Le 26 juin 2025, le renseignement militaire ukrainien, le GUR, a annoncé la destruction réussie de deux radars 91N6E « Big Bird », éléments clés du système de défense aérienne russe S-400. Cette opération, menée par l’unité spécialisée « Ghosts » du GUR, aurait également endommagé deux radars multifonctions 92N2E ainsi qu’un lance-missiles du système.

Cette attaque de précision a non seulement perturbé le réseau de défense aérienne russe en Crimée, mais elle remet aussi en cause la robustesse de l’un des systèmes antimissiles les plus avancés au monde. Réalisée à l’aide de drones et possiblement d’autres munitions de précision, elle illustre la montée en puissance des capacités ukrainiennes à neutraliser des équipements militaires sophistiqués russes et révèle des failles dans la stratégie défensive en couches de Moscou.

Située en Crimée, péninsule stratégique annexée par la Russie en 2014, cette opération visait à affaiblir la capacité de la Russie à surveiller et défendre son espace aérien, ouvrant possiblement la voie à de nouvelles opérations aériennes ukrainiennes dans la région.

Au-delà de son impact tactique immédiat, cette frappe marque une évolution dans la guerre moderne, où des drones peu coûteux et des tactiques asymétriques peuvent défier même les technologies militaires les plus perfectionnées.

Anatomie du radar 91N6E « Big Bird »

Le radar 91N6E « Big Bird » constitue l’épine dorsale du système de défense aérienne russe S-400 Triumf. Fonctionnant dans la bande S, ce radar à réseau phasé active (PESA) à haute puissance est capable de détecter des cibles jusqu’à 600 kilomètres, en suivant plusieurs objets simultanément, y compris des avions furtifs à faible observabilité.

Sa fonction principale est d’assurer l’alerte précoce à longue portée, la surveillance sectorielle et l’acquisition de cibles pour les intercepteurs du S-400, notamment les missiles à longue portée 40N6, moyenne portée 48N6DM et courte portée 9M96. Sa capacité à détecter des cibles en altitude ainsi que furtives en fait un composant stratégique essentiel au réseau intégré de défense aérienne russe, particulièrement en zones contestées comme la Crimée.

Développé par Almaz-Antey, principal fabricant russe, il constitue une évolution du modèle 64N6 utilisé avec le système S-300. Contrairement à des radars mécaniques plus anciens, le 91N6E utilise un réseau à balayage électronique passif qui permet un balayage rapide et une meilleure résistance au brouillage électronique.

Conçu pour la mobilité, il est monté sur un châssis à roues pour un déploiement rapide, bien que cette mobilité s’accompagne d’une vulnérabilité accrue lorsqu’il est stationnaire et exposé. Comparé à des systèmes occidentaux comme l’AN/TPY-2 américain du THAAD ou le radar AN/MPQ-53 du Patriot, le 91N6E présente une portée plus étendue mais une intégration moins poussée avec les capteurs réseau, un facteur qui pourrait expliquer sa plus grande exposition en environnement à menace élevée.

La perte de deux radars 91N6E dans une seule frappe constitue une atteinte majeure à la posture défensive russe en Crimée, où le S-400 protège des infrastructures critiques et assure le contrôle de l’espace aérien contesté.

Déroulement de la frappe

Les détails de l’opération ukrainienne restent limités, conformément à la discrétion habituelle des missions du GUR. Cependant, des indications publiées sur les réseaux sociaux suggèrent que l’unité « Ghosts » a eu recours à des drones-suicides pour neutraliser les composants du S-400. Ces plateformes peu coûteuses et jetables représentent une caractéristique de la stratégie de guerre asymétrique ukrainienne, permettant d’attaquer des cibles à haute valeur avec un risque limité pour le personnel.

Ces drones ont vraisemblablement exploité les lacunes des défenses aériennes russes à courte portée, chargées habituellement de protéger des systèmes comme le S-400 contre ce type de menace. Même si les munitions précises employées n’ont pas été officiellement confirmées, l’arsenal ukrainien comprend des drones de fabrication locale ainsi que des systèmes fournis par l’Occident, comme le HIMARS américain ou l’ATACMS, déjà utilisés pour cibler la défense russe.

