Hier, la Turquie a pris la décision controversée de bloquer l’entrée en mer Noire de deux chasseurs de mines britanniques, invoquant la Convention de Montreux. Cette mesure a suscité critiques et incompréhensions, car le Royaume-Uni, n’étant pas un belligérant dans le conflit entre la Russie et l’Ukraine, n’est en réalité pas soumis aux restrictions de cette convention. Cette interprétation semble erronée, soulevant des interrogations sur les véritables motivations turques dans le contexte géopolitique complexe de la région.
« La Turquie applique la Convention de Montreux de manière impartiale et rigoureuse », a déclaré le gouvernement turc dans un communiqué, « afin d’éviter une escalade en mer Noire ».
Cette controverse est d’autant plus actuelle que la semaine dernière, un vraquier battant pavillon panaméen en route vers un port du Danube pour charger du blé a heurté une mine russe en mer Noire, blessant deux membres d’équipage, selon des responsables ukrainiens. Par ailleurs, la création d’un groupe turc de dragage minier demeure en suspens depuis au moins octobre.
La récente décision turque d’interdire le passage par ses détroits à des navires britanniques destinés à la marine ukrainienne a ravivé le débat au sein des cercles navals. Elle illustre les difficultés d’interprétation de la Convention de Montreux de 1936 ainsi que les subtilités des jeux diplomatiques turcs.
À l’origine, la Convention de Montreux, invoquée par la Turquie depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, régit le transit des bâtiments militaires par les détroits du Bosphore et des Dardanelles en temps de guerre, en restreignant notamment l’accès des navires de guerre des États belligérants. Or, le Royaume-Uni n’étant pas partie au conflit, l’article 5 de la convention ne devrait pas s’appliquer à ses navires.
Cependant, la question clé réside dans une demande diplomatique distincte formulée par la Turquie en février 2022, invitant les marines non riveraines de la mer Noire à éviter d’y entrer durant le conflit pour prévenir tout malentendu. Cette préconisation, différente de la convention, semble avoir été confondue avec elle dans les récentes communications turques. En mêlant les dispositions du traité à sa propre posture diplomatique, la Turquie laisse entendre qu’elle est contrainte par le droit international, alors que l’interdiction imposée aux nations non belligérantes telles que le Royaume-Uni relève davantage d’une décision politique turque.
La donation de ces bâtiments par le Royaume-Uni à l’Ukraine aurait pu être interprétée par Ankara comme une infraction à l’article 5. Cela soulève une question importante : pourquoi le Royaume-Uni n’a-t-il pas déployé ces chasseurs de mines avec des équipages de la Royal Navy ou, alternativement, ne les a-t-il pas transférés à la Roumanie, un pays non belligérant voisin ? Des sources internes à l’OTAN indiquent également que la Turquie s’oppose à la présence du groupe britannique de lutte contre les mines de l’Alliance dans la mer Noire, complexifiant davantage la dynamique géopolitique régionale.
La position turque, bien que présentée comme encadrée par le droit international, reflète en réalité ses choix diplomatiques, notamment vis-à-vis de pays non engagés dans le conflit comme le Royaume-Uni. De plus, les règles de la convention ne s’appliquent pas uniformément à tous les types de navires. Le passage continu de navires commerciaux transportant du matériel militaire vers les forces russes, ainsi que la libre circulation de navires auxiliaires russes — comme le pétrolier militaire attaqué par l’Ukraine en août — à travers le Bosphore depuis le début de la guerre en témoignent.
« Les chasseurs de mines sont purement défensifs et ne constituent pas une menace pour la marine russe. Ils sont essentiels pour retirer mines ancrées et dérivantes, qui mettent en danger la navigation commerciale », explique l’analyste militaire Aaron Stein dans un récent article. « Ces navires pourraient franchir les détroits sous contrôle turc sans enfreindre la Convention de Montreux et faciliter l’exportation de céréales le long de la côte occidentale de la mer Noire ».
Cette distinction entre un traité et une recommandation diplomatique est cruciale pour comprendre la posture turque. Bien que la Turquie affirme appliquer la Convention de Montreux « impartialement et méticuleusement » pour prévenir une escalade, sa décision de refuser le passage à des navires de puissances non belligérantes s’inscrit dans une politique indépendante. Elle traduit les intérêts stratégiques de la Turquie, tentant un équilibre délicat entre ses engagements envers l’OTAN et ses relations avec la Russie.
Le contexte régional est d’autant plus tendu que le récent incident impliquant un cargo panaméen ayant heurté une mine accentue les préoccupations en matière de sécurité maritime en mer Noire. Cet événement souligne les risques croissants dans ces eaux, ainsi que l’importance des capacités navales, notamment des chasseurs de mines, pour garantir la sécurité de la navigation civile et commerciale.