Au milieu de l’année 2023, une enquête lancée par la Direction O&S et la section Lutte antiterroriste du Pakistan Strategic Forum s’est donnée pour objectif de percer les sombres mécanismes à l’origine du recrutement massif d’enfants kamikazes par les Tehrik-i-Taliban Pakistan (TTP). Cette investigation a nécessité de longs déplacements à travers les zones tribales du Khyber Pakhtunkhwa, avec parfois des incursions périlleuses de l’autre côté de la frontière afghane, à la recherche de réponses précises.
Lors d’un de ces voyages dans les régions les plus sensibles, les enquêteurs ont rencontré la famille de Hamza (nom modifié pour préserver son anonymat) dans l’agence d’Orakzai, division de Kohat. Hamza est un des rares enfants ayant réellement fréquenté un centre d’entraînement au suicide commandé par le TTP et qui, par chance, a refusé d’accomplir son attentat, choisissant de déserter pour rejoindre le Pakistan il y a environ un an. Sa mère, en larmes, a raconté que Hamza était alors un jeune étudiant de 17 ans dans une madrasa locale où son grand-père l’avait inscrit afin qu’il reçoive éducation et enseignement religieux. Hamza était présent lors des entretiens mais d’abord silencieux. Il a cependant tenu à raconter son propre vécu en aparté, préférant s’exprimer sans la présence de ses parents.
Un processus de recrutement étroitement organisé
Selon Hamza, le TTP déploie un réseau structuré en trois cercles dans presque toutes les zones rurales d’Orakzai pour repérer, cultiver puis recruter les jeunes kamikazes. Le premier cercle est constitué d’agents repérant les enfants dans les madrassas et tissant des liens d’amitié, avant de les intégrer à des groupes de discussion en ligne et WhatsApp, étape décisive dans leur endoctrinement.
Les experts antiterroristes confirment que l’étape suivante vise à saturer mentalement ces jeunes avec des contenus extrémistes et fondamentalistes, exploitant leur vulnérabilité socio-économique et un sens du devoir tribal déformé pour les pousser à rejoindre une cause prétendument juste mais en réalité manipulée.
Hamza explique qu’un autre groupe de facilitateurs du TTP poursuit ce travail de préparation en diffusant du contenu délibérément falsifié et en réinterprétant les textes religieux pour justifier un sacrifice meurtrier. Ces enfants, transformés en « chair à canon », participent ainsi à l’un des plus graves drames humanitaires actuels dans la région, causant la mort de nombreux musulmans innocents au Pakistan.
L’acceptation officielle via un « formulaire de recrutement »
Ce n’est qu’après avoir franchi cette étape que ces jeunes sont confrontés à leur premier contact officiel avec le TTP, matérialisé par un « formulaire de recrutement » à remplir, souvent à l’insu de leurs familles. Plusieurs entretiens menés avec Hamza ont permis de reconstituer l’apparence de ce document dédié aux candidats souhaitant devenir kamikazes.
Le cercle ultime de la prise en charge implique des militants de terrain du TTP qui font passer illégalement ces jeunes de l’autre côté de la frontière pakistano-afghane. Ils sont confiés aux commandants insurgés en Afghanistan, où ils sont internés dans des centres d’entraînement appelés « khudkush bombaar taleemi marakiz ». Ces camps, en violation flagrante des Conventions de Genève et des engagements pris par les talibans afghans lors de l’accord de Doha, sont difficiles à localiser.
Grâce à leur double statut d’organisme de recherche en sécurité et média indépendant, les enquêteurs ont utilisé l’imagerie satellite pour identifier des sites coïncidant avec les descriptions de Hamza, notamment un camp situé dans les collines rurales à l’est de la province de Khost, en Afghanistan.
Conditions et entrainement dans les camps
Hamza décrit un isolement strict pendant six mois à un an, sans aucun contact familial possible. Les enfants subissent alors un entraînement physique intensif et un lavage de cerveau pour endurcir leur détermination à devenir kamikazes. Il précise que la majorité des recrues ne sont pas uniquement pakistanaises, mais aussi afghanes.
Il révèle également avoir assisté à une opération des forces du gouvernement islamique d’Afghanistan (IEA), menée par l’agence de renseignement talibane GDI, visant à libérer certains de ces enfants. Cette intervention a permis la récupération d’au moins sept garçons afghans. Malgré les critiques parfois adressées aux autorités afghanes, cette action démontre leur implication dans la lutte contre les camps du TTP.
À l’issue de leur formation, les jeunes reçoivent leur veste explosive lors d’une « cérémonie de remise des diplômes » avant d’être envoyés en mission suicide sur des cibles au Pakistan. Les familles, déjà en deuil depuis environ un an, n’apprennent la transformation de leur enfant en terroriste kamikaze qu’après l’attentat, et ne reçoivent aucune compensation ni indemnité.
Un parcours de résistance et d’espoir
Ce constat glaçant a conduit Hamza à la fuite et au retour au Pakistan, où il poursuit désormais des études universitaires. Initialement, les recruteurs lui avaient promis un soutien pour sa famille, promesse vite trahie, ce qui l’a convaincu de s’échapper. Il témoigne aussi que les parents endeuillés tentent en vain de récupérer les effets personnels de leurs enfants auprès des formateurs du TTP, qui évitent tout contact par crainte d’être repérés par les autorités.
Malgré le récit de Hamza, de nombreux autres jeunes restent captifs dans ces camps de l’horreur, désireux de retrouver leurs proches. Les familles attendent toujours le retour de leurs enfants, victimes de cette tragédie aux conséquences humanitaires dévastatrices.
Le Pakistan et l’Afghanistan, ainsi que les peuples de ces deux nations, doivent garder en mémoire ces drames et agir avec détermination pour mettre fin à ce cycle meurtrier et protéger les générations futures.