Dans un tournant discret mais historique, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a annoncé sa dissolution officielle lors de son 12e congrès en mai 2025. Après plus de quatre décennies de conflit armé avec l’État turc, le PKK s’engage désormais dans une voie politique pacifique. Pour un groupe longtemps considéré comme la menace interne la plus persistante de la Turquie, cette décision est aussi surprenante que porteuse de conséquences majeures.
La transition du recours à la violence vers des moyens légaux et politiques pour aborder la question kurde en Turquie est un développement attendu et salutaire. Une résolution pacifique fondée sur des processus démocratiques est nécessaire et tardive. Pourtant, la manière dont ce changement s’opère suscite de fortes inquiétudes : il s’agit d’un processus opaque, dirigé depuis les élites, sans dialogue public ni débat parlementaire. Les populations turque et kurde sont largement tenues à l’écart. Sans transparence, inclusion citoyenne et responsabilité institutionnelle, ce moment de paix risque de reproduire les échecs passés et de conduire à une résurgence de la violence.
La fin d’une ère belliqueuse : transformation d’un groupe militant et calcul d’Erdoğan
Pour comprendre cette transformation, il est utile de revenir sur le rôle fondamental du PKK. Dans les années 1980 et 1990, après des décennies de répression brutale niant l’existence même du peuple, de la langue et de la culture kurdes, l’insurrection lancée par le PKK a fait basculer la question kurde d’un sujet réprimé et marginalisé à une problématique centrale à la fois nationale et internationale. Avant cela, des efforts civils et politiques d’organisations kurdes, notamment de gauche et de la diaspora, ainsi que des personnalités comme İsmail Beşikçi, avaient œuvré pour préserver et affirmer l’identité kurde en contexte hostile. Cependant, aucun de ces mouvements ne réussit à mobiliser une lutte d’envergure capable de rassembler les différentes communautés kurdes, d’imposer la question kurde à l’agenda politique turc et d’attirer l’attention internationale durablement.
Pour de nombreux Kurdes en Turquie et en Syrie, le concept même de « question kurde » est né de la lutte politique et militaire du PKK. Sans lui, leurs revendications de reconnaissance seraient sans doute restées enterrées. Il ne s’agit pas ici de cautionner les tactiques ni le recours à la violence du groupe, mais de reconnaître son impact historique dans la mise en débat public en Turquie de la problématique kurde. Ce conflit a causé plus de 40 000 décès depuis les années 1980 et le PKK est désigné comme organisation terroriste tant par les États-Unis que par l’Union européenne.
Aujourd’hui, la direction du PKK est vieillissante. Âgé de 77 ans, Abdullah Öcalan reste à la fois le symbole et la tête intellectuelle du mouvement malgré son emprisonnement depuis 1999. Son appel à dissoudre l’organisation et à privilégier les voies démocratiques dépasse une simple stratégie : il incarne une transformation personnelle. Des études récentes montrent que l’âge des leaders rebelles influence fortement les issues des conflits civils : les figures plus âgées sont statistiquement plus enclines à rechercher des accords négociés. Le virage d’Öcalan illustre ce phénomène, avec un révolutionnaire vieillissant qui privilégie son héritage à la victoire.
Autrefois fervent marxiste militant pour l’indépendance du Kurdistan, Öcalan promeut désormais le « confédéralisme démocratique », un système décentralisé fondé sur les droits et la non-violence. Ce changement traduit à la fois les effets psychologiques d’une longue détention et une étape avancée de la vie axée sur la construction d’un legs. La même dynamique touche les autres dirigeants, tels Murat Karayılan et Cemil Bayık, qui ont assuré la direction en l’absence d’Öcalan. Ces figures vieillissantes privilégient de plus en plus l’héritage politique plutôt que la poursuite du combat.
Du côté turc, le président Recep Tayyip Erdoğan, aujourd’hui dans sa septantaine, pourrait également méditer sur son héritage historique. Au début de son mandat, il avait lancé des réformes modestes et ouvert des initiatives pro-kurdes. Mais ses dernières années se caractérisent par un recul démocratique et des difficultés économiques. La Turquie n’est pas devenue une démocratie consolidée sous sa gouvernance, mais une autoritarisme accru. Par ailleurs, des figures clés de l’opposition comme Ekrem İmamoğlu, maire d’Istanbul, font face à des accusations politiquement motivées, tandis que le leader kurde Selahattin Demirtaş est emprisonné depuis 2016 sous accusations de terrorisme. Depuis 2018, l’organisation Freedom House classe la Turquie comme « non libre », un statut maintenu à ce jour.
