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La Turquie serait sur le point de conclure un accord avec le Qatar pour l’achat d’Eurofighter Typhoon d’occasion, un mouvement stratégique visant à renforcer rapidement sa capacité aérienne de combat. Parallèlement, Ankara négocierait également l’acquisition de nouveaux appareils et de missiles Meteor, en coopération avec le consortium européen MBDA.

Le Royaume-Uni discute la cession d’Eurofighter en provenance du Golfe, mettant notamment sur la table des exemplaires du Tranche 3A, avec des négociations en cours pour 16 nouveaux avions du Tranche 4. Après plusieurs années de résistance allemande qui ont bloqué une vente directe, Airbus indique désormais que Berlin ne s’opposera plus. Toutefois, l’option d’acheter des appareils d’occasion au Qatar, voire des cessions possibles en provenance d’Oman, reste la solution la plus rapide permettant à ces avions d’intégrer rapidement l’aviation turque.

Les Eurofighter qataris, livrés à partir de 2022, figurent parmi les plus modernes en service. Ils sont construits selon la norme Tranche 3A et équipés du système défensif Praetorian ainsi que du système infrarouge de détection et poursuite PIRATE.

De son côté, Oman dispose de 12 Eurofighter Tranche 3, réceptionnés jusqu’en 2019, faisant de ces flottes du Golfe des candidats crédibles à la réexportation dès lors que les quatre partenaires du consortium donnent leur accord. Pour la Turquie, l’intérêt réside dans la disponibilité immédiate d’appareils, alors que la production reste limitée, et les livraisons des F-16 Block 70 américains ne sont attendues que vers la fin de la décennie.

L’Eurofighter offrirait à la Turquie des capacités jusque-là absentes, notamment un chasseur bimoteur de supériorité aérienne haut de gamme doté d’une véritable polyvalence opérationnelle. Chaque turbofan EJ200 génère environ 60 kN de poussée à sec et peut atteindre 90 kN en postcombustion, permettant à l’appareil d’atteindre Mach 2 et d’assurer le supercroisière avec une charge légère.

Toutefois, c’est la combinaison des caractéristiques techniques et des armements qui confère à l’Eurofighter sa puissance : treize points d’emport pour missiles air-air et armes de précision, une faible charge alaire et un système de contrôle de vol par commandes électriques permettant de conserver l’énergie en combat rapproché. Ces atouts font de l’Eurofighter un appareil capable de patrouiller efficacement le ciel de l’Égée le jour, et de mener des frappes à distance de sécurité la nuit.

Les versions Tranche 3 et 4 de l’Eurofighter intègrent un radar AESA Captor-E à antenne rotative, capable d’élargir le champ de vision à environ 200 degrés et de détecter des cibles au-delà de 200 km, en complément du capteur infrarouge PIRATE pour la localisation passive. Associé au missile Meteor de MBDA, l’avion promet une zone « no escape » bien supérieure aux capacités des missiles AMRAAM classiques. La famille d’armes Paveway, Brimstone et Storm Shadow permet par ailleurs la neutralisation d’objectifs mobiles ou la conduite d’attaques profondes.

Pour les stratèges turcs, cette configuration représente une capacité crédible de déni d’espace aérien dans l’est de la Méditerranée, avec la possibilité d’endommager des infrastructures stratégiques sans violer directement les couches de défense aérienne les plus denses.

Au regard des contraintes actuelles, la Turquie a un besoin urgent d’Eurofighter, car le temps manque à sa force aérienne. Le programme F-35 reste inaccessible, le développement national du chasseur KAAN ne produira pas un volume significatif avant la fin de la décennie, et même les livraisons approuvées des F-16 Block 70 ne transformeront pas profondément la flotte avant 2030.

Ainsi, une flotte d’Eurofighter acquise dans le Golfe pourrait combler le déficit en chasseurs modernes, rétablir un équilibre dissuasif face à la flotte grecque équipée de Rafale, et offrir à la deuxième force aérienne de l’OTAN une capacité moderne d’engagement à longue portée (BVR), utile pour la QRA, la police aérienne et les missions antiterroristes transfrontalières.

Le processus d’exportation et de réexportation des Eurofighter requiert l’approbation unanime des quatre gouvernements partenaires (Royaume-Uni, Allemagne, Italie, Espagne), ce qui a souvent freiné la politique de licences, notamment de la part de Berlin. Le directeur d’Airbus affirme néanmoins que le blocage allemand est levé et que les discussions avec la Turquie sont sur le point d’aboutir.

Cependant, entre les contraintes de licences, les délais de production et les besoins de formation, une stratégie mixte semble privilégiée : acheter des avions neufs lorsque c’est possible, tout en avançant rapidement sur l’acquisition d’appareils d’occasion issus du Golfe, afin d’éviter un retour à une politique trop restrictive du consortium. Pragmatique, cette approche tire parti du fait que le programme multinationale des Eurofighter a été initialement conçu pour fonctionner sur la base d’un consensus préalable, plutôt que sur un prisme purement commercial.

Evan Lerouvillois