’un Indo-Pacifique libre et ouvert. Plusieurs mesures sont donc indispensables :

Accroître la présence navale alliée

La marine américaine, en coordination avec la marine sud-coréenne, doit multiplier les opérations dans le secteur de Jeju, renforçant ainsi la dissuasion conventionnelle et améliorant la préparation en cas de crise. Cette participation doit s’élargir aux alliés partageant les mêmes objectifs stratégiques, tels que le Japon, l’Australie et les Philippines. Washington doit également encourager Séoul à jouer un rôle moteur dans les opérations combinées en région, favorisant le partage des responsabilités. La base navale de Jeju constitue un centre logistique primordial pour ces opérations alliées.

Améliorer les capacités de la flotte de tâche

Le rôle des États-Unis est déterminant ici. La flotte actuelle comprend essentiellement des navires amphibies de classe Dokdo, des destroyers Aegis, des sous-marins classiques et des bâtiments de soutien. Les États-Unis devraient soutenir l’acquisition par la Corée du Sud de sous-marins nucléaires, à l’instar de l’arrangement AUKUS avec l’Australie. Ces sous-marins, grâce à leur propulsion nucléaire, bénéficient d’une endurance et d’une furtivité supérieures, restants immergés bien plus longtemps que les modèles classiques. Cette supériorité contribue à surmonter les limites des sous-marins diesel et réduit les risques liés aux missiles balistiques antinavires chinois. Le déploiement de sous-marins nucléaires renforcerait fortement la dissuasion dans la région.

Renforcer la coopération multilatérale en Indo-Pacifique

Cette dimension est cruciale. Au-delà des efforts bilatéraux, il est nécessaire d’élargir les cadres collaboratifs avec le Japon, l’Australie et les Philippines pour renforcer la sécurité collective et la synergie opérationnelle. L’intégration des forces navales alliées améliorera notablement la capacité régionale à dissuader et répondre aux menaces. Des exercices conjoints et des infrastructures logistiques partagées favoriseront le dialogue, l’interopérabilité et la solidarité autour de la vision d’un Indo-Pacifique libre et ouvert. Une gamme variée d’exercices, allant de simples opérations de recherche et sauvetage à des missions complexes de défense antimissile, est envisageable. Dans ces contextes, la flotte de Jeju occupera plusieurs rôles essentiels, et la base servira de plaque tournante logistique.

Joshua NamTae Park, Ph.D., est un officier retraité de la marine sud-coréenne et enseignant affilié à la Schar School of Policy and Government de la George Mason University.