La récente visite du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane à la Maison-Blanche marque un tournant majeur dans les relations américano-saoudiennes : Washington ne dispose plus du levier lui permettant d’exiger une normalisation saoudienne avec Israël.
Après que l’administration Biden s’est distanciée de Riyad suite au meurtre de Jamal Khashoggi en 2018, une nouvelle réévaluation des liens s’est imposée, non pas motivée par la diplomatie ou un alignement de valeurs, mais par des pressions structurelles. Parmi celles-ci figurent le contrecoup politique américain lié au soutien militaire et diplomatique apporté à Israël dans son offensive contre Gaza, qui a entamé la crédibilité des États-Unis dans toute la région. Ces tensions structurelles ont également été amplifiées par les vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement révélées durant la pandémie de COVID-19, le choc subi par les marchés énergétiques mondiaux après l’invasion russe de l’Ukraine, ainsi que la compétition stratégique accrue avec la Chine dans les domaines de la technologie, de la fabrication et des minerais critiques. Le facteur le plus marquant reste toutefois la fragmentation politique du monde arabe à la suite de l’attaque du 7 octobre et la guerre israélienne à Gaza — un conflit vivement condamné en raison de l’ampleur de la destruction civile et du déplacement quasi-total de la population gazaouie, provoquant une onde de choc régionale.
Riyad a su saisir avec précision cette nouvelle donne, tirant de substantielles concessions sans sacrifier ses positions sur la question qu’ont poursuivie les administrations américaines successives, sous des formes diverses : la normalisation formelle avec Israël. Le prince héritier a délié la coopération stratégique américano-saoudienne de la normalisation diplomatique, résistant aux pressions de l’ère Biden comme aux attentes héritées du mandat de Donald Trump. Le message est clair : l’alignement sur les intérêts stratégiques américains est important, mais une convergence politique totale ne sera pas atteinte. Le relationnel demeure transactionnel, comme l’illustre d’ailleurs la référence au dossier soudanais durant cette visite. Il s’agit non pas d’un simple ajustement tactique, mais d’une réorganisation structurelle traduisant la baisse du levier américain et la capacité croissante de Riyad à faire preuve de patience stratégique dans un environnement international fragmenté.
Un accord stratégique motivé par les impératifs américains
Les accords conclus à Washington incarnent l’une des révisions les plus significatives des relations entre les États-Unis et l’Arabie Saoudite depuis plusieurs décennies. Les deux pays ont scellé un nouveau accord de défense stratégique destiné à formaliser leur coopération sécuritaire. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un traité de défense mutuelle, il représente un renforcement notable de l’architecture bilatérale, tout comme la désignation de l’Arabie Saoudite en tant que « allié majeur hors OTAN », un statut particulier dans les relations en matière de ventes d’armements. Les États-Unis ont également indiqué être prêts à relancer la vente longtemps bloquée des chasseurs F-35. Toutefois, il est rapporté que le secrétaire d’État Marco Rubio a assuré Israël que Riyad recevrait une version dégradée de l’appareil, inférieure à celle de l’armée israélienne, afin de préserver ce que les Américains appellent le « supériorité militaire qualitative » d’Israël, engagement inscrit dans la loi américaine.
Cependant, l’acquisition des F-35 n’est pas l’enjeu principal. Sur le volet nucléaire, un cadre de coopération civile a été établi, suscitant des inquiétudes chez les experts du non-prolifération : les clauses dites du « standard d’or », qui exigent notamment de renoncer à l’enrichissement domestique d’uranium et au retraitement, paraissent affaiblies. Les responsables américains assurent que l’accord actuel ne permet pas l’enrichissement et reste dédié à la production d’énergie civile, mais les détails concernant les capacités futures d’enrichissement et le régime d’inspection sont encore à clarifier au fil de la mise en œuvre.
Cette coopération nucléaire revêt une importance stratégique d’autant plus grande que l’Arabie Saoudite possède d’importantes réserves d’uranium. Le gisement de Jabal Sayid, notamment, contient environ 31 000 tonnes d’uranium, faisant du royaume un fournisseur potentiel alternatif pour l’industrie nucléaire américaine, à une époque où Russie et Chine dominent plus de la moitié de la capacité mondiale d’enrichissement. Suite à la loi de 2024 interdisant l’importation d’uranium russe jusqu’en 2040, l’uranium saoudien pourrait s’avérer crucial pour combler ce déficit.
La rencontre à la Maison-Blanche a aussi permis de mettre en place un cadre destiné à canaliser les capitaux saoudiens vers le secteur américain des semi-conducteurs, le développement de l’intelligence artificielle et la fabrication avancée. Bien que les chiffres annoncés dépassent 100 milliards de dollars, ils traduisent surtout des intentions stratégiques, non pas des engagements contractuels fermes.
