De nouvelles images dévoilées par le ministère russe de la Défense montrent un Su-35S décollant pour une patrouille aérienne de combat, accompagnant des frappes dans le secteur sud. On y distingue clairement un système antiradar particulièrement robuste, illustrant comment les missions évoluent au fil du conflit aérien.
Cette évolution est significative puisqu’elle témoigne d’une répartition plus large des capacités antiradars au sein des unités de chasse, au-delà des plateformes spécialisées dans l’attaque, afin de maintenir la pression sur les systèmes de défense antiaérienne ukrainiens.
L’appareil présenté est un Su-35S, principal chasseur polyvalent russe de supériorité aérienne, équipé de deux missiles antiradar Kh-31PM sous ses ailes. Dans la même séquence, l’avion porte également une configuration mixte air-air, comprenant visiblement des missiles de la famille R-77 et potentiellement un R-37M pour une couverture antiaérienne de longue portée, une combinaison cohérente avec l’équilibre recherché par les unités Su-35S entre autoprotection et escorte d’attaque.
Si de telles configurations mixtes sont courantes, la présence de deux missiles Kh-31P opérationnels sur un Su-35S, révélée dans des images officielles, demeure inhabituelle ; précédemment, on observait plutôt un seul missile antiradar pour ce type d’appareil. Des images datant déjà de 2022 ont toutefois montré des Su-35S équipés de deux missiles, soulignant la rareté du cliché actuel.
Sur le plan opérationnel, le Su-35S est engagé dans des missions de défense aérienne et d’escorte depuis le début du conflit, avec des tirs antiradars documentés depuis des Su-30SM et Su-35S, en coordination avec des attaques de Su-34. La nouvelle vidéo indique que l’appareil assurait la couverture des bombardiers, avions d’attaque et aviation de l’armée lors des frappes en soutien au groupe « Sud », conformément aux schémas où les chasseurs de première ligne protègent les groupes d’assaut tout en restant capables d’intervenir contre les avions ennemis.
Des analyses issues de sources ouvertes entre 2022 et 2024 ont aussi relevé l’usage régulier par la Russie des missiles Kh-31P/PM pour neutraliser les radars ukrainiens, même lorsque la supériorité aérienne se trouvait encore contestée.
La famille de missiles Kh-31P joue un rôle central dans cette configuration. Le Kh-31P de base est un missile antiradar à moteur statoréacteur, avec une portée annoncée pouvant atteindre 110 km et une ogive de 87 kg, guidé passivement par les émissions radar. La version modernisée Kh-31PM, observée récemment dans les communications russes, étend considérablement son rayon d’action (estimé autour de 240 km dans des conditions favorables) et utilise un chercheur à large bande capable de détecter différents types de radars de défense aérienne.
En pratique, embarquer deux de ces missiles augmente la probabilité d’un contre-attaque rapide si un radar défensif est désactivé ou si plusieurs émetteurs apparaissent successivement.
Une comparaison avec leurs homologues occidentaux est instructive. Les AGM-88E AARGM de Northrop Grumman, ainsi que le plus récent AARGM-ER, intègrent GPS/INS et un chercheur terminal millimétrique pour contrer les tactiques de brouillage et améliorer la précision finale, la version ER offrant un rayon d’action beaucoup plus étendu. L’approche russe avec le Kh-31PM privilégie la haute vitesse via propulsion ramjet et une couverture étendue du chercheur, au détriment d’un système terminal multisenseur, favorisant la rapidité et une intégration fluide au sein de la famille d’avions Flanker.
Dans une mission d’escorte mixte, la combinaison de deux Kh-31P/PM avec des R-77-1 et potentiellement un R-37M permet au Su-35S de dissuader les menaces aériennes tout en conservant la capacité d’attaquer des radars ennemis au-delà de la ligne de front.
Au regard du déploiement des forces, la présentation d’un Su-35S équipé de deux systèmes antiradar traduit la volonté de répartir les missions antiradar parmi les chasseurs haut de gamme, et pas uniquement parmi les avions d’attaque spécialisés. Historiquement, les Su-34 russes ont dominé les missions antiradar et d’attaque, avec un soutien ponctuel des Su-30SM et Su-35S. Dès mars 2022, des images officielles montraient déjà des Su-35S configurés pour des missions antiradar ; celles-ci semblent désormais plus fréquentes, reflétant les besoins opérationnels.
Cette tendance s’inscrit dans le contexte de l’évolution continue du réseau de défense aérienne ukrainien, composé de systèmes Patriot, IRIS-T SLM et autres matériels occidentaux, contraignant l’aviation russe à associer escorte, pression antiradar et soutien aux frappes à distance dans une seule et même mission.
La présence de deux missiles Kh-31P laisse à penser que la Russie cherche à réduire les temps de réaction contre les radars ukrainiens et à étendre cette capacité à une plus grande partie de la flotte de chasse des Forces de Défense Aérienne (VKS). Si cette approche se généralise, elle renforcera la capacité russe à maintenir les capteurs ukrainiens sous menace lors de cycles d’attaques intensives, tout en préservant des moyens efficaces de défense aérienne : une optimisation précieuse au moment où les deux camps adaptent leurs stratégies de défense et de contre-attaque.
Teoman S. Nicanci