À l’issue du sommet de l’OTAN à La Haye, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a confirmé la reprise des discussions techniques entre la Turquie et les États-Unis concernant le programme du chasseur furtif F-35 Joint Strike Fighter.

Lors d’une conférence de presse, Erdoğan a insisté sur le fait que la Turquie n’avait pas renoncé à ses ambitions d’acquisition du F-35. Il a qualifié les échanges avec le président américain Donald Trump de centrés spécifiquement sur cette question, laquelle reste ouverte, contrairement au dossier du système russe S-400 qu’il considère comme clos.

Le président turc a rappelé que la Turquie avait déjà versé entre 1,3 et 1,4 milliard de dollars dans le cadre du programme F-35 et a réaffirmé l’attente d’une résolution. S’il a rejeté toute négociation supplémentaire concernant le système de défense anti-aérien S-400, Erdoğan a précisé que Trump avait montré sa volonté de soutenir les revendications turques et que des contacts diplomatiques et militaires allaient se poursuivre.

Erdoğan a également indiqué que des travaux de maintenance et de modernisation de la flotte turque de F-16 étaient en cours de coordination, avec une implication parallèle des équipes techniques sur les programmes F-16 et F-35.

La Turquie est devenue le septième partenaire international du programme Joint Strike Fighter le 12 juillet 2002, rejoignant d’autres pays de niveau 3 comme le Royaume-Uni, l’Italie, le Canada et les Pays-Bas. Ankara s’était engagée à acquérir 100 chasseurs F-35A, avec un projet d’augmentation à 116 appareils, notamment via l’intégration de Turkish Aerospace Industries (TAI) dans la chaîne globale de production.

Un mémorandum d’entente signé en 2007 avait ouvert la voie à TAI pour fabriquer des sections centrales du fuselage, des pièces en matériaux composites et les portes d’accès, avec une production débutée fin 2007 sous l’autorisation de Northrop Grumman. On attendait une contribution de la Turquie à hauteur d’environ 900 composants. Six avions F-35 turcs furent assemblés et livrés en 2018 à la base aérienne de Luke pour l’entraînement des pilotes, mais aucun n’a été transféré en Turquie. Ces appareils restent en stockage, Ankara réclamant soit leur restitution soit une compensation.

Bien que la Turquie ait été exclue du programme en 2019, elle a été autorisée à honorer les contrats restants de fourniture de composants jusqu’en 2022 afin d’éviter toute rupture contractuelle.

Les tensions entre Ankara et Washington se sont accentuées en 2017 lorsque la Turquie a conclu un accord de 2,5 milliards de dollars avec la Russie portant sur l’acquisition du système de missiles sol-air S-400 Triumf. Les États-Unis ont alors dénoncé les risques d’espionnage du radar des F-35 par ce système russe, incompatible avec les équipements de l’OTAN.

Dans ce contexte, Washington a appliqué la loi CAATSA (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act) ciblant la présidence turque des industries de défense, imposant notamment des restrictions à l’exportation et interrompant les livraisons de F-35.

En juin 2018, le Sénat américain a adopté une loi interdisant toute livraison de F-35 à la Turquie tant que celle-ci ne renonçait pas au S-400. La formation des pilotes turcs a été suspendue avant d’être totalement arrêtée, et en juillet 2019, Ankara a été officiellement exclue du programme.

Les contrats turcs liés au F-35 ont alors progressivement été réattribués à d’autres industriels américains, même si certaines productions ont perduré jusqu’en 2022 sans nouveaux accords postérieurs.

Le S-400 reste un point noir. Erdoğan a déclaré que le sujet n’avait pas été abordé lors du sommet de 2025 et que la Turquie considérait cette acquisition comme définitivement réglée. Il a précisé que le système est toujours en possession turque, non opérationnel mais activable sous 12 heures.

Les États-Unis maintiennent que le retour éventuel de la Turquie dans le programme F-35 dépend de la neutralisation du S-400. L’ancien président Trump aurait proposé des compromis, comme le démontage de composants clés ou la mise sous contrôle technique américain du système sur le territoire turc. D’autres responsables américains réclament la désactivation totale ou la cession du système à un pays tiers.

Erdoğan a réaffirmé que la Turquie avait acheté le S-400 parce que Washington avait refusé de lui vendre des batteries Patriot en des conditions jugées acceptables, notamment sur le transfert de technologies.

Face au blocage autour du F-35, la Turquie a exploré des alternatives. Erdoğan a confirmé la poursuite des négociations avec le Royaume-Uni et l’Allemagne pour l’acquisition d’Eurofighter Typhoon, évoquant des avancées positives récentes. Par ailleurs, Ankara avait initialement conclu un accord de 23 milliards de dollars pour l’achat de 40 F-16 Block 70 et des kits de modernisation pour 79 appareils existants.

Cependant, ce contrat a été revu à la baisse, la Turquie ayant renoncé aux kits de modernisation pour privilégier une mise à niveau nationale via le programme ÖZGÜR, piloté par Turkish Aerospace Industries. Le montant global est ainsi réduit entre 6 et 7 milliards de dollars.

Simultanément, la Turquie investit dans le développement de son chasseur de cinquième génération KAAN, qui a effectué son second vol en 2025. Le KAAN est destiné à terme à remplacer les F-16, même si les responsables admettent qu’il ne pourra concurrencer le F-35 dans un futur proche.

Lors du sommet de l’OTAN, Erdoğan a aussi abordé la politique de défense turque dans son ensemble et ses engagements au sein de l’Alliance. Il a annoncé l’objectif d’augmenter le budget défense turc à 5 % du PIB sur la prochaine décennie, via un financement national progressif.

Le président s’est inquiété des obstacles au commerce de défense au sein de l’OTAN et a appelé à leur suppression sans conditions. La Turquie dépense actuellement plus de 2 % de son PIB en défense, seuil recommandé par les précédents sommets de l’alliance. Erdoğan a souligné que le renforcement de l’OTAN requiert non seulement des investissements financiers mais aussi une coopération sincère entre membres, mettant en avant la position géographique d’Ankara soumise à l’instabilité régionale et au terrorisme.

Il a rappelé les priorités turques en matière de dissuasion, avec un développement accentué de l’industrie de défense nationale incluant notamment des systèmes aériens sans pilote et des plateformes de défense aérienne multicouches, sous l’égide du programme Cúpula de Acero (Dôme d’Acier).

Enfin, Erdoğan a réitéré la demande de livraison des six F-35 ou le remboursement des 1,4 milliard de dollars investis. Il a estimé que la reprise des engagements politiques avec les États-Unis, particulièrement sous l’administration Trump, pourrait débloquer la situation, à condition que les conditions techniques et politiques soient traitées.

Si les discussions ont repris, leur succès dépendra notamment d’une levée éventuelle des sanctions CAATSA par le Congrès américain et d’un changement de position turque sur le S-400. Erdoğan a clairement indiqué qu’aucune décision de démantèlement du système n’a été prise et que le retour au programme F-35 reste une possibilité, non une certitude.

Les six avions restent sous garde américaine, la Turquie n’ayant reçu ni pièces ni formation de pilotes jusqu’à présent.

Les acquisitions de défense turques s’inscrivent désormais dans une pluralité d’axes : modernisation des F-16, négociations autour de l’Eurofighter, développement du KAAN et efforts pour réintégrer le programme F-35.