Les chars M1A2 SEPv2 Abrams américains ont participé à un exercice combiné avec le char roumain TR-85M1 Bizonul, dans un scénario initialement défensif qui s’est transformé en contre-attaque.
La coopération entre le 284e Bataillon de chars « Cuza Voda » roumain et un détachement américain composé de cinq Abrams n’avait pas pour simple objectif l’observation. Il s’agissait d’un test pratique d’interopérabilité au niveau tactique, où le succès dépend de la coordination entre les tourelles et les réseaux radio. Dans une région où les enseignements des conflits terrestres avec la Russie évoluent constamment, et où la dissuasion de l’OTAN repose sur une préparation crédible et avancée, la capacité à intégrer rapidement des blindés et à combattre comme une seule unité est désormais une exigence opérationnelle et non une simple ambition d’entraînement.
La transition continue de la Roumanie vers l’écosystème Abrams fait des exercices comme celui de Smardan un indicateur précoce de la fluidité avec laquelle cette modernisation est mise en œuvre.
Dans le scénario présenté par des officiers militaires roumains et relayé par les médias nationaux, la mission consistait à retarder une force attaquante, stabiliser la ligne de front, puis lancer un contre-attaque, avec des tirs réels de jour comme de nuit intégrés dans la séquence. Cette structure est importante : une action de retardement révèle souvent des failles qui restent masquées lors de tirs programmés, telles que la rapidité avec laquelle les équipages partagent les données cibles, la fiabilité des unités à passer de la formation de déplacement à la formation de tir, ou encore l’efficacité logistique pour maintenir ces plateformes lourdes ravitaillées en carburant, munitions et soutien, alors même que le plan évolue encore. Les rapports roumains ont souligné que le peloton roumain comprenait 16 soldats, soit quatre par char, reflétant la structure américaine, tout en précisant que la composante américaine disposait d’une présence logistique plus importante, réalité logique au regard du déploiement d’une plateforme de 70 tonnes autant conçue pour l’entraînement que pour le combat.
Un déploiement rotatif et stratégique
Le communiqué de l’ambassade américaine a présenté ce déploiement comme faisant partie d’une présence américaine persistante et rotative, mentionnant le transfert d’éléments du 16e régiment d’infanterie depuis Novo Selo en Bulgarie vers la Roumanie, avec cinq Abrams pour un entraînement conjoint. Ce déplacement stratégique reflète la logique opérationnelle de la dissuasion sur le flanc est de l’OTAN, où la mobilité des blindés se manifeste par des rotations entre champs de tir et corridors pour démontrer à la fois leur disponibilité, la discipline dans l’entraînement, et la détermination politique à se montrer régulièrement.
Les responsables roumains ont précisé qu’après l’exercice Smardan, les forces américaines retourneraient à Novo Selo, confirmant ainsi qu’il s’agit d’un modèle régional de rotation permanente et non d’une opération ponctuelle.
Comparaison technique entre Abrams et TR-85M1 Bizonul
L’exercice a permis une comparaison rare entre deux chars issus de concepts très différents. Le M1A2 SEPv2 Abrams est une version numérique sophistiquée, équipée du canon lisse M256 de 120 mm, conçue selon un modèle de combat « chasseur-tueur » où le chef de char et le tireur peuvent engager simultanément des cibles pour réduire le temps de tir. Ce char privilégie la survie grâce à un blindage composite lourd et un stockage de munition protégé. Sa mobilité repose sur une turbine à gaz AGT1500 qui, si elle consomme beaucoup de carburant, assure une accélération et une maniabilité soutenue sur terrains difficiles.
La future flotte roumaine de M1A2 SEPv3 approfondit cette logique, avec une architecture électronique moderne et une unité de puissance auxiliaire sous blindage capable de maintenir les capteurs et systèmes en fonction moteur principal arrêté, avantage clé pour la surveillance silencieuse et la réduction de la signature thermique en défense statique.
Le TR-85M1 Bizonul, quant à lui, est une plateforme d’origine Guerre froide, nationalement modernisée et optimisée pour un soutien logistique national et une maintenance pragmatique. Pesant environ 50 tonnes avec un moteur diesel de 860 chevaux, il offre une mobilité tactique respectable et une gestion en carburant et entretien plus simple que l’Abrams, notamment dans le cadre d’exercices domestiques et missions défensives dispersées.
Son canon rayé A308 de 100 mm, complété par un système de tir amélioré et des viseurs thermiques, reste efficace dans les affrontements typiques sur les terrains d’entraînement roumains. L’équipement comprend des lance-fumigènes et des dispositifs d’alerte laser pour améliorer la survivabilité face aux menaces héritées. Mais en comparaison directe avec l’Abrams, les limitations sont structurelles : calibre inférieur, moindre capacité d’évolution du blindage moderne et un système de capteurs et communications jamais conçu pour un échange de données à l’échelle brigade à la vitesse exigée par l’OTAN.
Les soldats roumains ne minimisent pas cet écart : le lieutenant-colonel Mihai Banescu a souligné que l’exercice démontrait la rapide intégration d’un peloton roumain sous un commandement étranger, ici une compagnie de chars américaine.
Interrogé sur les différences entre les deux chars, il a mis en avant la puissance moteur, la protection et le blindage, ainsi que le calibre de l’armement principal, une liste de contrôle des critères essentiels pour le combat blindé moderne : mobilité pour le repositionnement sous le feu, protection pour gagner du temps face aux munitions antichars de précision, et létalité sur la portée.
Le colonel de l’armée américaine Matthew Kelley a qualifié l’exercice d’opportunité de coopération étroite, insistant sur le renforcement mutuel permis par les entraînements conjoints répétés. Il a également salué le professionnalisme et les capacités roumaines, constatant que le terrain et les infrastructures de formation en Roumanie sont désormais clés dans la préparation opérationnelle de l’OTAN.
Un enjeu stratégique majeur pour la brigade blindée roumaine
Au-delà d’une simple session d’entraînement, Smardan symbolise une véritable transition dans les acquisitions roumaines. L’achat d’Abrams dépasse les intentions politiques pour structurer concrètement une future brigade blindée nationale.
Un avis récent du gouvernement américain a décrit une possible vente militaire étrangère portant sur 54 chars Abrams M1A2 SEPv3, ainsi que des véhicules de récupération, des engins de franchissement, des systèmes d’ouverture de brèches, des moteurs et une importante quantité de munitions de 120 mm, dont des munitions polyvalentes modernes.
Ce package illustre la volonté de la Roumanie de déployer l’Abrams au combat avec ses capacités organiques de franchissement des obstacles, de récupération et de neutralisation d’obstacles, permettant ainsi une manœuvre blindée dynamique, au-delà du simple usage statique des chars.
Evan Lerouvillois