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Alors que la Chine modernise ses forces armées dans la perspective d’une réunification forcée avec Taïwan, les planificateurs américains cherchent toujours à mieux comprendre comment l’Armée populaire de libération (APL) mettra en œuvre son concept opérationnel fondamental. Si les exercices militaires et les publications universitaires traduites offrent certains éclairages, The Coming Wave (波浪未来), un jeu de guerre commercial développé par Kilovolt Studios, propose une expérience originale de guerre de précision multi-domaines vue du prisme chinois. Cette approche révèle une faiblesse inhérente à la doctrine chinoise : les forces adverses qui réduisent le niveau de délégation décisionnelle et adoptent les principes du commandement par mission pourront réagir et produire des effets plus rapidement que prévu par les planificateurs chinois.

La vision chinoise de la guerre portée sur le plateau

La « guerre de précision multi-domaines » (多域精确打击) est au cœur du concept opérationnel chinois depuis 2021. Ce concept ambitionne d’exploiter un réseau intégré de commandement, contrôle, communications, informatique, renseignement, surveillance et reconnaissance (C4ISR) pour repérer rapidement les vulnérabilités clés du système opérationnel américain, puis combiner des forces interarmées à travers différents domaines pour lancer des frappes de précision ciblées. Cette doctrine, très ancrée dans l’APL, s’étend également aux cultures périphériques proches mais non militaires, comme la communauté grandissante des joueurs de wargame en Chine.

La communauté chinoise du wargame est étroitement liée à l’armée, avec notamment des compétitions nationales regroupant des équipes issues d’écoles militaires d’État, servant de laboratoire expérimental pour la doctrine. The Coming Wave se distingue en étant le premier jeu de guerre domestiquement conçu et destiné à un public chinois, traitant de conflits modernes, incluant des scénarios d’invasion de Taïwan et de guerre dans la péninsule coréenne. Le jeu offre ainsi une interprétation interactive de la manière dont la Chine pourrait appliquer sa doctrine de guerre de précision multi-domaines dans un futur conflit.

La structure professionnelle de cette guerre de précision imprègne tout le design du jeu (analysé en détail dans la revue Paxsims). Cela témoigne d’une large adoption hors des cercles académiques de l’APL. Toutefois, en tant que produit commercial, The Coming Wave reflète surtout comment certains planificateurs et universitaires chinois perçoivent cette doctrine, sans en garantir une exacte correspondance aux applications doctrinales réelles. Le jeu met notamment en lumière : le rôle des plateformes dans un système de systèmes, l’usage des tirs interarmées, l’importance de l’intégration technologique des unités, et comment des unités technologiquement moins avancées mais agissantes avec initiative peuvent perturber les plans chinois. The Coming Wave illustre ainsi l’évolution du conflit, passant de la doctrine de bataille massée de la Guerre froide vers les opérations multi-domaines de la guerre moderne.

Son créateur, Zhou Tianze, explique que les wargames occidentaux actuels comme Next War ou Asian Fleet ne modélisent pas fidèlement les conflits modernes, car ils restent centrés sur la guerre de manœuvre terrestre, reléguant les autres domaines à des rôles secondaires, voire absents. Zhou appelle à un changement fondamental de conception axé sur l’environnement électromagnétique et sur les « deux dimensions de détection et frappe ». Cette approche confirme que The Coming Wave vise à incarner les principes de la guerre de précision multi-domaines, offrant aux joueurs la possibilité de tester ce cadre opérationnel.

Un élément clé de cette doctrine est le concept d’affrontement système contre système, reposant sur la coopération de multiples systèmes en réseau pour dominer l’information. Cet objectif est d’orchestrer des opérations conjointes cohérentes pour que l’ensemble dépasse la somme des parties, autrement dit « 1+1>2 ». Dans The Coming Wave, cette perception se traduit par des mécaniques « détection-frappe » : chaque unité est avant tout un capteur capable de partager ses données pour coordonner des frappes conjointes. Par exemple, toutes les unités navales disposent du même nombre d’attaques possibles contre des cibles aériennes ou terrestres, quelle que soit leur tonnage ou armement, illustrant une égalité sur le plan de la capacité de frappe qui ne reflète pas forcément la réalité matérielle. Le Type 055 chinois se démarque plutôt par sa portée de détection, supérieure à celle de la frégate U.S. Constellation.

