Le missile balistique intercontinental lourd RS-28 Sarmat devrait entrer en phase finale de ses essais en vol en 2026, avant sa mise en service opérationnelle. Cette étape précédera son intégration formelle et son déploiement au sein des Forces de missiles stratégiques russes, sur la base de missiles d’Oujour, dans le kraï de Krasnoïarsk, où il remplacera les anciens missiles R-36M2 Voevoda tout en conservant les infrastructures de silos déjà en place.
Conçu pour remplacer le R-36M2 Voevoda, un missile balistique intercontinental lourd basé sur silo développé à la fin de l’époque soviétique et toujours en service, le RS-28 Sarmat profite de la réutilisation de l’infrastructure existante avec des modifications limitées. Cette continuité permet à la Russie de moderniser un maillon essentiel de ses forces stratégiques tout en maintenant les procédures opérationnelles établies.
Au début des années 2010, la flotte de Voevoda faisait face à des problèmes liés au vieillissement de ses structures, à des limites de durée de vie et à une dépendance vis-à-vis d’installations industrielles et bureaux d’études situés hors de la Fédération de Russie. Parallèlement, l’évolution des systèmes de défense antimissile a imposé une capacité accrue de pénétration par rapport aux précédents ICBM. En réponse, les planificateurs russes ont choisi de conserver le concept du missile lourd à propergol liquide et la base silo du Voevoda, tout en intégrant un nouveau design doté d’une propulsion, d’un guidage et d’une flexibilité de charge utile améliorés. L’objectif était de préserver le composant silo des Forces de missiles stratégiques sans recourir à des lanceurs mobiles ni abandonner la propulsion liquide.
Le développement du moteur s’est concentré sur une version modernisée du moteur-fusée à propergol liquide RD-264, déjà utilisé sur le R-36M2, réduisant ainsi les risques techniques et facilitant l’intégration de systèmes de contrôle mis à jour. Les premières phases d’essais incluant des tests sols et des lancements depuis le cosmodrome de Plessetsk durant la seconde moitié des années 2010 ont validé l’éjection du silo, l’allumage de la première étape et les fonctions initiales de guidage.
Le programme a progressé vers des essais en vol au début des années 2020, parallèlement à des travaux sur des concepts de charges utiles comprenant aussi bien des véhicules de rentrée multiples que des véhicules hypersoniques planants manoeuvrables associés au Yu-71, un programme secret codé « Projet 4202 », ainsi qu’au système Avangard. Le développement allie ainsi des pratiques éprouvées d’ingénierie de missiles lourds à des exigences plus récentes en termes de trajectoires flexibles et de capacités de pénétration.
Cependant, la campagne d’essais en vol du RS-28 Sarmat s’est étendue sur plusieurs années, avec des lancements réussis comme des échecs. Le seul essai complet officiellement confirmé a eu lieu le 20 avril 2022, avec un lancement depuis Plessetsk vers le polygone de Koura au Kamchatka. Cette opération a démontré les performances de base du missile à distance intercontinentale, sans toutefois clore le programme d’essais global. Les essais ultérieurs visaient à valider la fiabilité, le déploiement de la charge utile et le comportement en vol dans diverses conditions.
Plusieurs lancements ultérieurs ont connu des échecs, notamment un incident en septembre 2024 ayant entraîné la destruction d’un silo à Plessetsk. Ce revers a mis en lumière des problèmes techniques non résolus et la nécessité de poursuivre les essais tout en effectuant des réparations sur les infrastructures. Ainsi, l’achèvement de la campagne d’essais est désormais attendu pour 2026.
D’un point de vue strictement militaire, le RS-28 Sarmat a été conçu pour accroître la capacité de survie et la pénétration des ICBM russes, plus que pour augmenter leur nombre. Les objectifs clés incluent la simplification de l’interception par les systèmes antimissiles modernes grâce à des trajectoires flexibles, une moindre vulnérabilité lors de la phase d’impulsion, mais aussi la possibilité d’aborder les cibles depuis des directions non conventionnelles, notamment via des trajectoires suborbitales.
Un autre axe majeur vise à renforcer la flexibilité du missile en intégrant diverses configurations de charges utiles, permettant d’ajuster le nombre d’ogives, la manœuvrabilité et les contre-mesures selon la mission. Le RS-28 conserve aussi la capacité de lancement rapide depuis des silos renforcés, tout en intégrant des systèmes modernes de guidage et de contrôle compatibles avec des structures de commandement automatisées. Il maintient ainsi sa portée stratégique globale sans dépendre de bases mobiles.
Le RS-28 Sarmat affiche une masse au lancement d’environ 208,1 tonnes, pour une longueur totale proche de 35,5 mètres avec la charge utile installée, et un diamètre de corps de 3 mètres, positionnant ce missile parmi les ICBM opérationnels les plus lourds. Il est conçu pour s’intégrer aux lanceurs en silo précédemment dédiés au R-36M2, nécessitant peu de modifications des infrastructures. Le lancement s’effectue selon un procédé dit à « lancement à froid », où un générateur de gaz éjecte le missile hors du silo avant l’allumage du moteur de la première étape.
La propulsion repose sur une version modernisée de la famille de moteurs RD-264, offrant une poussée puissante durant la phase d’impulsion et permettant un rayon d’action maximal annoncé d’environ 18 000 kilomètres. Le guidage combine navigation inertielle et astroinertielle, garantissant une précision à longue portée sans recourir à des signaux externes. Le missile embarque une masse utile allant jusqu’à 10 tonnes, ce qui en fait l’un des ICBM les plus lourds en service.
Dans une configuration conventionnelle, il peut transporter de 10 à 14 têtes nucléaires à objectifs multiples (MIRV) avec une puissance unitaire estimée à plusieurs centaines de kilotonnes. Une configuration alternative réduit le nombre de ces têtes pour les remplacer par un nombre inférieur de véhicules hypersoniques planants manoeuvrables, souvent nommés trois unités, liés au produit 4202.
Durant la phase atmosphérique du vol, ces véhicules hypersoniques peuvent atteindre des vitesses d’environ Mach 15 avec des manœuvres soutenues destinées à compliquer leur interception. Le missile intègre également des contre-mesures comme des leurres activés en phase de mi-parcours. Le Sarmat est en mesure d’évoluer sur des trajectoires balistiques classiques comme sur des routes suborbitales non-standard, notamment passant par l’hémisphère sud, ce qui étend son champ d’action stratégique.
Jérôme Brahy