La conjonction de ces deux dirigeants âgés, l’un emprisonné et l’autre fragilisé politiquement, crée une rare convergence politique. À l’image de Yasser Arafat et Yitzhak Rabin dans les années 1990, Öcalan et Erdoğan agiraient désormais dans l’ombre de leur propre mortalité. Arafat, visage militant du nationalisme palestinien, et Rabin, ancien général israélien, ont défié les normes politiques pour rechercher la paix, guidés autant par la stratégie que par la construction de leur héritage. En Turquie, ce scénario se présente sans l’implication visible d’acteurs juridiques ou institutionnels nationaux ou internationaux.
D’un côté de l’État turc et de l’électorat, peu de signes indiquent une réelle volonté de reconnaître et d’aborder la question kurde. Le gouvernement présente l’appel d’Öcalan et le désarmement du PKK comme la fin d’une menace sécuritaire, en les encadrant uniquement comme une victoire contre le terrorisme. Erdoğan a notamment qualifié cette décision de dépôt des armes comme une étape majeure vers une « Turquie sans terrorisme », sans évoquer aucune concession politique ou culturelle envers les Kurdes. Lors de l’élection présidentielle de 2023, une alliance d’opposition s’est formée pour tenter de battre Erdoğan, mais a exclu le parti pro-kurde, indiquant que certains groupes d’opposition considèrent encore la reconnaissance kurde comme secondaire face à leurs objectifs politiques. Globalement, ni le parti au pouvoir ni l’opposition ne semblent prêts à s’engager pleinement dans la question kurde. Ils se contentent de mettre fin au conflit armé sans traiter ses causes profondes.
Les évolutions régionales ont aussi infléchi la stratégie du PKK. Si l’Iran a parfois toléré voire utilisé tactiquement le groupe contre la Turquie, il réprime sa propre population kurde et s’oppose à la branche iranienne du PKK, le Parti de la vie libre du Kurdistan (PJAK), intervenant également sur le sol irakien. Téhéran soutient aussi le régime d’Assad dans le conflit syrien contre les forces kurdes. Dans un contexte marqué par l’effondrement du contrôle territorial d’Assad et les frappes récentes des États-Unis et d’Israël contre les alliés régionaux de l’Iran, l’influence de Téhéran semble challengée. Face à cet environnement international hostile aux acteurs armés non étatiques, la dissolution du PKK répond à des considérations à la fois idéologiques et pragmatiques : une poursuite de l’insurrection devient de moins en moins tenable.
Historiquement, le PKK s’est concentré principalement sur la Turquie et la Syrie. Son pendant iranien, le PJAK, créé en 2004, a mené des affrontements avec les forces iraniennes, surtout dans ses premières années. Depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011, le PKK s’est davantage focalisé sur la Syrie, tandis que la branche iranienne a évolué vers des activités civiles et politiques. La décision du PKK de mettre fin à sa lutte armée pourrait renforcer les forces kurdes syriennes cherchant des solutions politiques tant en Syrie qu’en Turquie, tout en maintenant leur alliance avec les États-Unis.
Une relation politique formelle entre la Turquie et les forces kurdes syriennes peut sembler aujourd’hui improbable, mais elle n’est pas à exclure sur le long terme. Avant 2008, Ankara refusait de reconnaître le gouvernement régional du Kurdistan en Irak, avant de développer avec ce dernier des liens politiques et économiques étendus. Un scénario comparable pourrait se dessiner avec les forces kurdes syriennes, selon leurs relations évolutives avec Washington et Damas. La politique étrangère turque pourrait ainsi s’adapter à l’émergence d’une autorité kurde régionale en Syrie.
