La Russie confirme la livraison de nouveaux projectiles d’artillerie guidée Krasnopol-M2 aux unités de première ligne, renforçant ainsi ses capacités de frappe de précision. Ces envois, coordonnés par la société des Systèmes de Haute Précision de Rostec, interviennent dans un contexte d’utilisation croissante des munitions à guidage sélectif sur le front ukrainien. Moscou vise à accélérer la précision des attaques tout en préservant ses stocks et en réduisant le temps de réaction entre les capteurs et les artilleurs.
Cette décision traduit une volonté claire d’intensifier l’emploi de l’artillerie de précision face aux duels de contre-batterie et aux menaces croissantes de guerre électronique. Bekhan Ozdoyev, directeur du groupe d’armes chez Rostec, a souligné que ces munitions de haute précision sont « essentielles » dans le combat actuel.
La famille Krasnopol, développée par le bureau d’études KBP au sein de la division des Systèmes de Haute Précision de Rostec, est une référence historique de l’artillerie de précision russe. La version M2 est un obus guidé de calibre 152 mm utilisant un système de guidage laser semi-actif en phase terminale. En Ukraine, son emploi est renforcé par la coordination avec des observateurs avancés et des drones, fournissant en temps réel une désignation laser des cibles. Ce procédé permet aux batteries russes de conjuguer haute précision et meilleure survie lors des échanges de tirs et des manœuvres de repli.
L’intégration du Krasnopol-M2 à une vaste gamme de plateformes de tir, des systèmes classiques 2S3 Akatsiya et 2A65 Msta-B aux plus modernes 2S19 Msta-S, 2S43 Malva ou 2A36 Giatsint-B, montre que la Russie généralise l’emploi des tirs guidés dans ses batteries, dépassant la simple spécialisation.
Concernant ses performances, les experts russes mettent en avant une précision remarquable avec un cercle probable d’erreur (CEP) à un chiffre seul, ainsi qu’une portée pouvant atteindre 30 à 40 km lorsqu’il est tiré depuis des canons longue portée comme le Giatsint ou le Malva. Les systèmes plus répandus comme le Msta-S et le Msta-B affichent des portées réduites, entre 20 et 25 km. Les canons modernes de calibre 52, tels que le 2S35 Koalitsiya-SV, pourraient, dans des conditions optimales, envoyer ces projectiles à des distances encore plus grandes.
Ces chiffres, issus des affirmations russes, restent dépendants de plusieurs facteurs : le type de canon, le combustible propulsif, les conditions atmosphériques et la qualité de la désignation laser. Le guidage semi-actif par laser reste la méthode principale, contrairement à certains systèmes qui s’appuient sur la navigation par satellite.
Sur le terrain, l’efficacité du Krasnopol-M2 en Ukraine repose sur un cycle opératif consolidé de localisation, ciblage et neutralisation au niveau des unités de bataillon et brigade. Des drones ou des observateurs avancés procèdent aux attaques laser à distance sécurisée, tandis que les lignes de tir opèrent des missions courtes et minutées, souvent contre des positions d’artillerie, des véhicules blindés couverts, des centres de commandement et des points fortifiés. Cette approche réduit la quantité d’obus nécessaires par effet, raccourcit la fenêtre d’opportunité pour les contre-batteries ukrainiennes et s’adapte à la doctrine russe privilégiant la mobilité rapide après tir.
La synergie entre obus guidés au laser et renseignement par drones est fréquemment soulignée, le système étant présenté comme un élément clé dans les affrontements de contre-batterie et les frappes de haute valeur avec moins de munitions engagées.
Face à un adversaire disposant de capacités similaires et soumis à une guerre électronique intense, l’atout principal du M2 réside dans son indépendance au système GNSS (navigation par satellite) durant la phase terminale. Des rapports entre 2024 et 2025 ont mis en lumière la dégradation des performances des obus guidés GPS/INS, comme le M982 Excalibur, sous interférences russes. En revanche, un projectile guidé au laser ne dépend pas des mises à jour satellitaires pour atteindre sa cible, réduisant ainsi un vecteur majeur de défaillance. Cette technologie présente cependant des limites évidentes : une ligne de visée directe est impérative, tandis que la fumée, la météo ou les perturbations sur les désignateurs laser, souvent de petits drones, peuvent compromettre le tir.
Les contre-mesures ukrainiennes jouent sur la mobilité rapide, l’usage de leurres et la guerre électronique afin de gêner les opérations de ciblage laser en phase terminale.
En pratique, les salves précises et répétées permettent de réduire la logistique par effet utile, raccourcissent les missions et accroissent les risques pour les équipements exposés, même à plusieurs kilomètres derrière la ligne de front. Cela est particulièrement vrai pour les canons, véhicules, passages de ponts légers et postes de commandement improvisés, qui autrement subiraient plusieurs rafales d’artillerie conventionnelle non guidée.
Comparativement, l’obus Excalibur conserve un avantage en portée lorsque tiré depuis des canons de 155 mm calibre 52, pouvant dépasser les 40 km, et bénéficie d’un guidage autonome qui simplifie son emploi et réduit l’exposition des observateurs. Cependant, dans les zones fortement brouillées GNSS où les drones survivent encore à proximité du front, les solutions comme Krasnopol offrent des effets localisés et répétables sur les distances habituelles des obusiers, avec une moindre vulnérabilité aux interférences.
Un examen de la compatibilité de la famille Krasnopol avec l’ensemble des plateformes disponibles et son emploi en Ukraine illustre le choix russe : cette gamme constitue un moyen doctrinalement cohérent d’augmenter la létalité des unités existantes, sans attendre une refonte complète du parc matériel.
Sur le plan stratégique, ces livraisons s’inscrivent dans une évolution plus large vers l’artillerie de précision intégrée dans une doctrine de feu dominante, adaptée à un environnement saturé par la guerre électronique et un renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR) omniprésents. En conjuguant des obus guidés au laser, moins sensibles aux interférences GNSS, avec la désignation assurée par de petits drones omniprésents, et en augmentant significativement les commandes d’État pour les munitions, Moscou cherche à accroître la létalité quotidienne des tirs au niveau bataillon et brigade, tout en réservant l’artillerie à roquettes pour des objectifs plus profonds ou nécessitant une réponse immédiate.
Si le rythme de production ainsi que la capacité de survie des observateurs et drones perdurent sur le terrain, les forces ukrainiennes devront faire face à une fréquence accrue d’attaques chirurgicales ciblant canons, véhicules, postes de commandement et infrastructures légères, les contraignant à disperser, duper et se déplacer rapidement afin de survivre dans les premières minutes suivant la détection.
Les derniers envois de Krasnopol-M2, confirmés au 7 novembre, doivent donc être considérés non pas comme un fait isolé, mais comme la preuve que l’artillerie de précision est désormais un instrument régulier de l’usure militaire.
Teoman S. Nicanci