Les forces américaines sont engagées dans une réorientation stratégique majeure dans le Pacifique. Elles reconstruisent des bases insulaires datant de la Seconde Guerre mondiale, réactivent d’anciennes unités dans des pays alliés et renforcent des plateformes essentielles. Cette préparation vise à anticiper un conflit potentiel entre puissances égales dans la région, où des flottes navales importantes et des forces « sautant d’île en île » devraient, selon les analystes stratégiques, s’affronter pour le contrôle des voies maritimes et des territoires clés.
Ce n’est pas la première fois que l’armée américaine envisage le Pacifique comme théâtre d’un conflit majeur. Bien avant l’attaque de Pearl Harbor, les États-Unis élaboraient déjà des scénarios pour une guerre étendue dans cette région. Cette stratégie fut connue sous le nom de « War Plan Orange ».
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le Japon s’était affirmé comme la puissance dominante en Asie de l’Est. Fort de sa victoire contre la Russie lors de la guerre russo-japonaise et des acquisitions territoriales pendant le Grand Conflit, il représentait une menace pour les intérêts américains. C’est dans ce contexte que le Joint Planning Committee du Joint Army and Navy Board — ancêtre des chefs d’état-major interarmées — développa le War Plan Orange. Ce plan faisait partie d’une série de stratégies militaires codées par couleur, destinées à anticiper un affrontement avec un rival régional et à définir les modalités de la victoire. Alors que l’Europe retrouvait une relative paix dans les années 1920, l’attention américaine se portait vers l’ouest, envisageant un conflit majeur avec le Japon.
La stratégie évolua au cours de l’entre-deux-guerres et fut révisée à plusieurs reprises entre 1919 et 1938. Un acteur clé de cette évolution fut Earl Hancock “Pete” Ellis, un vétéran et organisateur du Corps des Marines. En 1920, il rédigea Operation Plan 712 – Advanced Base Operations in Micronesia, un document pionnier soulignant l’importance des bases insulaires pour la logistique et le déploiement en cas de guerre dans le Pacifique. Ses travaux révolutionnèrent en partie la doctrine des Marines, contribuant à formaliser le concept du saut d’îles, préfigurant la stratégie appliquée pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est d’ailleurs pour cette raison que le commandant du Corps des Marines, John Lejeune, envoya Ellis en mission d’espionnage dans le Pacifique en 1922. Bien que connu pour ses problèmes d’alcoolisme et ses hospitalisations fréquentes, Ellis visita la région, réalisa des relevés détaillés et établit des cartes qui enrichirent la réflexion stratégique américaine.
Le premier plan complet fut présenté en 1924. Il envisageait un large blocus naval autour des Philippines, forçant les États-Unis à mobiliser leurs forces navales vers l’ouest pour protéger leurs possessions coloniales. Ce plan présentait une vision prémonitoire comprenant une mobilisation massive, des campagnes navales destinées à libérer des archipels menant au Japon, et une conscience aiguë du coût humain et logistique d’une telle campagne aux Philippines. Malgré cela, le War Plan Orange prévoyait toujours une grande bataille décisive finale. Or, la réalité du conflit pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale fut davantage une guerre d’usure.
Cependant, cette stratégie anticipait de nombreux éléments qui allaient se confirmer. Dès les années 1920, les forces américaines reconnaissaient l’importance de la supériorité aérienne et des porte-avions dans un conflit ouvert. Face au coût élevé des grands navires de guerre, la Marine tenta différentes alternatives. L’une d’elles consistait à utiliser des dirigeables rigides à la fois pour la reconnaissance et, c’est surprenant, comme porte-avions volants. La Marine testa quatre de ces dirigeables, équipés pour permettre à des pilotes de décoller en vol, mais ces expériences furent des échecs dramatiques avec plusieurs accidents et pertes humaines. La Marine conclut alors que les porte-avions classiques à flot restaient la meilleure option.
Le War Plan Orange ne fut pas la seule stratégie militaire colorée élaborée pendant l’entre-deux-guerres. D’autres plans existaient, comme le War Plan Red, qui envisageait un conflit contre l’Empire britannique, y compris sur terre et en mer le long de la frontière nord. Les planificateurs militaires allèrent jusqu’à concevoir un scénario hybride, le War Plan Red-Orange, imaginant une guerre à deux fronts contre ces deux adversaires majeurs.
Au final, ces années de préparation se révélèrent quelque peu vaines. Un article publié en 1980 dans la Naval War College Review par Michael K. Doyle soulignait que le War Plan Orange reposait sur l’hypothèse — post-Première Guerre mondiale — d’une Allemagne vaincue. Pour que les États-Unis puissent mener à bien la guerre prévue, la paix en Europe et dans l’Atlantique était indispensable. Dès avant Pearl Harbor, les risques d’un conflit sur la côte Est remettaient en cause la faisabilité de ce plan original.