Cette différence éclaire la façon distincte dont les États-Unis et la Chine exploitent leurs ressources navales. Pour les planificateurs américains, un destroyer Type 055 est un bâtiment capital à cibler en priorité en raison de sa polyvalence. Pour certains planificateurs chinois, illustré dans The Coming Wave, il constitue d’abord un nœud de détection et d’information, la frappe constituant une fonction secondaire mais essentielle. Ainsi, les centres de synthèse de l’information, tels que les postes de commandement et communication, devraient être prioritaires face à des actifs considérés comme à haute valeur traditionnelle comme le Type 055.

Le rapport capteur-tireur est aussi renforcé par l’importance accordée aux frappes de feu interarmées, centrales dans la doctrine chinoise et dans le jeu. Les écrits stratégiques chinois soulignent que les opérations de frappes conjointes sont fondamentales dans un conflit autour de Taïwan, ce que confirment les exercices militaires réguliers. Ces frappes visent à détruire rapidement la volonté et la capacité de combat ennemies via des attaques simultanées dans les domaines aérien, maritime et terrestre. Dans le jeu, elles infligent des dégâts disproportionnés aux forces adverses avec un usage minimal du pouvoir de commandement. Ces frappes reposent sur l’utilisation d’aéronefs tactiques et navires en tant que senseurs distribués pour identifier les centres de gravité ennemis, mobilisant divers moyens allant des bombardiers stratégiques aux missiles balistiques.

Ce cadre rend possible des expérimentations tactiques, notamment sur le niveau auquel allouer des ressources de frappe interarmées, afin d’accélérer la prise de décision au plus proche du front. Par exemple, un commandant de brigade avancée devrait-il recevoir l’autorité sur ces capacités conjointes plutôt qu’un état-major de niveau supérieur ? Cette décentralisation, bien que complexe à organiser, réduirait la boucle d’observation-orientation-décision-action (OODA), avantage crucial dans la compétition pour collecter, synthétiser et agir sur l’information. Il conviendrait donc que le commandant des forces interarmées délègue ces cibles critiques aux échelons les plus bas, permettant une meilleure réactivité.

La « informatization » occupe une place centrale dans la doctrine chinoise et est très mise en avant dans The Coming Wave. La doctrine distingue « informatization », soit la généralisation de la technologie à l’échelon opérationnel pour créer un système de systèmes, et « intelligentization », qui désigne l’usage de l’intelligence artificielle et des technologies avancées pour faciliter la prise de décision à tous les niveaux. Selon cette doctrine, l’informatization est « un facteur dominant essentiel qui commande la matière et l’énergie ». Le succès futur dépendra « de l’acquisition et de la diffusion d’immenses quantités d’informations de haute fidélité via des technologies avancées et des systèmes de commandement automatisés ». Pour y parvenir, l’armée chinoise adopte l’IA dans des rôles de soutien et développe de nouvelles technologies et doctrines militaires.

Dans The Coming Wave, chaque unité est évaluée selon son niveau d’informatization, aspect particulièrement prégnant chez les unités terrestres. Celles à faible informatization, même massives et bien armées, sont rigides, peu mobiles et moins efficaces en détection, alors que les unités très informatisées sont plus souples, mobiles et capables de mieux détecter. Ce contraste souligne comment certains planificateurs chinois envisagent leurs forces moins modernes : si leur puissance de feu théorique reste élevée, leur manque de modernisation les rend peu efficaces face à des forces plus petites mais intégrées tactiquement. Cela expose aussi leurs plans au risque posé par des unités moins informatisées, mais qui appliquent les principes du commandement par mission, agissant avec initiative en l’absence d’ordres directs.