Un volet bilatéral majeur concerne également les minerais critiques et les terres rares. Ces ressources sont essentielles pour réduire la dépendance américaine à l’égard des chaînes d’approvisionnement chinoises, tout en renforçant la résilience des industries des véhicules électriques aux systèmes de défense. Cette initiative fait écho à un accord similaire récemment signé entre les États-Unis et l’Australie.
Minéraux stratégiques : réduire la dépendance à la Chine
La coopération dans le domaine des minerais est une composante stratégique majeure du partenariat bilatéral. L’Arabie Saoudite abrite le gisement de Jabal Sayid, le quatrième plus important réservoir mondial de terres rares, ressources essentielles pour la fabrication des technologies avancées américaines. Si les États-Unis produisent majoritairement des terres rares légères, ils importent la majorité des terres rares lourdes, dont la Chine restreint régulièrement l’exportation.
Ces terres rares lourdes constituent des éléments clés pour la production de capacités de défense américaines telles que les F-35, les sous-marins Virginia et Columbia, les missiles Tomahawk, les radars, les drones Predator et les armes à guidage de précision. Elles sont aussi indispensables à des technologies civiles critiques, allant des semi-conducteurs automobiles aux équipements médicaux sophistiqués. Le département américain de la Défense a récemment annoncé sa participation à hauteur de 49 % dans un nouveau complexe de raffinage de terres rares en Arabie Saoudite, en partenariat avec Maaden — détenue à 67 % par le fonds souverain saoudien — et MP Materials. Le ministère confiera le financement intégral de sa part, tandis que MP Materials apportera son expertise technique et Maaden détiendra le contrôle majoritaire avec 51 %. Ce partenariat illustre la transformation rapide du royaume sous le programme Vision 2030, qui vise à faire de l’Arabie Saoudite un acteur majeur du secteur global des minerais critiques.
Cette séquence traduit les impératifs stratégiques américains : Washington avance sans attendre la normalisation diplomatique, en se concentrant sur la coopération technologique sensible, les ventes d’armements sophistiqués et le renforcement des garanties sécuritaires. L’administration Trump considère les capitaux saoudiens comme essentiels pour relocaliser la production de semi-conducteurs et réduire la vulnérabilité aux chaînes d’approvisionnement chinoises. Elle souhaite également une certaine prévisibilité dans la politique pétrolière de Riyad afin de contenir l’inflation aux États-Unis et d’éviter des tensions politiques internes liées à la hausse des prix des carburants. En outre, la coopération en matière d’achats de défense est perçue comme un levier pour maintenir la base industrielle américaine. Enfin, Washington vise un alignement avec Riyad dans la compétition stratégique globale contre Pékin, des normes technologiques aux financements d’infrastructures en Afrique et en Asie.
Ces mesures répondent donc à des besoins structurels américains, non à la volonté de débloquer une avancée sur la normalisation avec Israël. Pour l’heure, Riyad y trouve un bénéfice transactionnel à marcher dans la même direction.
Les engagements de Riyad et son ambiguïté calculée
Le calendrier de cette visite était favorable au royaume. Le prince héritier a négocié alors qu’outre-Atlantique dominaient des inquiétudes profondes liées à la domination technologique chinoise et aux failles des chaînes d’approvisionnement, poussant Washington à rechercher des gains tangibles en matière de sécurité économique.
Le royaume a promis des investissements dans les secteurs technologiques, manufacturiers et énergétiques américains, sans toutefois préciser la portée réelle ou les échéances de ces engagements. En matière énergétique, la coordination se poursuit : Riyad conserve une capacité excédentaire de production pétrolière estimée entre deux et trois millions de barils par jour, tout en collaborant avec l’OPEP+ pour gérer la production et stabiliser les marchés mondiaux. La coopération en défense se développera par le biais des nouveaux mécanismes consultatifs de l’accord stratégique et du pipeline d’approvisionnement.
En revanche, sur la question de la normalisation avec Israël, Riyad n’a offert que des formules diplomatiques prudentes, reconnaissant que celle-ci reste une perspective lointaine, conditionnée par des progrès sur l’instauration d’un État palestinien. En privé, selon des sources, Donald Trump a insisté auprès du prince héritier pour qu’il avance sur ce dossier, mais celui-ci a clairement signifié que la société saoudienne n’accepterait pas une telle démarche dans l’immédiat. Le prince héritier a publiquement répété que la création d’un État palestinien, ou à défaut une trajectoire claire et irréversible en ce sens, était un préalable à toute normalisation — condition qu’aucun gouvernement israélien foreseeable ne semble prêt à accepter. Aucun calendrier, geste de confiance ou étape concrète n’annoncent donc un progrès imminent. Riyad affirme que sa position n’a pas changé depuis 2023, et estime même que la normalisation implique aujourd’hui des coûts politiques prohibitifs, notamment en raison de l’expansion des colonies israéliennes et de la violence systématique en Cisjordanie, qui rendent tout processus de paix crédible de moins en moins probable.
