Le Parti national écossais (SNP) a récemment affirmé que l’Écosse est défavorisée en matière de dépenses de défense, en s’appuyant sur de nouvelles données montrant un niveau de dépenses par habitant inférieur à celui de certaines régions du sud de l’Angleterre.

Selon les données de la Bibliothèque de la Chambre des communes britannique, le ministère de la Défense a dépensé 2,1 milliards de livres sterling chez des entreprises de défense en Écosse pour l’année 2024-2025, soit environ 390 £ par habitant. En comparaison, le Sud-Ouest de l’Angleterre a reçu 1 120 £ par habitant, et le Sud-Est 810 £. À première vue, cet écart semble important. Cependant, ces chiffres ne racontent pas toute l’histoire, et s’en servir pour affirmer que l’Écosse reçoit moins que sa part équitable ne tient pas vraiment la route.

Les montants cités ne couvrent en effet que les dépenses liées à la passation de marchés de fournitures, de services et de développements, autrement dit les contrats attribués à des fournisseurs de défense. Cela ne représente qu’une partie du budget de la défense. Les salaires des personnels militaires ou civils, le coût d’entretien des bases ou les investissements dans les infrastructures ne sont pas pris en compte, alors qu’ils constituent des montants significatifs dont bénéficie largement l’Écosse.

Par exemple, la base navale de Faslane (HM Naval Base Clyde) accueille les sous-marins nucléaires du Royaume-Uni et figure parmi les sites militaires les plus importants du pays. Des milliers d’emplois en dépendent. Un programme d’infrastructure de long terme y est en cours, comprenant notamment des préparatifs pour les futurs sous-marins de la classe Dreadnought, avec plusieurs centaines de millions de livres investis. Ces dépenses ne figurent pas dans les statistiques d’approvisionnement invoquées. Il en va de même pour la base aérienne de RAF Lossiemouth, qui a bénéficié de rénovations majeures pour accueillir les nouveaux avions Poseidon et une augmentation du personnel. Ces investissements à long terme ont un impact économique local direct, mais ils ne rentrent pas dans le calcul par habitant des marchés publics.

Il faut aussi souligner que les dépenses en matière d’approvisionnement ne sont pas réparties en fonction de la population, mais selon où les activités de défense sont implantées. Si un chantier naval, une usine de missiles ou un site aéronautique se trouve dans une région donnée, les contrats liés à ces activités sont affectés à cette région. Si ce n’est pas le cas, ils ne sont pas comptabilisés. Ceci reflète simplement la géographie industrielle : le Sud-Ouest abrite Devonport, l’une des plus grandes installations navales d’Europe, ainsi que des sites liés à l’aérospatiale et à la production d’hélicoptères. Le Sud-Est regroupe des clusters d’entreprises technologiques et des sièges sociaux liés à la défense. Ces régions génèrent naturellement plus d’activité contractuelle car les compétences et capacités y sont concentrées.

L’Écosse, quant à elle, se distingue dans certains domaines spécifiques. Glasgow est un des centres majeurs de construction navale au Royaume-Uni. Les frégates Type 26 de la Royal Navy sont construites sur la Clyde, avec plusieurs milliards investis dans ce programme sur plusieurs commandes. À Rosyth, Babcock assemble les frégates Type 31. Ces programmes importants soutiennent des emplois qualifiés et des investissements sur le long terme. On trouve également à Édimbourg des activités de développement de radars et de capteurs, ainsi qu’un réseau d’entreprises de la sous-traitance. Si l’on considère la spécialisation écossaise dans les projets navals et électroniques, il est évident que le pays est un acteur sérieux de la production de défense.

Une autre donnée importante à garder en mémoire est que ces répartitions ne changent pas du jour au lendemain. Les programmes de défense prennent des années à être planifiés, et encore plus pour être exécutés. Les dépenses rapportées pour 2024-2025 résultent de décisions prises bien avant le gouvernement actuel. Le SNP a présenté la question comme un problème lié au Parti travailliste, mais l’équilibre industriel évoqué est stable depuis des décennies. Le fait que certaines parties de l’Angleterre affichent des totaux plus élevés n’est pas nouveau, ni la conséquence de choix politiques récents.

Il ne s’agit pas de nier qu’il soit légitime d’interroger la manière dont le Royaume-Uni utilise ses dépenses de défense pour soutenir l’industrie dans les différentes régions. On peut se demander si la politique d’approvisionnement pourrait faire davantage pour renforcer les capacités en dehors des traditionnels pôles industriels. Mais il s’agit là d’un débat différent. Affirmer que l’Écosse est lésée suppose une forme d’exclusion systématique, ce que les faits ne confirment pas.

Le calcul par habitant simplifie également à l’extrême les finalités des dépenses de défense. Les budgets ne sont pas conçus pour être répartis en fonction de la population ou des parts régionales, mais pour équiper les forces armées et maintenir la sécurité nationale. L’endroit où les travaux sont réalisés dépend des compétences, infrastructures et chaînes d’approvisionnement déjà en place. C’est pourquoi les montants alloués varient d’une région à l’autre. Il ne s’agit pas d’une quelconque discrimination contre l’Écosse.

La couverture médiatique des revendications a rapporté les chiffres avec exactitude, mais sans ce contexte, l’affaire peut sembler plus dramatique qu’elle ne l’est réellement. Les 390 £ par habitant ne reflètent pas l’ensemble du rôle de l’Écosse dans la défense. Ils ne prennent pas en compte la valeur stratégique de Faslane, les investissements à Lossiemouth, ni les milliers d’emplois liés aux programmes complexes de construction navale. Ils ne considèrent pas non plus que de nombreux contrats sont attribués au niveau national et répartis entre plusieurs régions, ce qui rend les chiffres par région quelque peu artificiels.

En réalité, l’Écosse joue un rôle central dans la défense britannique. Elle abrite des actifs stratégiques et une capacité industrielle importante. Elle bénéficie de programmes à long terme et de décisions de positionnement stratégique. Le fait que les dépenses liées aux approvisionnements ne soient pas les plus élevées du pays ne remet pas cela en cause. Il s’agit simplement d’une question de localisation des travaux, et non d’une prétendue créance régionale.

Si l’objectif est de renforcer encore l’industrie de défense en Écosse, l’argumentation gagnera à se fonder sur les perspectives d’avenir et le développement des capacités, plutôt que sur une revendication d’injustice actuelle reposant uniquement sur un segment des données de dépenses. Le secteur de la défense est complexe, interconnecté et soumis à des échéances longues. Les débats sur l’équité doivent en tenir compte.