Vers une paix sans participation populaire ? Risques et avenir de la politique kurde
Malgré son importance, le processus de paix reste excluant. Aucun débat législatif n’a eu lieu, aucune consultation de la société civile n’a été menée, aucun médiateur tiers ni organisation internationale, telle l’ONU, n’est impliqué, et aucune clarté n’est apportée quant aux droits politiques, culturels ou linguistiques ce que pourraient obtenir les Kurdes en échange de la dissolution du PKK. La dernière tentative majeure de paix entre 2013 et 2015 avait échoué en raison de la même opacité. Comme l’analyse Burak Bilgehan Özpek, ce processus informel, conduit en coulisses sans approbation parlementaire ni garanties légales ou contrôle public, était fragile et exposé aux revirements politiques, aux chocs extérieurs et à la pression nationaliste – autant de facteurs qui ont précipité son effondrement.
Ces éléments suscitent de sérieuses préoccupations. Les leaders vieillissants peuvent initier la paix, mais une paix durable exige la légitimité. Sans implication populaire, transparence et garanties institutionnelles, le processus risque d’être perçu comme vide ou imposé.
Le renouvellement générationnel chez les Kurdes ajoute une dimension supplémentaire. Les jeunes Kurdes de Turquie s’éloignent largement de la lutte armée. Ils se présentent aux élections, créent des ONG et mènent des campagnes numériques. Pour cette nouvelle génération, la résistance armée appartient au passé. La direction vieillissante du PKK en est consciente, mais semble plus préoccupée par la réécriture de son héritage que par la formation d’une relève. Si les causes profondes des revendications kurdes ne sont pas traitées, de nouvelles formes de résistance – non violentes mais potentiellement tout aussi déstabilisantes – pourraient émerger.
Il est peu probable que des factions opposées à la fin de la lutte armée se détachent du PKK, du moins à court terme, tant le groupe est centralisé et encadré par une discipline stricte. En conséquence, peu d’opportunités existent pour que des dissidents mobilisent et créent un nouveau groupe armé dans un futur proche. Or, comme le montrent les études sur les sociétés post-conflit, la démobilisation réussie requiert plus que le désarmement ou une assistance économique : les ex-combattants doivent se sentir en sécurité, reconnus socialement et inclus politiquement. Sans cadre transparent et institutionnel pour leur réinsertion – à travers l’éducation, l’emploi et la réhabilitation –, le risque demeure que certains cadres moyens et élites politiques relancent ces réseaux violents.
Le silence des armes, mais pas des revendications
La dissolution du PKK marque un tournant historique, influencé par des dirigeants vieillissants, des changements géopolitiques et un tournant générationnel vers la fin du militantisme. Pourtant, les négociations s’effectuent à huis clos. Pour qu’un processus de paix réussisse et perdure, il doit dépasser un simple accord entre élites. S’il reste opaque, exclut la société civile et ne propose pas de concessions politiques ou culturelles significatives, il risque d’aliéner non seulement le public kurde mais aussi les derniers combattants armés.
Sans participation plus large et clarté institutionnelle, le risque de fragmentation – voire de reprise de la résistance armée – reste sérieux. Une paix durable exige des mécanismes inclusifs et transparents pour assurer sa viabilité politique.
Les décideurs doivent dépasser les négociations à huis clos en créant un cadre légal formel pour les droits culturels et politiques des Kurdes. Ils doivent initier un débat parlementaire, inviter des observateurs ou médiateurs indépendants pour garantir la responsabilité, et assurer une participation réelle des Kurdes via leurs organisations civiles et représentants élus. Des mécanismes crédibles de réintégration des ex-combattants dans la vie civile sont également nécessaires, à travers des programmes d’éducation, d’emploi et de réhabilitation. La participation d’acteurs internationaux tiers, notamment l’Union européenne et l’ONU, serait essentielle pour soutenir la transparence et maintenir la responsabilité des deux parties. Ces mesures sont indispensables pour renforcer la crédibilité du processus de paix et empêcher son effondrement dans un conflit renouvelé. Seules de telles initiatives peuvent transformer une trêve fragile en une paix durable et légitime.
Ahmed Hamza est doctorant à l’Université du Nord Texas, spécialisé en politique ethnique et partisane.
Afolabi Toye est doctorant à l’Université du Nord Texas, spécialisé en guerres civiles et politique africaine.