Lors du Salon aéronautique de Dubaï, la Russie a dévoilé une maquette à l’échelle de son chasseur furtif Su-57E destiné à l’export, attirant l’attention par son design épuré et ses buses de poussée vectorielle bidimensionnelle (2D TVC) rectangulaires. Présentée sous les vastes halls du Dubai World Trade Centre, la maquette affiche un camouflage subtil et une cellule à aile avant très caractéristique des avions furtifs de cinquième génération.
Au-delà de l’aspect visuel, cette présentation soulève une question cruciale sur le marché international de la défense, et en particulier pour l’Inde : Moscou va-t-il enfin livrer les améliorations furtives arrière que l’Indian Air Force (IAF) réclame depuis longtemps ?
Le Su-57E, variante internationale du Su-57 « Felon » produit par Sukhoi, est présenté dans les salons depuis son concept initial. Toutefois, cette apparition à Dubaï marque une étape clé, coïncidant avec des images récentes de fin 2024 mettant en avant les buses du moteur améliorées. Ces buses plates et rectangulaires à poussée vectorielle bidimensionnelle, déjà testées sur des prototypes comme le T-50-2, représentent une évolution majeure par rapport aux buses circulaires précédentes. En aplatisant la sortie des gaz, ces buses réduisent la signature infrarouge ainsi que la surface radar (RCS) latérale et arrière, jusque-là un point faible notable du Su-57. Les buses rondes dispersent moins efficacement les ondes radar, rendant l’arrière de l’avion particulièrement détectable par les capteurs ennemis. Cette nouvelle configuration, combinée à des matériaux radar-absorbants améliorés, pourrait réduire le RCS arrière jusqu’à 50 % selon des déclarations préliminaires russes, rapprochant ainsi l’appareil d’une furtivité globale comparable à celle de rivaux occidentaux comme le F-35.
Ce n’est pas la première fois que le Su-57E est présenté à l’étranger. En 2024, lors du Salon aéronautique de Zhuhai en Chine, la Russie avait déjà exposé ce modèle d’export avec des démonstrations en vol, remportant sa première commande étrangère dont les détails restent confidentiels. En mai 2025, le salon LIMA en Malaisie mettait en lumière une version dotée d’une intelligence artificielle intégrée. La sortie à Dubaï paraît cependant spécialement ciblée sur les marchés du Moyen-Orient et d’Asie, avec des responsables de Rosoboronexport évoquant la possibilité de « packages furtifs personnalisables » dans des entretiens informels. L’exposition, soigneusement restreinte avec des cordons rouges et accentuée par un éclairage LED bleu, illustre la volonté russe de vendre ce qu’elle présente comme « le chasseur de cinquième génération le plus abordable au monde ».
Le contexte indien est particulièrement significatif et, pour certains, source de frustration. L’IAF s’est intéressée au Su-57 dès 2018 dans le cadre du programme FGFA (Fifth Generation Fighter Aircraft), un partenariat russo-indien qui a finalement échoué en raison de dépassements de coûts et de déficits en matière de furtivité. New Delhi a alors abandonné le projet, critiquant notamment le RCS frontal initial du Su-57, estimé entre 0,1 et 1 mètre carré, un niveau bien trop élevé comparé aux 0,001 m² des meilleures plates-formes furtives. Le problème de la visibilité arrière était encore plus marqué : les simulations montraient un avion facilement repérable par ses capteurs adverses, compromettant ses capacités de supercroisière et de combat au-delà du visuel face à des avions chinois comme le J-20.
La nouvelle mouture avec buses 2D rectangulaires est-elle une réponse directe à ces critiques ? L’ambassadeur de Russie en Inde, Denis Alipov, le suggère clairement. En mars 2025, il présentait le Su-57E comme une « offre avantageuse », incluant une production sous licence chez Hindustan Aeronautics Limited (HAL) et un transfert de technologie (ToT) pouvant atteindre 80 %. En septembre, Moscou allait plus loin en proposant l’intégration de systèmes d’armes indiens tels que le missile Astra et le radar AESA Uttam du DRDO, que New Delhi refuse jusque-là d’accepter sur l’équipement russe standard N036 Byelka. Néanmoins, selon les évaluations préliminaires menées par l’IAF en novembre 2025, le doute persiste : des vulnérabilités au niveau du RCS subsistent, notamment à l’arrière de l’appareil, qui reste en dessous des standards internationaux malgré les mises à jour.
« Les améliorations russes sont appréciées, mais l’IAF exige une véritable furtivité tous azimuts, vérifiable », explique un analyste de défense à Raksha Anirveda. « Les buses rectangulaires sont un progrès, mais sans audits indépendants ni transfert complet sur les revêtements à absorption radar et les conduits de moteurs à dents, c’est au mieux un Su-30MKI 2.0 — un bombardier efficace, mais pas un fantôme dans le ciel. »
Les enjeux géopolitiques renforcent cette impression d’urgence. Alors que la Chine accélère la production du J-20 et que le Pakistan se tourne vers les chasseurs turcs KAAN, la flotte indienne voit ses escadrons descendre sous la barre des 30 appareils opérationnels par unité, un chiffre alarmant. Le Su-57E, dont le prix unitaire est situé entre 80 et 100 millions de dollars – soit environ la moitié du coût d’un F-35 – pourrait combler ce déficit, au côté des projets locaux comme l’AMCA. Pourtant, la focalisation de New Delhi sur les Rafale multi-rôles et un écosystème radar piloté par le DRDO révèle une prudence manifeste. De plus, les engagements de la Russie en Ukraine pèsent sur la fabrication : seulement 22 Su-57 ont été livrés sur le marché intérieur russe à la mi-2025, ce qui soulève des incertitudes quant aux délais d’exportation.