Depuis des années, la stratégie américaine s’est concentrée sur l’Indo-Pacifique, avec une attention particulière portée sur la mer de Chine méridionale, les chantiers navals chinois et le détroit de Taïwan. Toutefois, la prochaine phase de la compétition sino-américaine semble devoir se dérouler sur le continent eurasien, où la Chine construit des corridors alternatifs de commerce et d’énergie, hors de la portée militaire immédiate des États-Unis.
La dépendance chinoise aux voies maritimes a longtemps suscité des inquiétudes stratégiques, notamment en raison du détroit de Malacca, passage crucial par lequel transitent 75 à 80 % des importations pétrolières de la Chine. Le risque qu’une intervention américaine bloque ce passage pourrait sérieusement entraver les capacités d’action de Pékin dans un éventuel conflit sur Taïwan.
Pour contrer cette vulnérabilité connue sous le nom de « dilemme de Malacca », la Chine a développé depuis 2005, à l’initiative de chercheurs et planificateurs, un vaste réseau terrestre d’oléoducs et de gazoducs en collaboration avec la Russie et les pays d’Asie centrale. Le gazoduc Chine-Asie centrale, avec une capacité actuelle de 55 milliards de mètres cubes par an, devrait être renforcé par une quatrième ligne et potentiellement par le gazoduc « Power of Siberia 2 » venant de Russie, totalisant ainsi une capacité permettant à la Chine de substituer une part notable de ses importations maritimes par des acheminements terrestres.
La résilience énergétique chinoise est également assurée par le stockage stratégique, la diversification énergétique (notamment vers les renouvelables), ainsi que des technologies pour transformer le charbon en produits pétroliers, créant ainsi une véritable barrière de sécurité contre les ruptures d’approvisionnement.
Cette stratégie de diversification a récemment été mise à l’épreuve lors des crises dans le détroit d’Hormuz, où la Chine a réduit ses importations maritimes sans s’appuyer massivement sur ses réserves, préférant adapter sa consommation industrielle.
Le rôle clé des États eurasiens est désormais central dans cette dynamique. La Chine développe un axe via le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et l’Azerbaïdjan, véritables « états pivots » sur lesquels reposent des infrastructures critiques comme les pipelines, les chemins de fer (y compris le corridor Baku-Tbilissi-Kars) et les routes commerciales reliant l’Asie à l’Europe en contournant la Russie et l’Iran. Le couloir du Ganja en Azerbaïdjan est même qualifié de « Malacca terrestre » en raison de sa position stratégique étroite et de la concentration d’infrastructures vitales.
Du côté américain, la réponse consiste à renforcer sa diplomatie et son influence économique en Eurasie, notamment via des partenariats étroits avec les pays de la région et la promotion d’alternatives crédibles au financement chinois de projets majeurs (par exemple par l’utilisation des engagements d’investissement inclus dans certains accords commerciaux, comme ceux signés avec le Japon).
Cette politique vise à complexifier les choix stratégiques de Pékin en rendant son réseau continental incertain et potentiellement contesté. Contrairement à une volonté d’intégrer ces États au sein d’alliances militaires explicitement anti-chinoises, l’objectif est d’éviter que la Chine ne puisse considérer ces régions comme des sanctuaires sûrs en cas de crise.
En conclusion, même si le conflit éventuel autour de Taïwan se jouerait principalement dans l’Indo-Pacifique, c’est en Eurasie que se dessinent les conditions de la compétition stratégique sino-américaine. La maîtrise ou non des corridors terrestres d’énergie et de commerce pourrait bien influencer la capacité de la Chine à soutenir un conflit prolongé, et à terme, la stabilité de l’ordre international.
