Dans une démarche qui pourrait renforcer significativement les capacités de frappe à distance de l’Armée de l’air indienne (IAF), la Russie a proposé un transfert de technologie pour son missile de croisière subsonique furtif avancé Kh-69, destiné à équiper la flotte de chasseurs Su-30MKI indiens. Cette offre, présentée pour la première fois lors d’Aero India 2025 en février, témoigne de la volonté de Moscou de renforcer la coopération bilatérale en matière de défense, alors que l’Inde poursuit son effort d’autonomie sous l’initiative « Make in India ». Selon des sources proches du dossier, des discussions sont en cours pour évaluer l’intérêt indien, avec une ouverture russe à l’implantation de chaînes de production locales en partenariat avec des entreprises indiennes, si les volumes d’achat deviennent significatifs.
Le Kh-69 (désignation russe : Х-69 ; nom OTAN : AS-22 « Kazoo ») représente une évolution sophistiquée des munitions à guidage de précision russes. Développé par la société Tactical Missiles Corporation (KTRV) en tant que successeur modernisé de la série Kh-59, ce missile offre une portée minimale de 400 km, un poids contenu de 710 kg, ainsi qu’une ogive explosive de 310 kg. Sa principale particularité réside dans sa furtivité, obtenue grâce à des matériaux absorbant les ondes radar et une architecture aérodynamique discrète, lui permettant de voler à basse altitude en se camouflant efficacement face aux systèmes modernes de défense aérienne. Utilisé en conditions réelles en Ukraine depuis 2022, le Kh-69 combine plusieurs systèmes de guidage : navigation inertielle, corrections satellitaires (GLONASS/GPS) et chercheur électro-optique/infrarouge pour assurer une précision terminale, ce qui en fait une arme idéale pour des frappes profondes sur des cibles de haute valeur telles que des centres de commandement, des pistes d’aéroports ou des infrastructures stratégiques.
Pour l’IAF, le Su-30MKI, déjà présent à plus de 260 exemplaires, est actuellement armé du BrahMos-A, un missile de croisière supersonique offrant une capacité de frappe puissante avec une vitesse dépassant Mach 2,9 et une portée comprise entre 290 et 450 km. Toutefois, le poids conséquent du BrahMos-A (environ 2 500 kg) limite à un ou deux exemplaires le nombre de munitions embarquées par mission, réduisant la souplesse d’emploi dans certains scénarios opérationnels. En comparaison, la masse plus légère du Kh-69 permettrait au Su-30MKI de porter jusqu’à quatre missiles sur ses pylônes externes avec peu de modifications, venant ainsi compléter — sans remplacer — l’arsenal existant. Ce missile comblerait une lacune importante : alors que l’escadron de Rafale dispose du Scalp-EG (connu aussi sous le nom Storm Shadow), missile furtif subsonique à longue portée (560 km) éprouvé lors des frappes de Balakot en 2019, le Su-30MKI n’a pas encore de système équivalent offrant une précision de frappe furtive, subsonique et multirôle en toutes conditions météorologiques.
Les recherches indiennes dans le domaine des missiles de croisière ne se limitent pas à la Russie. Israël a proposé son missile Air Lora (Long-Range Artillery), un missile quasi-balistique doté d’une portée de 400 km et capable d’emporter des ogives modulaires, adapté à une intégration sur Su-30MKI et axé sur la rapidité de déploiement ainsi que la polyvalence anti-navire. L’Inde développe également en interne le Nirbhay, un missile furtif et subsonique (portée 1 000 km) en phase finale de validation, même si des retards dans les essais ont retardé son introduction au sein des forces opérationnelles. Cependant, la proposition russe se distingue par sa composante transfert de technologie, en cohérence avec l’orientation stratégique de New Delhi en faveur d’une production sous licence et de la coproduction, à l’image du programme d’armement conjoint BrahMos.
Cette offre a été officiellement présentée à Aero India 2025 par Rosoboronexport, l’exportateur d’armements d’État russe. Les démonstrations ont souligné la compatibilité du Kh-69 avec l’avionique du Su-30MKI et son profil subsonique favorable à une consommation réduite de carburant et à des trajectoires d’évitement. Des sources de l’industrie russe indiquent que les négociations ont avancé vers une phase d’évaluation technique. Moscou propose une fabrication commune, pouvant s’envisager dans des établissements tels que Hindustan Aeronautics Limited (HAL) ou des sociétés privées comme Bharat Dynamics Limited (BDL). « Si l’Inde s’engage sur une commande initiale de 200 à 300 unités, la Russie est prête à partager l’intégralité des plans, des outillages et à fournir la formation nécessaire à l’implantation d’une ligne de production dédiée en Inde », précise un interlocuteur, rappelant les précédents hợp tác technologiques russo-indiens, comme celui des sous-marins de la classe Akula.
Cette proposition arrive à un moment crucial pour la modernisation de l’IAF. Avec des effectifs réels d’environ 32 escadrons, en deçà de l’objectif fixé à 42, et des tensions croissantes le long de la Ligne de Contrôle Réelle (LAC) avec la Chine, la nécessité d’augmenter la polyvalence et la survivabilité des armements est forte. L’intégration du Kh-69 pourrait combler un interim important, en attendant que les missiles furtifs indigènes arrivent à maturité, et prolonger la valeur opérationnelle du Su-30MKI jusqu’aux années 2040. Néanmoins, des obstacles demeurent, notamment la menace des sanctions américaines CAATSA pesant sur les importations russes, et la volonté indienne de diversifier ses fournisseurs entre Occidentaux et productions nationales. Les prochains dialogues bilatéraux 2+2, prévus fin 2025, devraient clarifier le calendrier d’éventuelles décisions, envisagées par certains experts pour une conclusion autour de la mi-2026.