Cette asymétrie est voulue. Le prince héritier a obtenu l’accès aux technologies avancées, la coopération nucléaire, les partenariats technologiques, et des garanties sécuritaires renforcées, sans s’engager sur la voie politiquement coûteuse d’une normalisation avec Israël, surtout au moment où celui-ci mène une offensive à Gaza et poursuit des politiques destructrices en Cisjordanie. Les violences ont exacerbé la colère régionale et internationale ; plusieurs organismes des Nations unies et organisations de défense des droits humains qualifient cette guerre de génocide. Une affaire est en traitement à la Cour internationale de justice, et la Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt pour crimes de guerre visant le Premier ministre israélien. Dans ce contexte, le prince héritier ne peut matériellement envisager de faire avancer la normalisation. L’opinion publique arabe est profondément outrée par les agissements d’Israël non seulement à Gaza, mais aussi au Liban, en Syrie, au Qatar, avec des frappes aériennes israéliennes qui ont exacerbé les tensions régionales et miné les efforts diplomatiques américains pour éviter un conflit plus large. Pour les gouvernements arabes, Israël qui agit en fixant seul les règles, outrepassant ses voisins et imposant des résultats sans considération pour les répercussions régionales, constitue aujourd’hui une menace plus grave pour la sécurité que l’Iran, malgré l’évaluation largement négative portée sur Téhéran par plusieurs pays arabes.
L’approche de Riyad reflète cette réalité régionale : dans un environnement stratégique fragmenté, le levier américain basé sur la retenue technologique, des ventes d’armes ou un accès diplomatique s’est tari. L’Arabie Saoudite dispose d’alternatives : des investissements chinois dans une nouvelle zone de développement et des projets d’énergies renouvelables, la perspective d’acquisitions russes d’équipements S-400 pour compléter son arsenal américain, ainsi qu’une capacité croissante à produire son propre armement grâce aux partenariats avec la Corée du Sud et d’autres acteurs. Ce que Washington considérait jadis comme un levier est désormais un ensemble de résultats que Riyad peut obtenir en usant de patience stratégique.
Des responsables politiques et médias américains ont laissé entendre que Washington tournait une page sur l’affaire Khashoggi — un meurtre dont ils avaient auparavant tenu le prince héritier pour en partie responsable. Fait notable, ce dernier a subi une critique plus virulente et soutenue que celle adressée au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, pourtant confronté aux nombreuses victimes parmi les journalistes palestiniens tués ces dernières années, souvent ciblés délibérément selon plusieurs ONG. Cette différence n’a pas échappé au monde arabe, renforçant la perception que les standards américains en matière de droits humains sont appliqués de manière sélective.
La question soudanaise : friction régionale et réengagement américain
Durant la visite, le prince héritier a aussi abordé le conflit en cours au Soudan, insistant sur les risques de débordement : flux de réfugiés, menaces sur la sécurité maritime en mer Rouge, et catastrophe humanitaire, qui entrent dans les préoccupations sécuritaires saoudiennes. Riyad pousse pour une résolution diplomatique centrée sur les négociations à Djeddah, se positionnant comme un acteur régional responsable capable de gérer des conflits complexes.
Cela contraste avec les évaluations régionales et occidentales répandues selon lesquelles les Émirats Arabes Unis soutiennent matériellement les Forces de soutien rapide, tandis que l’Arabie Saoudite et d’autres pays arabes appuient l’armée soudanaise, reconnue internationalement. Abu Dhabi nie ces accusations, mais celles-ci ont causé des tensions dans la coordination entre Émirats et Arabie Saoudite. Ce contexte ouvre un nouveau front où l’implication accrue des États-Unis sur ce dossier régional modifiera les calculs locaux. L’entourage de Donald Trump a manifesté son intention de s’impliquer plus directement au Soudan, inscrivant cette activité dans un projet plus large d’intervention dans le corridor de la mer Rouge.
Le conflit soudanais s’inscrit ainsi dans le cadre transnational transactionnel : Riyad cherche un appui américain pour sa démarche diplomatique et la pression, officielle ou non, sur les acteurs extérieurs impliqués dans le conflit, tandis que Washington a besoin de la coopération saoudienne pour la sécurité en mer Rouge et l’accès humanitaire. Ni la question de la normalisation ni la situation au Soudan ne peuvent être isolées. Ces dossiers illustrent une coopération américano-saoudienne gérée au cas par cas, sans grand compromis global.