L’opération a probablement combiné reconnaissance et frappes de précision. Les forces ukrainiennes maîtrisent l’emploi d’informations en temps réel, souvent recueillies par drones ou imagerie satellitaire fournie par l’Occident, pour identifier des cibles sensibles. Les radars 91N6E, qui émettent fortement lorsqu’ils fonctionnent, sont donc faciles à localiser par des moyens électroniques (ELINT).

Une fois localisés, ces radars ont pu être attaqués par des drones équipés d’ogives explosives ou de munitions guidées capables de perforer leur carapace légère. La destruction simultanée des deux radars multifonctions 92N2E et d’un lanceur démontre aussi la nature coordonnée de l’attaque, vraisemblablement menée en plusieurs vagues pour saturer les défenses locales.

Cette opération s’inscrit dans une série de frappes ukrainiennes visant la défense aérienne russe en Crimée, depuis 2023 et 2024, employant un mélange de drones, missiles de croisière et balistiques, dont les Storm Shadow britanniques et les ATACMS américains.

Ces actions ont mis au jour les faiblesses du déploiement russe, notamment l’insuffisance des protections à courte portée contre les menaces basse altitude. L’utilisation massive de drones lors de cette dernière frappe illustre l’adaptabilité ukrainienne en matière de technologie peu onéreuse pour mettre à l’épreuve des systèmes russes à plusieurs milliards de dollars.

La faille dans le réseau russe de défense aérienne

La destruction des deux radars 91N6E réduit considérablement les capacités de détection longue portée du système S-400 en Crimée. Privé de ces yeux essentiels, le système perd en efficacité opérationnelle, générant des trous dans la couverture que les forces ukrainiennes peuvent exploiter pour intensifier leurs frappes par drones, missiles ou même introduire des avions pilotés plus proches des territoires russes.

La perte des radars 92N2E, qui assurent le contrôle de tir des missiles, restreint également la capacité du système à guider précisément ses intercepteurs. Le lanceur abîmé, s’il peut être remplacé, ajoute une charge logistique à la maintenance de la défense russe déjà affaiblie par le contexte opérationnel.

Cependant, le S-400 reste un système en couches : ces pertes ne signifient pas une invalidité complète. La Russie maintient sans doute des radars et lanceurs supplémentaires en Crimée, et des systèmes secondaires comme les Pantsir-S1, conçus pour contrer drones et menaces basses, offrent une redondance partielle.

Néanmoins, cette attaque souligne une faiblesse majeure : la dépendance excessive aux actifs précieux comme le 91N6E rend le réseau vulnérable aux frappes ciblées. Remplacer ces radars se révèle complexe et coûteux, d’autant plus que les sanctions occidentales freinent la production d’électronique avancée en Russie, retardant ainsi réparations et renouvellements.

Les retombées opérationnelles ne se limitent pas à la Crimée. En affaiblissant les défenses russes, l’Ukraine gagne une plus grande liberté d’action aérienne dans la région de la mer Noire, théâtre stratégique majeur. Les précédentes attaques ukrainiennes sur des cibles navales russes, dont le croiseur Moskva en 2022, ont démontré l’importance du contrôle aérien au-dessus de la mer Noire. Cette dernière offensive pourrait préparer le terrain à d’autres opérations visant les infrastructures, les lignes logistiques ou les forces navales russes.

Les difficultés de la défense aérienne russe

Cette frappe contre des éléments du S-400 s’inscrit dans un ensemble plus vaste de succès ukrainiens contre la défense aérienne russe. Depuis le début du conflit en 2022, l’Ukraine a multiplié les destructions d’équipements S-400, notamment les radars et les lanceurs, sur les territoires occupés.

Ces attaques ont révélé des failles persistantes dans la stratégie russe, particulièrement l’incapacité à protéger efficacement les systèmes coûteux face à des menaces peu onéreuses comme les drones. Un rapport 2023 du Royal United Services Institute (RUSI) souligne que les défenses russes, conçues pour contrer avions pilotés classiques et missiles balistiques, peinent à faire face aux essaims de petits drones déployés par l’Ukraine.

En réponse, la Russie a renforcé ses moyens en systèmes à courte portée tels que les Pantsir-S1 et Tor-M2 pour protéger les batteries S-400. Toutefois, ces systèmes ont leurs limites : portée réduite, difficulté à détecter les drones volants bas. Par exemple, le Pantsir est efficace dans un rayon de 20 kilomètres mais est vulnérable face à des attaques coordonnées ou des drones dotés de systèmes de navigation avancés.

