La Suède interdit les fusils AR-15 pour la chasse après la tragédie d’Örebro et transfère des armes à l’Ukraine. À partir du 1er août 2025, la police suédoise cessera de délivrer des licences de chasse pour ce type d’armes semi-automatiques. Les armes saisies seront ensuite reversées à l’effort de guerre ukrainien, dans un contexte de débat nourri sur le contrôle des armes et la sécurité internationale.
La Suède a annoncé une interdiction générale des fusils de type AR-15 et d’armes semi-automatiques similaires pour la chasse, décision motivée par une fusillade meurtrière survenue dans une école d’Örebro, ayant fait 11 victimes. Cette mesure entrera en vigueur le 1er août 2025 : la délivrance de nouvelles licences pour ces armes sera suspendue et les permis existants révoqués au cours d’une seconde étape s’étalant sur deux ans. Les détenteurs pourront soit convertir leur licence pour la pratique du tir sportif, soit vendre leurs armes ; celles qui ne seront pas vendues feront l’objet d’un rachat par le gouvernement à leur juste valeur marchande.
Dans une décision audacieuse, la Suède prévoit de faire don de ces armes saisies à l’Ukraine, s’inscrivant ainsi dans son soutien étendu au pays en guerre. Cette révision réglementaire inverse un cadre adopté en 2023 qui autorisait déjà l’usage des AR-15 pour la chasse, et relance un débat intense sur le contrôle des armes et les implications stratégiques d’un transfert d’armement civil vers une zone de conflit actif.
Cette politique, annoncée fin juin 2025, fait suite à un massacre au lycée Campus Risbergska d’Örebro, où un tireur isolé, armé d’une carabine semi-automatique, a tué 10 personnes avant de se suicider. Si l’arme précise n’a pas été officiellement confirmée, les premières analyses suggèrent que ce n’était pas un AR-15, mais plutôt un fusil semi-automatique type Browning BAR. L’événement a ravivé les discussions sur les lois suédoises sur les armes, déjà parmi les plus strictes d’Europe, bien qu’elles permettent encore une possession civile significative pour la chasse et le tir sportif.
L’interdiction cible principalement l’AR-15, une plateforme reconnue pour sa polyvalence et son efficacité létale, reflétant la volonté de la Suède de concilier la sécurité publique et les usages traditionnels des chasseurs et tireurs sportifs. Le transfert des armes à l’Ukraine complexifie également la problématique, illustrant le rôle ambigu des armes civiles dans les conflits modernes.
Profil technique de l’AR-15 : une arme polyvalente mais controversée
Conçu par Eugene Stoner dans les années 1950 pour ArmaLite, l’AR-15 est un fusil semi- automatique léger, modulaire, devenu une référence dans les mondes civil et militaire. Dérivé du M16, arme de service standard de l’armée américaine durant plusieurs décennies, il fonctionne selon un système de gaz à piston et tire des cartouches intermédiaires en 5,56×45 mm OTAN ou .223 Remington.
Sa conception modulaire permet de personnaliser facilement le canon, la crosse ou les optiques, ce qui le rend adapté à la chasse, au tir sportif et à des usages tactiques. Pesant entre 3 et 4 kg selon la configuration, il se distingue par son ergonomie et son faible recul, accessible à un large panel d’utilisateurs allant du chasseur amateur au tireur de compétition.
Cette polyvalence explique son succès : pour la chasse, sa précision et la possibilité d’utiliser différents calibres, dont le .300 Blackout pour le gros gibier, le rendent très prisé, surtout depuis que la législation suédoise l’a autorisé en 2023. En tir sportif, sa compatibilité avec des chargeurs à haute capacité (souvent 30 cartouches ou plus) favorise les disciplines de tir rapide.
Mais ces mêmes qualités, notamment la cadence rapide et la capacité des chargeurs, en ont fait une arme fréquemment impliquée dans des fusillades de masse, en particulier aux États-Unis, comme lors de l’attentat de Las Vegas en 2017. Par comparaison, le Browning BAR utilisé lors de l’attaque d’Örebro tire des cartouches plus lourdes en 7,62 mm, offrant une énergie conséquente au niveau du départ du canon – ce qui le rend aussi très létal, malgré un poids supérieur et une modularité moindre.
Après son acquisition par Colt en 1959, l’AR-15 est devenu un état de fait du marché civil américain, avec des millions d’exemplaires vendus, influençant l’image mondiale du fusil. En Suède, environ 3 500 AR-15 ont été délivrés sous licence depuis 2023, une fraction modeste mais notable des quelque 2,3 millions d’armes civiles enregistrées dans le pays, selon le rapport Small Arms Survey 2017. Sa double identité d’arme de chasse et d’origine militaire en fait un symbole controversé dans les débats sur l’accès civil aux armes puissantes dans un pays à réglementation stricte comme la Suède.
