Et si les mouvements les plus stratégiques de Moscou actuellement ne se jouaient pas en Europe, mais bien le long du golfe de Guinée ?
Alors que ses forces sont profondément engagées en Ukraine, l’armée russe a soigneusement pesé le pour et le contre avant d’intervenir ailleurs, restant en retrait dans les récents conflits du Caucase du Sud et du Moyen-Orient. Une exception notable à cette posture attentiste se manifeste en Afrique de l’Ouest. Après la mutinerie avortée du chef du groupe Wagner, Evgueni Prigojine, en juin 2023, le gouvernement russe a créé une nouvelle formation paramilitaire nommée Corps d’Afrique, intimement rattachée à la chaîne de commandement militaire officielle. Cette unité a progressivement pris le relais de la plupart des opérations de Wagner sur le continent africain et a étendu sa présence au Burkina Faso et au Niger. L’attention se porte désormais vers le Bénin et le Togo, laissant entrevoir la volonté de Moscou de s’implanter durablement en Afrique de l’Ouest, dans l’optique d’y consolider une base stratégique pour déployer des forces conventionnelles supplémentaires une fois la guerre en Ukraine terminée.
Dans cette dynamique, le Kremlin applique une stratégie délibérée : une expansion à faibles coûts et risques, orchestrée par l’État russe et inscrite dans un ensemble d’efforts politiques coordonnés, au sein desquels s’activent également des entreprises publiques russes visant à conclure des accords commerciaux. Le choix des pays d’accueil semble prioritairement orienté vers l’obtention d’un accès portuaire dans le golfe de Guinée, une région riche en hydrocarbures et stratégique pour le trafic maritime. Même si la présence du Corps d’Afrique reste aujourd’hui modeste et sans conséquences directes apparentes pour la sécurité des États-Unis et de l’Europe, cette implantation pourrait à terme offrir à la Russie un accès important à des ressources minérales et renforcer des régimes autoritaires tout en projetant une puissance maritime sur le flanc sud de l’OTAN. Il est impératif que les décideurs américains et européens suivent de près cette évolution et contrent l’influence croissante du Corps d’Afrique par une réponse coordonnée.
Origines du Corps d’Afrique
Au lendemain de la tentative de mutinerie de Prigojine, le ministère russe de la Défense a créé le Corps d’Afrique à la suite du sommet Russie-Afrique de juillet 2023. Des structures étroitement liées au ministère et au renseignement militaire, telles que les groupes paramilitaires « Redut » et « Konvoy », ont servi de relais pour le recrutement initial. Le vice-ministre de la Défense, Yunus-bek Yevkurov, et le général Andrei Averyanov, chef du Service d’action spéciale du renseignement militaire russe, sont publiquement identifiés comme responsables de cette formation. Selon des revendications du Corps d’Afrique, son encadrement serait composé d’unités d’élite de l’armée russe et de sociétés militaires privées non spécifiées. Initialement, la Russie espérait enrôler 40 000 recrues, mais cet objectif a été revu à la baisse : en mai 2024, le Ministère britannique de la Défense estimait les effectifs à un peu plus de 2 000 soldats réguliers.
Le Corps d’Afrique ambitionne toutefois d’étendre ses rangs. Il a repris une partie de l’infrastructure de recrutement sur les réseaux sociaux du groupe Wagner et ses recruteurs ne cachent pas leurs opérations dans les médias. Son site officiel détaille les conditions d’admission, incluant les critères éducatifs, juridiques, médicaux, ainsi que la rémunération et les avantages. Le Corps recrute pour une variété de fonctions : fantassins motorisés, opérateurs de chars et de drones, personnel technique et de soutien, traducteurs, etc. Le ministère russe de la Défense affirme que ceux qui servent dans cette unité bénéficient du même traitement que les soldats en Ukraine, avec des avantages similaires.
Implantation et déploiements en Afrique
Depuis sa création, le Corps d’Afrique s’est particulièrement investi dans la région du Sahel, marquée par une vague de coups d’État militaires et un fort rejet de l’influence française. Au Mali, il a opéré en parallèle du groupe Wagner même après la mort de Prigojine. Le revers subit par Wagner lors d’une offensive mal préparée à Tinzaouaten en juillet 2024, qui s’est soldée par une embuscade meurtrière, a offert au Corps d’Afrique l’opportunité de renforcer sa position dans le pays. Ce processus s’est accéléré au printemps 2025 lors d’une visite de Yevkurov, pour culminer avec l’annonce officielle en juin 2025 de la fin de la mission de Wagner au Mali. Peu après, le président par intérim malien, Assimi Goïta, s’est rendu en Russie où il a rencontré le président Vladimir Poutine, le ministre de la Défense Andrey Belousov et visité une usine d’hélicoptères à Kazan, témoignant d’une volonté de renforcer les liens militaires.