Enjeux et pérennité
Le cadre bilatéral est transactionnel, fondé sur des intérêts, et affranchi des conditions préalables imposées par la normalisation, qui structuraient la politique américaine depuis les Accords d’Abraham jusqu’au début de 2024. Plusieurs conséquences en découlent. La capacité de Washington à conditionner la coopération stratégique à des livrables politiques a diminué. D’autres acteurs régionaux, comme les Émirats Arabes Unis, l’Égypte et la Jordanie, observent que Riyad a obtenu d’importantes concessions sans normalisation avec Israël.
Israël elle-même fait déjà part de ses inquiétudes sur l’érosion de son avantage militaire qualitatif, nettement moins éclatant face à plusieurs voisins. On pourrait s’attendre à ce que Tel Aviv comprenne qu’elle ne peut plus compter sur la pression américaine pour obtenir la normalisation arabe et qu’elle se dirige vers des concessions sur les dossiers palestinien, syrien et libanais pour rendre cette normalisation politiquement plus acceptable. Toutefois, le spectre politique israélien reste ferme et le recours massif à la force coercitive a achevé d’aliéner les populations régionales, rendant la normalisation de plus en plus improbable. Elle est aujourd’hui exclue à court terme, ce qui envoie également un message aux États arabes précédemment pressés de normaliser avec Israël (notamment le Liban et la Syrie) : un partenariat stratégique avec Washington peut parfaitement s’exercer indépendamment de toute reconnaissance formelle d’Israël. Le mouvement vers la normalisation est donc sérieusement ralenti. Les dirigeants israéliens avaient supposé que les États arabes privilégieraient les liens sécuritaires avec Washington au détriment des droits palestiniens, mais cette opposition n’est plus aussi tranchée. La guerre à Gaza a réhabilité la question palestinienne comme un baromètre de la légitimité politique.
La question clé reste la durabilité. Une coopération stratégique approfondie peut persister malgré une divergence politique importante. Les relations américano-saoudiennes durant la Guerre froide en témoignent, alors qu’elles coexistaient avec de profonds désaccords sur les questions arabo-israéliennes. Toutefois, à cette époque, ce lien était fondé sur une perception commune d’une menace — l’expansion soviétique — et non sur un échange strictement transactionnel.
Le partenariat actuel repose sur des besoins mutuels, mais non entièrement symétriques. Washington a besoin du capital saoudien, de la coopération énergétique et d’un alignement contre la Chine. Riyad requiert la technologie américaine, les armements et l’architecture sécuritaire. Aucun des deux ne dispose d’un levier suffisant pour contraindre l’autre sur les questions hors de ce périmètre commun. La normalisation avec Israël n’est pas abandonnée, mais elle est retirée des conditions préalables et placée sur un calendrier indéfini, dépendant d’évolutions hors de contrôle américain. Par ailleurs, Washington ne peut plus supposer que la protection diplomatique d’Israël, que ce soit au Conseil de sécurité de l’ONU ou par l’envoi militaire, soit sans conséquence stratégique. Le conflit de Gaza a démontré que ces choix limitent directement la capacité américaine à construire des coalitions, stabiliser la région et faire progresser ses intérêts sécuritaires.
Les premiers signes émanant des deux capitales indiquent que les décideurs jugent les bénéfices de cet alignement supérieurs aux coûts liés à l’abandon de la normalisation comme objectif à court terme. Pour l’instant, le cadre tient : convergence stratégique sans normalisation, transactionnalité sans transformation, coopération sans réalignement global. Cette tendance devrait définir les relations entre les États-Unis et l’Arabie Saoudite pour la décennie à venir, avec des répercussions dépassant largement le cadre bilatéral pour remodeler l’ordre régional, l’influence américaine et les perspectives des relations arabo-israéliennes au Moyen-Orient. Reste à savoir s’il s’agit d’une diplomatie durable ou d’un compromis temporaire avant que des choix plus fondamentaux ne deviennent inévitables. Ce sera le défi central de la politique américaine au Moyen-Orient dans les années futures.
H. A. Hellyer, Ph.D., évolue depuis vingt ans à l’intersection des politiques gouvernementales et des think tanks, spécialisé en géopolitique et sécurité dans le monde arabe, le Moyen-Orient, ainsi qu’en Europe et en Asie du Sud-Est. Il est actuellement chercheur associé principal au Royal United Services Institute for Defence and Security Studies et fellow senior au Center for American Progress. Ancien co-coordinateur du groupe de travail britannique sur la radicalisation et l’extrémisme, il a également exercé au Brookings Institution, au Carnegie Endowment et au Foreign Office britannique.