En 2021, Erica Lonergan expliquait que les États-Unis devraient concentrer davantage de temps et de ressources sur la capacité à anticiper et à résister aux événements perturbateurs, ainsi que sur la rapidité à rétablir les fonctions clés après une crise. Quatre ans plus tard, elle revient sur ses propos pour approfondir l’idée que la résilience doit être placée au cœur de la stratégie américaine pour faire face aux défis actuels.
Dans votre article de 2021, « A Grand Strategy Based on Resilience », vous plaidiez pour une réorientation de la grande stratégie américaine afin de mieux anticiper et répondre aux actions adverses. Dans le contexte des conflits actuels impliquant les alliés des États-Unis et de la concurrence technologique croissante, notamment en intelligence artificielle avec la Chine, maintenez-vous que la résilience doit rester le pilier de la grande stratégie américaine ?
La résilience consiste à mettre en place des processus permettant d’anticiper et de résister aux événements perturbateurs, de restaurer rapidement les fonctions essentielles et d’intégrer les enseignements tirés pour renforcer la capacité future à faire face. Aujourd’hui, une stratégie fondée sur la résilience est plus cruciale encore qu’il y a quelques années. Les récentes révélations sur les intrusions chinoises dans les infrastructures critiques américaines, attribuées au groupe dénommé Volt Typhoon, démontrent l’importance stratégique de la résilience. Ces attaques cyber sont considérées par les autorités américaines comme une tentative de la Chine d’introduire des capacités offensives dans des infrastructures clés, susceptibles d’être activées pour mener des cyberattaques perturbatrices ou destructrices en cas de crise majeure entre les deux puissances. Cette stratégie de cyber coercition vise à compliquer la mobilisation des moyens américains et à exercer une pression sur la population. L’incident Volt Typhoon illustre la difficulté à prévenir ou dissuader totalement les intrusions sur les réseaux et systèmes américains via le cyberespace. Puisqu’il est quasiment impossible d’empêcher ces brèches, l’impératif stratégique se déplace vers la capacité à résister et à se rétablir rapidement après de telles attaques, instaurant ainsi une logique où la pensée stratégique doit intégrer pleinement la résilience.
Dans votre article, vous appeliez à investir dans des « capacités stratégiques de renseignement sur les menaces » afin de mieux comprendre l’intention, les capacités et les objectifs des adversaires. En quoi cette approche diffère-t-elle de celle déjà assurée par les 18 agences fédérales du renseignement américain ?
La communauté du renseignement couvre naturellement tous les niveaux d’analyse. Le point essentiel de ma recommandation portait cependant sur la priorisation relative de ces niveaux. J’encourageais la communauté et la Maison Blanche, qui fixe les priorités de collecte, à rééquilibrer les ressources vers une meilleure anticipation stratégique des mouvements adverses, au-delà de la simple collecte ou analyse quotidienne de l’information. La communauté du renseignement est influencée par les priorités de ses donneurs d’ordre, à l’instar des décideurs politiques soumis à ce que l’on appelle la « tyrannie de la boîte de réception ». Plusieurs appels et initiatives ont déjà souligné la nécessité d’institutionnaliser la prospective stratégique à l’échelle de la Maison Blanche pour mieux anticiper les événements perturbateurs. Cette nécessité est aujourd’hui encore plus forte. Par exemple, le Conseil national du renseignement publie tous les quatre ans un rapport Global Trends qui propose des scenarii futurs hypothétiques et leurs implications géostratégiques. Ce rapport est une pierre angulaire de la prospective stratégique. Or, des informations récentes suggèrent que l’administration actuelle aurait annulé la dernière édition, ce qui représenterait une évolution inquiétante et risquerait d’aveugler les États-Unis face aux événements perturbateurs et aux surprises stratégiques possibles.
L’une des questions majeures à résoudre, selon vous, pour une nouvelle grande stratégie américaine est : « Où les États-Unis peuvent-ils assumer certains risques ? » En 2025, quels risques devraient être acceptés, selon vous, et pourquoi ?
Assumer des risques est l’un des aspects les plus compliqués de la stratégie nationale. C’est pourquoi de nombreuses stratégies récentes ressemblent plus à des listes de contrôle qu’à de véritables documents stratégiques. Prioriser certains enjeux signifie inévitablement accepter plus de risques dans d’autres domaines jugés moins prioritaires – ce qui est politiquement délicat et se heurte à des intérêts bureaucratiques enracinés. Parfois, les réalités géopolitiques rendent ces arbitrages encore plus complexes. Les tentatives successives de réorienter la politique étrangère américaine vers l’Asie, puis le retour imprévu au Moyen-Orient en offrent une illustration frappante.
On observe actuellement ce phénomène avec l’administration en place, qui souhaite mettre l’accent sur les questions intérieures et la sécurité nationale, mais se heurte aux difficultés pour régler rapidement les conflits en cours au Moyen-Orient et en Ukraine. À l’instar des administrations précédentes, je pense que les États-Unis doivent accepter un risque accru concernant leur présence militaire et leurs priorités au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Ils doivent également soutenir davantage l’autonomie stratégique européenne, ce qui implique d’accepter que les alliés européens ne suivent pas toujours une ligne en phase avec les intérêts américains. Ces ajustements sont essentiels pour permettre aux États-Unis de concentrer leurs efforts sur le développement des capacités militaires et industrielles ainsi que sur les relations régionales qui seront déterminantes pour dissuader un conflit majeur avec la Chine.
Avec le recul, que changeriez-vous à votre argumentaire initial ?
Mon argument initial portait sur la résilience dans le cadre de la compétition entre grandes puissances. Cependant, au vu des événements récents, notamment l’invasion russe de l’Ukraine et les risques croissants de crise ou de conflit entre les États-Unis et la Chine, je pense qu’il est nécessaire d’approfondir ce que serait une grande stratégie de résilience en situation de crise ou de guerre. Mon article se concentrait sur les événements perturbateurs sous le seuil du conflit armé. Pourtant, le conflit ukrainien montre que la résilience sociétale est fondamentale en temps de guerre. Le gouvernement et la population ukrainiens ont fait preuve d’une résilience remarquable face à une menace existentielle d’une adversaire plus puissant. Dans le domaine cybernétiques plus particulièrement, cette résilience a permis à l’Ukraine d’anticiper et de résister aux attaques russes. Dès le début du conflit, l’Ukraine a déplacé une partie importante de son infrastructure numérique, notamment des données et serveurs, hors de son territoire vers des sites sécurisés en Europe, ce qui a contribué à sa résistance aux campagnes cyber adverses. Par ailleurs, le secteur privé a joué un rôle crucial en soutenant la défense et la résilience cybernétiques ukrainiennes, en apportant des capacités, ressources et savoir-faire indispensables. Ce partenariat public-privé est un élément important que j’avais souligné dans mon article. Le gouvernement américain doit aujourd’hui explorer comment mettre en œuvre concrètement des stratégies de résilience non seulement en période de compétition, mais aussi en cas de crise ou de conflit.
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Erica D. Lonergan est professeure agrégée à l’École des affaires internationales et publiques de l’Université Columbia.