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Alors que la marine chinoise continue d’élargir sa flotte de porte-avions, les États-Unis font face pour la première fois en plus d’un demi-siècle à la menace réelle de porte-avions étrangers. Face à cette évolution, de nombreux avis s’affrontent outre-Atlantique quant à la meilleure manière de contrer les porte-avions chinois. Une stratégie fréquemment évoquée serait de répliquer le système anti-porte-avions développé par la Chine. Pourtant, malgré l’ingéniosité des solutions proposées par des spécialistes américains, la mise en œuvre de telles tactiques se heurte à d’importantes limites structurelles et opérationnelles au sein des forces armées américaines.

Dans un article du 15 avril, Brandon J. Weichert analysait la montée en puissance rapide des porte-avions chinois, accompagnée du déploiement d’un système anti-accès/dénial de zone (A2/AD) efficace, capable de contrer les groupes aéronavals américains. Il posait la question cruciale de la riposte américaine face à cette projection chinoise vers la haute mer.

Weichert souligne d’abord une apparente contradiction : la Chine développe simultanément ses porte-avions et des armes anti-porte-avions. Cette stratégie bimodale permet de renforcer la défense de ses groupes navals au sein d’un contexte régional complexe et sert de référence pour imaginer une réponse occidentale. Bien que Washington tente de renforcer ses alliances avec le Japon, la Corée du Sud, le Vietnam ou encore les Philippines, Weichert estime que ces pays sont peu susceptibles de freiner efficacement la progression chinoise. Selon lui, seule la puissance militaire américaine constitue une force de dissuasion crédible face à l’Armée populaire de libération (APL). Cependant, détenir la puissance ne suffit pas : une stratégie claire est indispensable. L’auteur propose que les États-Unis adoptent une tactique similaire au système A2/AD chinois dans la zone Asie-Pacifique, voire qu’ils en reproduisent les principes.

Concrètement, il suggère aux forces américaines d’imiter les tactiques anti-porte-avions chinoises en utilisant la configuration géographique des alliés régionaux pour confiner les groupes aéronavals chinois au sein de la « première chaîne d’îles ». Cette stratégie de confinement vise à neutraliser la menace porteuse des porte-avions, facteurs déterminants dans la projection de puissance maritime américaine. Ce point est crucial : si la menace chinoise ne peut être arrêtée dès cette première ligne de défense, l’efficacité opérationnelle des porte-avions américains risque d’être sérieusement compromise.

Deux atouts majeurs jouent en faveur de la Chine :

  • La construction et la militarisation d’îles artificielles en mer de Chine méridionale, qui lui assurent un contrôle territorial renforcé et améliorent la portée et la cohérence de sa stratégie A2/AD, affaiblissant ainsi les positions de voisins comme le Vietnam ou les Philippines.
  • La supériorité technologique dans le domaine des armements hypersoniques, qui compense en partie ses limitations en nombre de porte-avions et en moyens aéronavals.

Weichert évoque toutefois avec une certaine réserve les avancées américaines dans l’hypersonique et met en avant le rôle croissant du Japon et de l’Inde, estimant que ces pays pourraient rejoindre les États-Unis dans la mise en œuvre de stratégies anti-porte-avions destinées à contrer la marine chinoise.

Si la logique de s’inspirer des tactiques chinoises n’est pas forcément erronée – après tout, offensives et défensives restent interconnectées en matière militaire –, plusieurs obstacles majeurs rendent difficile, voire illusoire, l’adoption pleine et entière de la doctrine A2/AD à la mode américaine.

Premièrement, en l’état actuel, l’armée américaine devrait essentiellement compter sur ses propres moyens, même si la coopération régionale est indispensable. Or, la réforme en cours au sein du Corps des Marines, qui voit une réduction de ses effectifs, complique la capacité à déployer des unités sur diverses îles stratégiques de la première chaîne. Cela impliquerait un morcellement des forces qui rendrait la coordination, le commandement et la mobilité extrêmement difficiles. En cas de destruction des infrastructures de communication ou de panne des moyens de soutien mobile, les unités isolées risqueraient l’encerclement puis l’élimination par l’APL.

Deuxièmement, pour déployer cette stratégie, les États-Unis devraient impliquer plusieurs pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est dans un conflit majeur. À la lumière des conflits actuels en Ukraine et au Moyen-Orient, il demeure incertain de savoir si ces nations afficheraient la volonté de s’engager. Par ailleurs, l’éloignement géographique de Washington, séparée de ses alliés par des milliers de kilomètres, contraste fortement avec la proximité chinoise, dont les forces de missiles peuvent frapper à tout moment, influençant le choix tactique des pays concernés visant à minimiser risques et maximiser avantages.

Enfin, même en faisant abstraction des deux obstacles précédents, la question logistique et matérielle reste primordiale. Le Corps des Marines, en pleine réduction et transformation, devra composer avec des délais importants pour recevoir équipements, missiles anti-navires, navires de transport et infrastructures logistiques nécessaires. Par ailleurs, les priorités budgétaires sont très concurrentielles : l’Armée de l’Air cherche à moderniser ses avions furtifs, la Marine investit dans de nouveaux sous-marins nucléaires et porte-avions, tandis que l’Armée de Terre développe ses capacités de frappe à longue distance. Dans ce contexte, obtenir des ressources suffisantes pour équiper des bataillons exposés à une destruction potentielle sur le front naval paraît utopique.

Au final, si les États-Unis souhaitent vraiment mimer la stratégie anti-porte-avions chinoise, ils se confrontent à des défis concrets, au-delà de la simple capacité militaire. Le système opérationnel en place n’a pas été conçu initialement pour contrer efficacement ce type de menace, ce qui complique toute transformation partielle ou totale. Cette situation est comparable à un gigantesque navire engagé dans une trajectoire dangereuse vers un récif, contraint de négocier une route hostile tout en cherchant à changer de cap.