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La Turquie envisage l’achat d’Eurofighter Typhoon d’occasion auprès du Qatar, dans un contexte de renouvellement et de modernisation de sa flotte aérienne. Cette opération temporaire viserait à maintenir les capacités opérationnelles de l’aviation turque en attendant le déploiement complet de ses futurs chasseurs nationaux Kaan.

Selon des sources proches du dossier, des hauts responsables militaires turcs ont rencontré début octobre leurs homologues qataris à Doha pour discuter de la cession possible d’une vingtaine d’Eurofighter Tranche 3A appartenant à la force aérienne qatarie. L’offre porte sur jusqu’à 24 appareils, actuellement en service au Qatar, et exigerait l’accord de l’ensemble des pays membres du consortium Eurofighter : le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne.

Pour Ankara, cette option représente une solution transitoire tandis que son programme de modernisation des F-16 américains se poursuit, parallèlement au développement de son chasseur national de cinquième génération, le Kaan. Les négociations sont avancées, mais plusieurs détails restent à finaliser, notamment le prix, les modalités logistiques et le soutien au maintien en condition opérationnelle.

Le Qatar exploite actuellement 24 Eurofighter Typhoon acquis en 2017 dans le cadre d’un contrat de 6,7 milliards de dollars avec BAE Systems. Ces avions correspondent à la version Tranche 3A, équipée d’une avionique numérique avancée, du radar à antenne active AESA Captor-E et de systèmes de défense améliorés. Cette génération d’Eurofighter figure parmi les plus modernes et performantes.

Les responsables européens soutiennent globalement cette vente, envisageant la Turquie comme un futur client stratégique du programme Eurofighter. Ils anticipent en effet qu’Ankara pourrait, à terme, s’intéresser aux versions Tranche 4 intégrant le nouveau Système de Radar Commun Européen (ECRS) Mk2, qui offre des performances accrues en détection et en guerre électronique.

Pour la Turquie, recevoir ces Eurofighter d’occasion permettrait de conserver une flotte aérienne moderne et opérationnelle dans l’attente du Kaan, dont le premier vol a eu lieu début 2025. Bien que la livraison des premiers exemplaires du Kaan soit espérée pour 2028, la majeure partie des analystes prévoient une entrée en service effective vers 2030.

Un précédent accord conclu en juillet 2025 avec le Royaume-Uni pour l’achat de 40 nouveaux Eurofighter Typhoon n’a pas abouti, notamment à cause de désaccords sur les coûts et les délais de livraison. De ce fait, la possibilité d’acquérir des jets déjà en service au Qatar, dont la livraison pourrait être plus rapide une fois les autorisations obtenues, apparait plus attractive pour la Turquie.

Le programme Eurofighter, lancé dans les années 1980 par le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, a vu son succès s’étendre progressivement en plusieurs versions : Tranche 1, 2 et 3. Chacune d’elles a apporté des améliorations en termes de radar, d’armes et de systèmes de mission. La Turquie, qui avait initialement suivi son développement, avait finalement privilégié la coopération avec les États-Unis en se dotant massivement du F-16 Fighting Falcon.

L’Eurofighter Typhoon est un avion biplace bimoteur à aile delta avec empennage canard, conçu pour assurer des missions d’interception, de supériorité aérienne et d’attaque. Propulsé par deux moteurs Eurojet EJ200 générant jusqu’à 90 kN de poussée avec postcombustion, il permet un vol supersonique soutenu. La version Tranche 3A comprend des ordinateurs de mission modernes et un système d’autoprotection avancé, et son fuselage est prévu pour environ 6 000 heures de vol.

La nécessité pour la Turquie d’acquérir de nouveaux chasseurs est également liée à son exclusion du programme américain F-35 en 2019, après son achat controversé des systèmes russes S-400. Privée de l’accès aux avions furtifs américains, Ankara s’oriente désormais vers des appareils compatibles avec les standards de l’OTAN tout en continuant à développer ses propres capacités aéronautiques nationales.

Cette future acquisition d’Eurofighter d’occasion serait ainsi un pont essentiel, permettant d’assurer la continuité des capacités aériennes turques tout en évitant une rupture dans la disponibilité opérationnelle de sa flotte. La production d’Eurofighter Typhoon demeure soutenue sur les sites du consortium, notamment à la base BAE Systems de Warton au Royaume-Uni, ainsi que dans les usines partenaires en Allemagne, en Italie et en Espagne. Elle a récemment triplé grâce à de nouveaux contrats portant notamment sur l’Allemagne, l’Espagne, le Koweït et le Qatar.

Enfin, au sein de la défense turque, les débats persistent entre ceux qui privilégient à court terme l’achat d’appareils issus de l’étranger pour éviter une perte de capacités, et ceux qui soutiennent le développement autonome mené par Turkish Aerospace Industries (TAI) et Aselsan. Ces derniers plaident pour l’intégration progressive de systèmes radar, de guerre électronique et de commandes de vol conçus localement, afin de renforcer l’indépendance stratégique du pays.

En attendant la mise en service du Kaan, la Turquie devra conjuguer modernisation des F-16, acquisition potentielle d’Eurofighter d’occasion et développement national pour maintenir une couverture de défense aérienne adéquate dans un environnement géostratégique complexe.

Jérôme Brahy