La fusillade d’Örebro : un déclencheur
Le 4 février 2025, un homme de 35 ans, identifié par les médias suédois comme Rickard Andersson, a perpétré une attaque sanglante au Campus Risbergska d’Örebro, un centre d’éducation pour adultes situé à environ 200 km à l’ouest de Stockholm. Armé de fusils légalement détenus, il a tué 10 personnes – sept femmes et trois hommes âgés de 28 à 68 ans – avant de se donner la mort.
L’attaque s’est déroulée à 12h33, coincée dans une école accueillant notamment des immigrants apprenant la langue et la culture suédoise. La police a retrouvé trois fusils et dix chargeurs vides sur place, indiquant une capacité à tirer de manière soutenue. Bien que le policier n’ait pas confirmé les armes exactes, des informations transmises par le diffuseur public SVT laissent penser à un Browning BAR, une arme semi-automatique, plutôt qu’un AR-15.
Le tireur, décrit comme chômeur sans casier judiciaire, possédait un permis de chasse valide, soulevant des questions sur le contrôle des antécédents. Les forces de l’ordre sont intervenues en moins de cinq minutes, mais l’ampleur du drame a dépassé leur réaction initiale, certains bilans préliminaires sous-estimant le nombre de victimes.
Ce massacre, le plus meurtrier jamais enregistré en Suède, a provoqué un choc national dans un pays où la violence par arme à feu est rare hors contexte de gangs. Le ministre de la Justice Gunnar Strommer a rapidement évoqué la nécessité de durcir la réglementation, en ciblant spécifiquement des armes comme l’AR-15 capables de faire « grand mal en peu de temps », bien que cette arme n’ait pas été impliquée dans l’attaque.
Cette tragédie a mis en lumière certaines failles du système suédois, qui impose normalement une justification valable (chasse ou tir sportif) et un contrôle rigoureux des antécédents aux candidats à la détention. Le gouvernement s’est empressé d’annoncer des mesures destinées à renforcer ces exigences et spécifiquement à interdire l’usage des AR-15, jugés trop dangereux en raison de leur compatibilité avec de grands chargeurs. Cette tendance s’inscrit dans un mouvement mondial visant à restreindre l’accès des civils à des armes militaires après des épisodes similaires.
Mécanismes et défis de la mise en œuvre du bannissement
La nouvelle politique suédoise, qui prendra effet le 1er août 2025, prévoit une suppression progressive des AR-15 détenus pour la chasse en deux étapes. Dans un premier temps, l’Autorité suédoise de police cessera de délivrer des licences pour ces armes semi-automatiques et leurs équivalents, bloquant leur acquisition légale dans ce cadre.
Deux ans plus tard, les détenteurs devront soit convertir leur licence pour la pratique du tir sportif – ce qui requiert une adhésion active à un club de tir reconnu et un process de vérification de six mois – soit vendre leurs armes. Ceux qui ne parviendront pas à vendre pourront les restituer à l’État dans le cadre d’un programme de rachat offrant la valeur pleine du marché. Ce dispositif vise à retirer environ 3 500 AR-15 enregistrés depuis 2023, selon le ministre Strommer.
La logistique de ce programme complique sa mise en œuvre : évaluer précisément la valeur des armes, souvent personnalisées, nécessitera une expertise étendue, tout comme la gestion administrative des demandes de relicence et la collecte sécurisée des armes rendues. Cette démarche a des précédents internationaux, notamment en Nouvelle-Zélande, où un programme similaire a permis de récupérer plus de 50 000 armes après les attentats des mosquées de Christchurch en 2019. Toutefois, le taux de restitution n’aura été que d’environ 50 %, et la Suède devra affronter ce potentiel défi.
La limitation actuelle du nombre d’armes par chasseur sera ajustée, passant de quatre à huit, avec la possibilité d’atteindre dix dans des cas exceptionnels, afin de compenser les restrictions et les besoins spécifiques (notamment la chasse nocturne au sanglier).
La focalisation sur l’AR-15 suscite toutefois des critiques, notamment sur les réseaux sociaux, où certains soulignent que l’arme utilisée à Örebro, le Browning BAR, reste autorisée pour la chasse, remettant en question la cohérence du dispositif.
Le don à l’Ukraine : enjeux stratégiques et tactiques
L’aspect le plus original de cette politique est le transfert des AR-15 confisqués à l’Ukraine, pays en guerre avec la Russie. Depuis le début du conflit en février 2022, la Suède a déjà fourni 19 paquets militaires d’aide à l’Ukraine, évalués à environ 80 milliards de couronnes suédoises (8 milliards d’euros) en avril 2025, selon le Parlement suédois.
Ces livraisons ont évolué des armes légères comme les missiles antichar, vers des systèmes plus lourds tels que l’artillerie Archer ou les chars Stridsvagn 122. L’intégration d’armes civiles comme l’AR-15 traduit la volonté suédoise de soutenir l’effort ukrainien, comme l’a affirmé la ministre des Affaires étrangères Maria Malmer Stenergard, pour qui l’aide à l’Ukraine constitue la priorité diplomatique majeure.