Le Corps d’Afrique a également étendu ses activités au Niger et au Burkina Faso. Au Niger, où les forces américaines exploitaient une base de drones et déployaient environ 1 000 soldats, un coup d’État a conduit à un rapprochement avec la Russie à partir de l’automne 2023. Des contacts répétés entre Yevkurov, Averyanov et la nouvelle junte ont abouti à l’arrivée d’une centaine de soldats du Corps d’Afrique dès avril 2024. Des images montrent ces forces russes entraînant des militaires nigériens à utiliser des drones de surveillance et opérant à partir de la base précédemment occupée par les forces américaines, récemment retraitées.
Au Burkina Faso, gouverné par le capitaine Ibrahim Traoré après le coup d’État de septembre 2022, Yevkurov s’est rendu à Ouagadougou en septembre 2023 pour discuter d’un déploiement. Une centaine d’instructeurs russes sont arrivés dans le pays en 2024, avec des intentions affichées de renforcer ce contingent. En juillet 2025, une délégation russe de haut rang a visité Mali, Niger et Burkina Faso pour discuter de l’expansion du Corps d’Afrique dans ces pays.
Par ailleurs, le Corps a cherché à s’implanter ailleurs dans la région, avec des signalements d’instructeurs présents en Guinée équatoriale pour la protection de hauts responsables et la formation des forces locales. Des signes d’intérêt sont également apparus pour une coopération avec le Cameroun. Yevkurov a engagé des négociations avec le Togo, et en juillet 2025, la Douma russe a ratifié un accord de coopération militaire avec ce pays, prévoyant exercices conjoints, formation russe des soldats togolais et échange de renseignements. Une semaine plus tard, l’ambassadeur russe au Bénin annonçait la signature prochaine d’un accord militaire similaire, soulignant l’espoir de voir les escales de navires russes à Bénin et au Togo devenir une tradition pour renforcer la coopération en matière de sécurité et de défense. L’attractivité du Bénin et du Togo tient à leur position géostratégique sur le golfe de Guinée. La marine russe a déjà utilisé le port de Conakry en Guinée pour acheminer des armes vers le Sahel. Disposer des ports de Lomé ou de São Tomé-et-Príncipe pourrait faciliter le soutien logistique des opérations russes dans la région.
Une stratégie prudente sur le long terme
Le Corps d’Afrique privilégie jusqu’à présent des missions peu risquées, centrées sur la formation des militaires et forces de l’ordre locaux, ce qui limite ses besoins en effectifs. Le Mali fait exception, avec des livraisons d’équipements lourds comme des chars et véhicules de combat d’infanterie annoncées plus tôt en 2024, préfigurant une implication dans des opérations de contre-insurrection. Le Corps y a déjà subi des pertes face aux groupes djihadistes. En dehors du Mali, aucune indication ne suggère une montée en puissance des risques opérationnels ailleurs.
Le gouvernement russe investit aussi dans la durabilité logistique des opérations du Corps. En dépit du maintien des accès à ses principales bases syriennes, les observateurs russes recommandent dès maintenant la diversification des hubs logistiques, anticipant une possible perte de terrain en Syrie. Moscou étend ses bases en Libye – qui constitue aussi un relais de ravitaillement – tout en menant des travaux à l’aéroport de Bamako près du quartier général du Corps d’Afrique, signe d’une volonté d’expansion. Une étude récente du Royal United Services Institute identifie les ports de Tobrouk et Benghazi en Libye comme une alternative probable au port syrien de Tartous, avec un intérêt potentiel pour les infrastructures portuaires algériennes. La nomination du général Sergey Surovikin comme représentant militaire russe en Algérie et une visite de Yevkurov en décembre 2024, peu après la chute d’Assad, corroborent ces intentions. Ces points de soutien logistique africains pourraient à terme faciliter l’expansion des opérations du Corps d’Afrique.
L’importance du Corps pour la politique étrangère russe en Afrique de l’Ouest transparaît également dans son approche de l’Alliance des États du Sahel, une coalition militaire entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso. Moscou cherche à renforcer ce bloc pro-russe sur les plans économique, politique et militaire, espérant potentiellement y adjoindre d’autres États. En septembre 2024, ces trois pays ont signé un accord commun avec l’agence spatiale russe Roscosmos visant à acquérir des satellites de surveillance et des technologies de communication sécurisées. Rosatom a engagé des discussions sur l’énergie nucléaire avec ces nations. En avril 2025, lors d’une visite conjointe de leurs ministres des Affaires étrangères à Moscou, Sergey Lavrov a annoncé le soutien militaire russe à une force conjointe de cette alliance. Par ailleurs, certains observateurs estiment que la Russie souhaite faire adhérer le Togo à cette coalition.
Le renforcement du Corps dans le Sahel s’inscrit dans une approche globale de la Russie, qui précède souvent ses déploiements d’une intensification des activités diplomatiques, culturelles et médiatiques : réouverture de consulats et ambassades, lancement de « Maisons russes » culturelles, initiatives de la Douma, du ministère des Affaires étrangères et des universités russes. Cette année, Moscou a inauguré un Département du partenariat avec l’Afrique, bénéficiant de ressources réorientées depuis ses relations avec l’Occident. Le média russe African Initiative, issu des suites de la mort de Prigojine, diffuse en continu des contenus favorables au Kremlin et organise des événements culturels, notamment dans le Sahel.
