La Turquie envisage de restituer à la Russie son système de défense aérienne S-400 dans le contexte d’une reprise des contacts au plus haut niveau entre les dirigeants turcs et russes. Cette initiative pourrait lever un obstacle majeur au retour d’Ankara dans les programmes de défense américains, notamment celui du chasseur F-35, après plusieurs années de sanctions et d’exclusion.
L’acquisition du système S-400 avait provoqué des sanctions américaines et conduit au retrait de la Turquie du programme F-35. Selon des informations datées du 17 décembre, cette possibilité a été directement abordée lors des récentes discussions avec Moscou, bien que des responsables russes aient minimisé publiquement cette hypothèse.
Le défi principal ne réside pas dans les signaux diplomatiques, mais dans les équipements militaires concernés et les ajustements capacitaires que cette décision entraînerait. Ankara avait conclu en 2017 un contrat d’environ 2,5 milliards de dollars avec Moscou, après n’avoir pas réussi à trouver un accord satisfaisant avec Washington pour l’acquisition du système Patriot.
Les livraisons du S-400 ont débuté en 2019, comprenant plusieurs batteries de tir équipées de radars, de véhicules de commandement et de missiles, faisant de la Turquie le premier pays membre de l’OTAN à déployer un système russe de défense aérienne.
Le S-400 Triumf est conçu comme un système de défense aérienne stratifié et très mobile, combinant radars de surveillance longue portée, radars de conduite de tir, centres de commandement, ainsi que lanceurs mobiles équipés de différents types d’intercepteurs. Une seule batterie peut ainsi protéger des cibles de haut importance telles que des bases aériennes, des centres de commandement, des ports ou des infrastructures critiques, avec une mobilité terrestre qui complique la localisation par l’ennemi.
Techniquement, la force du S-400 réside dans la diversité de ses missiles et leurs capacités opérationnelles. La famille d’intercepteurs 48N6 offre une portée allant jusqu’à 250 kilomètres contre des cibles aériennes, tandis que le missile 40N6, de plus grande portée, est annoncé jusqu’à 400 kilomètres dans des conditions optimales.
Face aux menaces balistiques, le S-400 propose une défense terminale sur un rayon plus restreint. Même sans emploi en combat, sa zone d’engagement peut limiter les opérations aériennes adverses, forçant les aéronefs à voler à basse altitude, à modifier leur trajectoire ou à recourir davantage à des armements à distance et à la guerre électronique.
Un éventuel retrait du S-400 poserait immédiatement des questions opérationnelles à la Turquie concernant le remplacement de cette couverture longue portée. Ankara a investi significativement dans le développement d’une architecture nationale de défense aérienne et antimissile à plusieurs couches. Le système Siper, développé par Roketsan, est envisagé pour combler ce rôle : son premier bloc franchit la barre des 100 kilomètres de portée, avec des variantes futures visant environ 150 kilomètres.
Le Siper utilise un guidage inertiel avec mises à jour en vol et un chercheur radar actif, offrant une capacité moderne d’engagement. Toutefois, il ne couvre pas encore la même zone que le S-400 et nécessiterait un nombre accru de batteries et de capteurs pour assurer une défense comparable à l’échelle régionale.
Pour les États-Unis, la problématique du S-400 s’est toujours posée comme un risque technique et sécuritaire, portant sur la protection de la furtivité, des capteurs et des systèmes embarqués du F-35. Les autorités américaines avancent depuis longtemps qu’exploiter le F-35 en parallèle avec un système russe pourrait compromettre les signatures électroniques et données sensibles, amoindrissant les avantages opérationnels de l’avion.
Cette évaluation a conduit au retrait de la Turquie du programme F-35 en 2019 et reste un point central dans les débats actuels sur la politique américaine envers Ankara.
En cas de désengagement total de la Turquie vis-à-vis du S-400, le gain stratégique immédiat serait la réouverture à la participation aux programmes de défense avancés américains, avec en premier plan le F-35. Pour la force aérienne turque, ce chasseur offrirait un bond significatif dans les capacités d’attaque tactique, combinant furtivité, fusion de capteurs et opérations en réseau afin de raccourcir la chaîne de commandement et d’augmenter l’efficacité en environnement contesté.
Le revers serait la perte d’un système de déni d’accès longue portée, qui offre, au moins en théorie, une couverture notable contre les avions détectables et les menaces évoluant à haute altitude.
Pour la Russie, récupérer le S-400 constituerait un recul atypique dans un contrat d’exportation. Les équipements récupérés pourraient être réutilisés pour renforcer la protection de sites stratégiques. Des compensations financières, incluant des mécanismes liés aux échanges énergétiques, ont été évoquées, ce qui laisse supposer que toute restitution pourrait s’inscrire dans un accord plus global.
Pour Washington, la suppression du S-400 par la Turquie éliminerait un obstacle technique majeur dans les relations bilatérales de défense, ouvrant potentiellement la voie à une reprise de la coopération dans le domaine de l’aviation de combat et de la défense aérienne intégrée au sein de l’OTAN.
Alain Servaes