Ces faiblesses ont alimenté les débats sur la nécessité de réseaux de défense intégrés, certains experts citant des systèmes comme le missile indien Akash comme exemples potentiels pour contrer les menaces drone.

Les vulnérabilités du S-400 ne sont pas nouvelles ni spécifiques à l’Ukraine. En Syrie, où le système est déployé depuis 2015, il a rencontré des difficultés pour contrer les menaces à basse altitude émises par des groupes rebelles utilisant des drones.

Ces expériences incitent à s’interroger sur la capacité du S-400 à s’adapter aux évolutions de la guerre moderne, caractérisée par la multiplication des tactiques asymétriques et la guerre électronique avancée. Pour des clients comme la Turquie ou l’Inde, qui ont acquis ou manifesté leur intérêt pour ce système, ces éléments pourraient entraîner une réévaluation de son efficacité face aux menaces actuelles.

Un paysage stratégique en mutation

La destruction des radars 91N6E a des conséquences importantes pour la défense aérienne mondiale. Le S-400 était présenté par la Russie comme un système révolutionnaire, capable de contrer les avions et missiles occidentaux les plus sophistiqués. Toutefois, ses pertes répétées en Ukraine ternissent cette image et peuvent impacter son marché d’exportation.

Des nations comme la Chine, qui exploite sa propre version du S-400, ou l’Inde, déjà équipée, pourraient remettre en question la fiabilité du système dans des conflits à haute intensité. Cette frappe pourrait aussi accélérer le développement de systèmes plus résistants, à l’instar du futur S-500 russe ou du HQ-19 chinois, conçus pour pallier les vulnérabilités mises en lumière par le conflit ukrainien.

Pour l’OTAN, cette opération ukrainienne offre de précieux enseignements. L’Alliance repose sur des systèmes comme le Patriot américain et le SAMP/T européen pour protéger son espace aérien, mais ceux-ci doivent également faire face aux menaces posées par les drones et munitions guidées. Le succès des tactiques asymétriques ukrainiennes souligne la nécessité d’un réseau de défense aérienne intégré et multi-couches capable d’affronter à la fois les menaces sophistiquées et économiques. Un rapport de 2024 du Center for Strategic and International Studies (CSIS) insiste sur l’importance de combiner radars longue portée, intercepteurs à courte portée et capacités de guerre électronique pour renforcer la résilience des systèmes de défense.

La Russie, quant à elle, doit impérativement adapter ses systèmes. Les contre-mesures possibles incluent la dispersion des sites radar pour en réduire la vulnérabilité, le renforcement des défenses à courte portée, ou l’intégration de technologies avancées de contre-drones. Toutefois, les sanctions occidentales et les perturbations des chaînes d’approvisionnement freinent la modernisation de l’industrie de défense russe, soulevant de sérieux doutes sur sa capacité à réagir efficacement. La perte d’actifs précieux comme le 91N6E aggrave encore la pression, car le remplacement de ces systèmes demande temps et ressources.

L’avenir de la défense aérienne

La frappe ukrainienne contre les radars russes S-400 en Crimée constitue un moment clé du conflit en cours, mettant en lumière l’évolution de la guerre aérienne. En utilisant des drones peu coûteux et des tactiques de précision, l’Ukraine a réussi à révéler les failles d’un des systèmes de défense aérienne les plus sophistiqués, remettant en question l’idée que les plateformes high-tech sont invulnérables. Cette opération démontre la puissance de la guerre asymétrique, où l’ingéniosité et l’adaptation compensent les écarts de ressources et de technologies.

Plus globalement, ce succès souligne l’impératif pour les systèmes de défense d’évoluer face aux nouvelles menaces. La prolifération des drones, de la guerre électronique et des munitions guidées impose aux armées de revoir leurs stratégies de protection.

Pour la Russie, la perte des radars 91N6E est un signal d’alarme, révélant la nécessité de systèmes plus flexibles et robustes. Pour l’Ukraine, elle témoigne de la pertinence de son approche innovante, qui a régulièrement surpassé un adversaire supérieur en nombre et en équipement. Alors que le conflit se poursuit, les enseignements tirés de cette frappe auront un retentissement mondial.