La propagande russe associe les opérations en Afrique de l’Ouest et la guerre en Ukraine à une même « lutte anti-néocoloniale » contre un Occident perçu comme exploitant les pays africains. Dans cette narration, la Russie se présente comme un garant de souveraineté pour ses partenaires. Le recentrage de la politique américaine, notamment avec l’affaiblissement de l’Agence américaine pour le développement international (USAID), offre à Moscou un espace supplémentaire de projection d’influence. Lorsque les États-Unis réduisent leur présence sur le continent, la Russie s’impose en relais, s’appuyant sur ses « Maisons russes », ses relais médiatiques, et le Corps d’Afrique.
Au-delà de la guerre en Ukraine
Reste à déterminer dans quelle mesure le gouvernement russe parviendra à exploiter le Corps d’Afrique pour accroître ses retombées commerciales. Des initiatives récentes suggèrent que Moscou y travaille activement. En avril 2025, Burkina Faso aurait octroyé une licence pour une exploitation aurifère à Nordgold, entreprise russe. Rosatom cherche également à accéder aux mines d’uranium du Niger, tandis que le groupe russe Yadran a lancé la construction d’une raffinerie d’or au Mali. Rosoboronexport commercialise auprès des clients africains drones, systèmes de guerre électronique et armements légers. Pourtant, la Russie fait face à une concurrence accrue en Afrique, avec la montée en puissance d’acteurs tels que la Chine, l’Iran, la Turquie et les Émirats arabes unis, qui se rapprochent aussi de régimes amis.
Certains analystes estiment que le Corps d’Afrique représente un enjeu secondaire pour les États-Unis, arguants du peu d’intérêts stratégiques américains en Afrique et préconisant la fin des opérations antiterroristes et d’insurrection, même si la Russie ou la Chine comblaient le vide. D’autres soulignent les limites du Corps, qui n’a pas réussi à endiguer la montée de la violence et du terrorisme dans le Sahel, posant la question de son efficacité. Pourtant, face à des dirigeants africains autoritaires souhaitant consolider leur pouvoir, la demande pour une force militaire comme le Corps d’Afrique pourrait croître. Le gouvernement russe pourrait envisager une extension notable de sa présence après la guerre en Ukraine, quand des ressources supplémentaires seront disponibles. Raphaël Parens avait par ailleurs souligné qu’un afflux de forces régulières russes ou volontaires dans des compagnies militaires privées pourrait provoquer un véritable « choc mercenaire » en Afrique.
Avec ses perspectives démographiques favorables et ses ressources naturelles abondantes, l’Afrique apparaît comme un terrain d’expansion possible pour l’économie russe, construite sur des bases héritées de l’époque soviétique. La Russie devrait continuer à exploiter habilement les ressentiments locaux à l’égard de l’Occident pour éloigner les pays africains de la coopération occidentale et y introduire le Corps d’Afrique. L’accès aux ports du golfe de Guinée et de la Méditerranée méridionale permettra également à la Russie d’étendre sa portée maritime sur le flanc sud de l’OTAN.
Depuis sa création en 2023, le Corps d’Afrique est un outil central de la politique étrangère russe visant à étendre son influence sur l’ensemble du continent, particulièrement en Afrique de l’Ouest et dans le Sahel. Il demeure incertain si Moscou disposera des ressources nécessaires pour concrétiser pleinement ses ambitions à l’avenir. Toutefois, il serait imprudent de considérer ces incursions comme purement opportunistes ou vouées à disparaître rapidement. Les capitales occidentales prennent un risque sérieux en laissant le Corps d’Afrique se développer sans opposition. Peu avant l’arrivée de Donald Trump à la présidence américaine, les États-Unis avaient commencé à réorienter leur attention vers ce qui pourrait être la prochaine zone d’implantation du Corps : les États du golfe de Guinée, notamment le Bénin. Il est crucial de poursuivre et d’approfondir ces efforts, tout en évitant de reproduire l’approche gouvernée uniquement par les militaires et déconnectée des enjeux de gouvernance qui a montré ses limites dans le Sahel. Tout comme les incursions du Corps d’Afrique s’insèrent dans une stratégie globale russe associant propagande et influence diplomatique, les opérations du Commandement américain pour l’Afrique (AFRICOM) doivent s’inscrire dans une stratégie africaine complète. Parallèlement, l’Europe devrait jouer un rôle croissant dans la stabilisation de l’Afrique de l’Ouest côtière, son voisinage immédiat, en développant une stratégie commune intégrée qui rationalise l’aide, valorise les solutions régionales, favorise la confiance par des initiatives civiles conjointes, et combat la désinformation russe.
Hanna Notte, Ph.D., dirige le programme Eurasia Nonproliferation au James Martin Center for Nonproliferation Studies et est associée senior non résidente au Center for Strategic and International Studies. Ses travaux portent sur la politique étrangère et de sécurité russe, le Moyen-Orient, ainsi que le contrôle et la non-prolifération nucléaire.