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Le 1er novembre, la Russie a mis à flot le sous-marin nucléaire Khabarovsk à l’usine Sevmash, en présence du ministre de la Défense Andrei Belousov et de l’amiral Aleksandr Moiseev, chef de la Marine. Officiellement décrit comme porteur d’armes sous-marines et robotiques, ce sous-marin devrait embarquer des systèmes sous-marins télécommandés de longue portée, ce qui pourrait compliquer la défense maritime des États-Unis et de l’OTAN.

La cérémonie solennelle a marqué la présentation préliminaire avant la mise à l’eau du Khabarovsk, une plateforme développée pour déployer des « systèmes d’armes robotiques à diverses fins », selon le ministère russe de la Défense. Lors de l’événement, le ministre Belousov et l’amiral Moiseev ont brisé la traditionnelle bouteille sur la coque, soulignant l’importance stratégique du programme.

Les autorités russes n’ont pas précisé la nature exacte des systèmes embarqués, mais la formulation laisse entendre que le Khabarovsk sera un porteur de véhicules sous-marins d’attaque non pilotés à longue portée. Cette caractéristique ajoute une nouvelle dimension à la posture stratégique sous-marine russe. Le sous-marin entamera prochainement une série d’essais à quai, puis en mer, avant de pouvoir entrer officiellement en service.

Identifié dans les sources ouvertes sous le nom de projet 09851, le Khabarovsk reste enveloppé de secret concernant ses spécifications techniques. Seule la poupe a été dévoilée lors de la présentation, et le programme demeure classifié, ce qui rend les estimations sur son déplacement en immersion, sa longueur et sa configuration interne uniquement approximatives.

Les communications officielles confirment néanmoins que ce sous-marin est conçu pour accueillir et déployer des systèmes robotiques sous-marins de propulsion nucléaire et dotés d’armements nucléaires, tels que le drone sous-marin Poseidon. Ainsi, le Khabarovsk s’apparente davantage à un porteur habité pour des armes autonomes que d’un sous-marin lanceur de missiles balistiques classique. Selon les médias russes, chaque unité pourrait embarquer jusqu’à six missiles Poseidon. Une deuxième unité, le Ulyanovsk, est déjà en construction et devrait rejoindre soit la Flotte du Nord, soit la Flotte du Pacifique dans un futur proche.

Sa construction a débuté en juillet 2014, bien avant que le président Vladimir Poutine ne révèle publiquement en 2018 le développement de ce drone sous-marin intercontinental nucléaire destiné à menacer des cibles côtières américaines. Ce déploiement traduit de fait la concrétisation d’un long programme stratégique engagé depuis plusieurs années.

Comme pour d’autres récents sous-marins nucléaires russes, la mise en service se déroulera en plusieurs phases : essais à quai, tests des systèmes de propulsion, suivis d’une période prolongée d’essais en mer pouvant durer plus d’un an avant la validation finale par la Marine. L’intégration et la certification des systèmes de type Poseidon exigeront vraisemblablement des tests supplémentaires, notamment pour la vérification des procédures de lancement, des communications commandement-contrôle avec le drone non habité, ainsi que des protocoles de sécurité pour l’exploitation d’un engin nucléaire autonome depuis une plateforme habitée.

Opérationnellement, cette plateforme offre plusieurs avantages à la Russie. Elle concentre une capacité d’attaque nucléaire autonome ou semi-autonome dans une coque résistante à propulsion nucléaire, apte à des missions de longue durée. Elle complique la détection par l’adversaire en opérant à grande profondeur avec une signature acoustique et hydrodynamique atypique. Enfin, elle constitue un centre de commandement souple pour la dissuasion stratégique en déployant des armes sous-marines nouvelles échappant aux régimes de contrôle existants.

Contrairement aux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) traditionnels, qui s’appuient sur des zones de patrouille dispersées et une multiplicité de tubes lance-missiles pour assurer leur survie, le Khabarovsk est conçu comme une sorte de mère modernisée pour systèmes d’armes sous-marines non habités. Alors que les marines occidentales expérimentent le déploiement de drones sous-marins sur de multiples plateformes, la Russie semble préférer consolider cette capacité dans un actif unique et fortement protégé, destiné à opérer notamment dans les théâtres arctique et pacifique, où elle possède déjà une présence navale significative.

Sur le plan stratégique, la mise en service de ce sous-marin capable de lancer des véhicules sous-marins non habités (UUV) à propulsion nucléaire et armés, comme le Poseidon, a des répercussions immédiates sur la planification maritime régionale et pour l’Alliance atlantique. Il ajoute un vecteur supplémentaire à la dissuasion sous-marine russe, distinct des missiles balistiques lancés depuis la mer, compliquant par là même les stratégies anti-sous-marines dans l’Arctique, l’Atlantique Nord et le Pacifique.

Ce développement pourrait également pousser les marines de l’OTAN à renforcer leurs capacités de détection acoustique en eaux profondes, à multiplier les réseaux de surveillance du fond marin, ainsi qu’à élaborer de nouveaux concepts opérationnels spécifiquement adaptés à la détection, à la classification et au suivi de ces systèmes autonomes à longue portée, mais à vitesse lente. Sur le plan diplomatique et du contrôle des armements, l’association d’un sous-marin nucléaire habité avec un drone sous-marin nucléaire armé soulève de nouvelles questions relatives à la gestion de l’escalade, à l’applicabilité des accords stratégiques existants aux armes robotiques, et à la manière de traiter ces drones de deuxième frappe dans de futures négociations.

Lors de la cérémonie, aucun détail industriel ou budgétaire n’a été dévoilé, hormis le rôle majeur de l’arsenal de Sevmash, appartenant à la Corporation unifiée de construction navale, et la présence des plus hautes autorités militaires, témoignant d’un programme placé sous contrôle étatique strict dans le cadre du renouvellement de la flotte militaire russe.

La complexité technique liée à la propulsion nucléaire, aux systèmes de lancement en eaux profondes et à l’intégration de charges utiles nucléaires autonomes laisse penser que le coût total du projet sera comparable à celui d’autres sous-marins nucléaires russes récents, bien qu’aucun chiffre n’ait été rendu public. Pour l’heure, le Khabarovsk en est à sa phase d’essais et non à un service opérationnel actif. Son acceptation finale dépendra des résultats des tests en mer et de la réussite des essais liés au système Poseidon, dont le dernier démarrage de réacteur a été mentionné publiquement par Vladimir Poutine la semaine même de la présentation.

La mise à flot de ce nouveau sous-marin russe dépasse donc le simple jalon industriel. Elle illustre une évolution délibérée de la stratégie sous-marine russe vers des options hybrides mêlant armement nucléaire habité et non habité, ainsi que vers la standardisation d’une plateforme spécialement conçue pour transporter des torpilles géantes à propulsion nucléaire. Alors que ce bâtiment progresse dans ses essais, les planificateurs militaires et les décideurs politiques devront réévaluer leur posture en matière de détection, de dissuasion et de gestion de l’escalade, afin de prendre en compte une capacité sous-marine destinée à projeter une puissance stratégique sous la surface et hors des cadres opérationnels traditionnels des sous-marins lanceurs d’engins.

Teoman S. Nicanci