Sur le plan tactique, l’AR-15, tirant des munitions 5,56 mm OTAN, reste un outil adapté aux combats urbains ou aux positions défensives de moyenne portée, offrant précision et faible recul. Les forces ukrainiennes, qui disposent déjà d’un arsenal mixte issu de l’OTAN et de l’ère soviétique, pourraient l’utiliser pour des rôles spécialisés comme la formation ou des unités auxiliaires.
Cependant, la logistique représente un défi : transporter des milliers de fusils civils, garantir la compatibilité des munitions, former les troupes et assurer la maintenance sont des opérations complexes. Contrairement aux fusils militaires standardisés, les AR-15 civils présentent une grande variété de configurations, compliquant leur intégration opérationnelle sur un théâtre de guerre.
Sur le plan stratégique, recycler les armes civiles pour un conflit actif marque une approche pragmatique dans la gestion des ressources et renforce le positionnement de la Suède en tant que nouvel allié de l’OTAN, qu’elle a rejointe en 2024. Cela montre la volonté de tirer parti d’arsenaux civils inutilisés au lieu de les détruire. Cependant, la fiabilité sur le long terme et l’efficience de ces armes dans un cadre militaire soulèvent des interrogations.
Tendances mondiales en matière de contrôle des armes et technologies militaires
Cette interdiction suédoise s’inscrit dans une dynamique globale de durcissement des réglementations sur les armes de type militaire après des fusillades de masse. La Nouvelle-Zélande a prohibé les armes semi-automatiques après l’attaque de Christchurch, tandis que le Canada a interdit en 2020 environ 1 500 armes d’assaut, incluant l’AR-15, illustrant une tendance mondiale.
Ces mesures provoquent parfois des réactions hostiles, comme en Nouvelle-Zélande, où le taux de restitution n’a atteint qu’environ 50 %. En Suède, la nature ciblée de la loi pourrait réduire la résistance, mais la présence continue d’armes comme le Browning BAR autorisées à la chasse nourrit la controverse. Certains experts et usagers critiquent le fait de cibler uniquement l’AR-15 alors que d’autres fusils, parfois plus puissants, restent autorisés.
Cette réglementation pourrait aussi avoir un impact sur les formations des réservistes suédois, qui s’appuient souvent sur des armes civiles pour s’entraîner au tir, comme c’est le cas en Suisse. Restreindre l’accès à des plateformes polyvalentes comme l’AR-15 obligera probablement à investir dans des alternatives militaires ou des dispositifs d’entraînement, ce qui pourrait peser sur les budgets de la défense nationale.
Par ailleurs, l’interdiction est susceptible de stimuler l’innovation dans la gamme civile, notamment vers des fusils semi-automatiques conformes aux nouvelles limites de capacité de chargeur ou des alternatives à verrou moins réglementées.
Au niveau mondial, l’AR-15 a poussé au développement de plateformes concurrentes : le russe AK-12, conçu pour une utilisation militaire avec tir sélectif en 5,45×39 mm, et le chinois QBZ-95, fiable dans des conditions difficiles, témoignent des divergences techniques entre armes civiles modulaires et armes militaires optimisées.
Perspectives pour la Suède et au-delà
Le contexte impactera significativement la communauté des chasseurs, estimée à environ 280 000 personnes selon l’Agence de protection de l’environnement suédoise. Habitués à la polyvalence de l’AR-15, ils devront s’adapter à des fusils moins modulables, ce qui pourrait favoriser des modèles alternatifs comme le Ruger Mini-14 ou des fusils à verrou tels que le Remington 700.
L’augmentation du nombre autorisé d’armes par chasseur vise à atténuer les perturbations, mais la période de transition de deux ans constituera un test majeur pour l’applicabilité de la loi. Le non-respect de la réglementation reste un risque, notamment dans les zones rurales où les chasseurs apprécient particulièrement la flexibilité offerte par l’AR-15.
Sur la scène européenne, cette initiative suédoise pourrait encourager d’autres États à resserrer leurs réglementations sur les armes semi-automatiques, à l’image d’Allemagne ou de France. Le concept de donation des armes civiles à l’Ukraine pourrait aussi faire école, incitant à privilégier le transfert à des zones de conflit plutôt que la destruction, même si cela présente des risques liés notamment au détournement vers le marché noir.
Sur le plan technologique, l’interdiction encouragera peut-être les fabricants à concevoir des fusils avec des chargeurs fixes ou une capacité réduite, plus conformes aux exigences de la chasse. Cela s’inscrit dans une tendance plus large vers des armes civiles sécurisées et mieux contrôlées, bien que cela ne supprime pas totalement les inquiétudes liées à la létalité des armes semi-automatiques restantes.
En résumé, la décision suédoise d’interdire l’AR-15 pour la chasse tout en donnant ces armes à l’Ukraine marque un tournant majeur dans la politique de contrôle des armes et dans les dynamiques de soutien militaire international. Si la mesure répond à une tragédie nationale, elle soulève de nombreux défis techniques, stratégiques et sociaux quant à son efficacité à long terme.