La guerre de précision multi-domaines cherche à minimiser les lenteurs de la boucle OODA liées à la doctrine de contrôle top-down propre à l’APL. Bien que cette doctrine accélère la circulation de l’information, l’autorité reste concentrée en haut de la chaîne de commandement, avec peu d’autonomie laissée aux subordonnés. Malgré quelques discussions et expérimentations isolées, cette autonomie reste limitée et contredit la vision du secrétaire général Xi Jinping. En revanche, dans l’armée américaine, la délégation d’autorité favorise la prise d’initiative conformément à la doctrine du commandement par mission, explicitement encouragée dans les doctrines de l’Armée de terre, la Marine et l’Armée de l’air. Celle-ci stipule que « les subordonnés ne doivent pas attendre une rupture des communications ou une crise pour agir conformément à l’intention du commandant ». Cette latitude accordée aux officiers subalternes et sous-officiers est quasiment inexistante dans l’armée chinoise.

Cette différence est perceptible dans The Coming Wave : les unités taïwanaises faiblement informatées disposent de peu de marge de manœuvre opérationnelle, bien que la tendance actuelle de l’armée taïwanaise aille vers une décentralisation accrue du commandement. Malgré leurs limites, ces forces décentralisées seraient plus mobiles, plus réactives et capables d’adapter leurs actions au contexte d’une invasion. Promouvoir cette approche en Taïwan et la renforcer chez les alliés occidentaux ouvrirait une brèche face à une armée chinoise encore très centralisée.

Le fait que la doctrine chinoise ne fasse aucune référence explicite au commandement par mission est particulièrement frappant dans le contexte d’opérations interarmées de grande ampleur, telles qu’un débarquement amphibie contesté. L’importance de cette approche a été démontrée historiquement lors du débarquement de Normandie en 1944, où des groupes d’assaut désorganisés ont percé les défenses sans ordres directs d’officiers supérieurs, tandis que des décisions audacieuses dans l’urgence ont permis de conserver l’initiative sur le terrain. En n’adoptant pas cette méthode, l’APL limite sa capacité à raccourcir sa boucle OODA, qui reste dépendante de décisions concentrées en haut commandement.

Pour mieux saisir l’impact d’un changement doctrinal, les stratèges pourraient modifier les règles de The Coming Wave afin d’intégrer un commandement par mission plus marqué, puis comparer les résultats obtenus avec le jeu original. Cette expérimentation offrirait une vision concrète de l’effet des adaptations doctrinales sur le déroulement d’une bataille et permettrait de mieux cibler les failles de la doctrine chinoise. Ainsi, les institutions militaires spécialisées dans le red teaming ou l’enseignement professionnel, telles que l’Institut des études aérospatiales chinoises de l’Université de l’Air des États-Unis ou le Naval War College, gagneraient à acquérir, traduire et exploiter ce jeu pour approfondir leur compréhension de la guerre de précision multi-domaines chinoise et tester leurs propres concepts stratégiques.

Alors que les planificateurs se préparent à un éventuel conflit avec l’APL, il est primordial d’acquérir une compréhension approfondie de la manière dont la Chine envisage sa conduite des opérations futures afin d’exploiter ses vulnérabilités. The Coming Wave représente une approche interactive inédite pour s’immerger dans le concept opérationnel chinois. Son insistance sur l’affrontement système contre système, l’informatization et les frappes conjointes témoigne de leur importance vitale pour les planificateurs chinois. En même temps, il met en lumière une faiblesse majeure de cette doctrine face aux principes occidentaux du commandement par mission : les unités qui agissent avec initiative perturbent la planification chinoise en forçant une intervention du haut commandement, rallongeant la boucle OODA et offrant un avantage à leurs adversaires. Pour ceux qui cherchent à comprendre ou anticiper cette doctrine, notamment dans les collèges militaires professionnels, se procurer et traduire ce jeu permettrait de disposer d’un outil pédagogique précieux pour expérimenter des scénarios et affiner les propres stratégies.

Louis « Cornell » Fuka est concepteur principal de jeux de guerre et analyste chez SURVICE Engineering. Ancien officier d’artillerie de l’armée américaine, les opinions exprimées ici lui sont personnelles.