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En 2024, Jonathan Ping et Joel Odota ont publié un article analysant la volonté de Pékin d’adopter un rôle sécuritaire accru en Afrique, face à l’instabilité dans les pays où la Chine investit économiquement. Un an après, ils reviennent sur leur analyse et évaluent la stratégie sécuritaire actuelle de la Chine sur le continent africain.

Dans votre article de 2024, « La Chine interviendra-t-elle directement pour protéger ses investissements en Afrique ? », vous expliquiez que l’instabilité politique dans certains pays africains expose la Chine à des risques économiques importants, susceptibles de la pousser vers une implication plus directe en matière de sécurité. Quel bilan faites-vous un an plus tard de la stratégie sécuritaire de Pékin en Afrique ?

La Chine approfondit sa présence militaire en Afrique, notamment en Ouganda et dans la région du Sahel. En Ouganda, Pékin a déployé un attaché militaire, le colonel Zhang Hao, accompagné de son adjoint, le colonel Li Hai, qui ont récemment rencontré le chef des forces de défense ougandaises, le général Muhoozi Kainerugaba, ainsi que le fils du président Yoweri Museveni, pour discuter de l’élargissement de la coopération militaire. Peu après, Kainerugaba a conduit une délégation en Chine, aboutissant à un accord bilatéral portant sur des exercices conjoints, des formations professionnelles et des transferts technologiques. En novembre 2023, la Chine et l’Ouganda ont également lancé deux projets militaires avec Norinco, axés sur la production de véhicules aériens sans pilote (UAV) et la fabrication d’explosifs. Ces initiatives interviennent dans le contexte des élections prévues en Ouganda en 2026, alimentant les spéculations sur les plans de succession et le timing stratégique chinois. Sur le plan économique, le virage de la Chine, qui privilégie désormais des projets pétroliers plutôt que ferroviaires en Ouganda, peut refléter l’importance croissante des infrastructures énergétiques sur le plan militaire.

Par ailleurs, la Chine a nommé son premier attaché de défense pour la région du Sahel, le colonel-major Chen Xuming, dans un contexte de soutien croissant aux régimes dirigés par des juntes, comme au Niger et au Burkina Faso, alors que l’influence occidentale décline. Malgré la rhétorique officielle sur une « montée en puissance pacifique », le rôle grandissant de la Chine dans la sécurité africaine – via des contrats d’armement étatiques et des sociétés de sécurité privées – traduit une volonté d’influence plus affirmée. Ces sociétés privées chinoises, souvent considérées comme des opérateurs de la Belt and Road Initiative (Nouvelle Route de la Soie), sont actives sur l’ensemble du continent, du Kenya au Mali.

Malgré une instabilité persistante, les investissements chinois en Afrique ont connu une forte hausse en 2025, accompagnée d’une politique d’extension d’un « traitement zéro tarif » à 53 pays africains. Comment ces mesures économiques s’inscrivent-elles dans ce contexte d’expansion militaire ?

L’ouverture chinoise à 53 économies africaines – à l’exception de l’Eswatini qui maintient des relations avec Taïwan – peut sembler prometteuse, mais soulève des interrogations sur ses véritables bénéfices. La plupart des économies africaines restent dépendantes des matières premières pour leurs exportations, tandis que la Chine continue de contrôler la majeure partie des opérations de transformation, limitant ainsi les retombées économiques pour l’Afrique. Ce schéma explique en partie l’appui chinois au pipeline pétrolier ougandais. De plus, les entreprises chinoises implantant des usines en Afrique sont souvent les premières bénéficiaires de cet accès préférentiel au marché, à l’instar de ce qui a déjà été observé sous l’initiative américaine AGOA (Africa Growth and Opportunity Act). Les entrepreneurs africains, confrontés à des barrières linguistiques, des régulations complexes et un cadre légal fragile, peinent à tirer parti des échanges. Par ailleurs, le déficit commercial africain vis-à-vis de la Chine dépasse 60 milliards de dollars, soulignant le déséquilibre. Si l’engagement chinois s’élargit, la structure même des relations commerciales favorise nettement les intérêts de Pékin, à moins que les nations africaines renforcent leur capacité industrielle et négocient des conditions plus équitables.

Vous évoquiez également que « le rôle croissant de la Chine en matière de sécurité pourrait affecter son image en Afrique ». Avez-vous observé des signes d’insatisfaction dans certains pays ? Comment les États-Unis pourraient-ils exploiter ces évolutions ?

La Chine s’est positionnée comme principal financier du projet du pipeline pétrolier East African Crude Oil Pipeline en Ouganda, critiqué pour ses conséquences environnementales et sociales. Boudé par les gouvernements occidentaux et visé par des campagnes internationales, notamment la campagne « StopEACOP », cet engagement illustre l’influence croissante de Pékin dans les secteurs des ressources naturelles et de la sécurité en Afrique. Si l’implication militaire chinoise sur le continent se veut discrète, souvent conduite à travers des régimes au pouvoir, la montée en puissance des sociétés de sécurité privées chinoises trahit une implication plus directe. Cette réalité, bien que difficile à analyser en raison de son opacité, contient des enseignements pour les États-Unis et leurs alliés. Malgré leur rôle traditionnel central dans le développement et la sécurité africains, ils doivent désormais conjuguer promotion des valeurs démocratiques avec investissements concrets dans les infrastructures et le commerce. Le retrait de la France en Afrique de l’Ouest illustre la nécessité d’une stratégie d’engagement renouvelée, qui équilibre diplomatie douce et puissance militaire, tout en défendant fermement les droits humains, la liberté et la bonne gouvernance. Sans cette évolution, l’influence occidentale risque d’être éclipsée par la présence pragmatique et déterminée de la Chine.

Avec le recul, que modifieriez-vous dans votre raisonnement initial ?

Notre analyse demeure constante : la Chine approfondit de manière progressive mais sûre son implication dans les affaires politiques et militaires africaines, en priorisant de plus en plus ses intérêts stratégiques au-delà de son principe affiché de « non-ingérence ». Bien que ces activités soient largement entourées de secret et difficiles à décrypter, les indices sont éclatants. Pékin étend son influence par la diplomatie discrète, le soutien aux régimes en place et le déploiement de sociétés de sécurité privées, témoignant d’un tournant vers un engagement plus affirmé sur le continent.