La récente entente sur le moteur RD-191M entre l’Inde et la Russie promet de presque doubler la capacité de charge des lanceurs lourds indiens, une avancée majeure qui pourrait redéfinir les programmes Chandrayaan, Gaganyaan et les futures missions spatiales profondes.
Le 5 décembre 2025, un moment historique pour les ambitions spatiales indiennes : la Russie a accepté de transférer à 100 % les droits technologiques de son moteur-fusée semi-cryogénique avancé RD-191M à l’Organisation indienne de recherche spatiale (ISRO). Ce transfert, attendu lors de la visite imminente du président Vladimir Poutine en Inde, pourrait considérablement augmenter la capacité de charge utile des lanceurs lourds indiens, transformant ainsi l’avenir des lancements satellitaires, des missions lunaires et au-delà.
Ce développement ne se limite pas à une simple amélioration technique ; il marque un approfondissement de la collaboration spatiale entre l’Inde et la Russie, rapprochant l’Inde de l’autonomie dans la propulsion spatiale de pointe et inaugurant une nouvelle ère pour ses programmes d’exploration planétaire et lunaire.
Présentation technique du moteur RD-191M
Le RD-191M est un moteur-fusée semi-cryogénique issu de la famille de moteurs développés par la société russe NPO Energomash. Contrairement aux moteurs entièrement cryogéniques utilisant l’hydrogène liquide et l’oxygène liquide, le RD-191M utilise du RP-1 (kérosène raffiné) comme carburant et de l’oxygène liquide (LOX) comme comburant.
Cette combinaison de propergols, plus simple à manipuler que l’hydrogène, offre une poussée et une efficacité importantes, en faisant un choix fiable pour les lanceurs lourds.
Avec une poussée d’environ 192 tonnes, le RD-191M figure parmi les moteurs semi-cryogéniques monoblocs les plus puissants en service, utilisés notamment sur les lanceurs lourds russes de la série Angara.
La robustesse et la maturité de ce moteur réduisent les risques pour l’ISRO dans son adoption, représentant une alternative attrayante au développement intégral par l’Inde.
L’enjeu du contrat RD-191M : renforcer la puissance de lancement indienne
Actuellement, le lanceur lourd indien LVM3 (anciennement GSLV Mk-III) peut placer une charge utile d’environ 4,2 tonnes en orbite de transfert géostationnaire (GTO).
L’intégration du RD-191M dans les étages du LVM3 pourrait porter cette capacité à 6,5-7 tonnes en GTO, soit un gain de 2,5 à 3 tonnes par lancement.
Cette augmentation est importante pour plusieurs raisons :
- Lancement direct de satellites plus lourds pour les télécommunications, la navigation et l’observation terrestre, évitant la fragmentation en multiples lancements.
- Possibilité d’engins interplanétaires et lunaires plus volumineux, essentiels pour les prochaines phases des programmes Chandrayaan et pour les missions spatiales profondes.
- Renforcement de la compétitivité de l’Inde sur le marché mondial des lancements commerciaux, avec des capacités supérieures à des coûts potentiellement maîtrisés.
Un transfert technologique aligné avec l’initiative “Make in India”
Un élément clé de l’accord est le transfert complet de technologie (TOT). L’Inde ne se contentera pas d’importer des moteurs, elle deviendra capable de les concevoir, fabriquer, tester et entretenir localement.
Des agences comme Hindustan Aeronautics Limited (HAL), en collaboration avec l’ISRO, devraient installer de nouvelles lignes de production dédiées à ces moteurs semi-cryogéniques, ouvrant la voie à une véritable autonomie.
Cette maîtrise technologique permettrait à terme non seulement d’alimenter les missions nationales, mais aussi d’exporter des capacités de lancement à d’autres pays, soutenant l’objectif de l’Inde de devenir une plaque tournante globale du lancement spatial.
Une solution pragmatique en attendant la maturation des moteurs indigènes
Bien que l’Inde développe son propre moteur semi-cryogénique (projet SCE-200 ou SE-2000) pour le LVM3, la progression reste lente.
Face à la demande pressante pour des lancements plus lourds et des missions spatiales profondes imminentes, l’adoption rapide du RD-191M permettra de répondre immédiatement à ces besoins, sans avoir à attendre plusieurs années avant la mise en service des moteurs nationaux. Cette approche pragmatique pourrait accélérer les ambitions spatiales indiennes tout en préservant l’autonomie à long terme.
Une dimension stratégique et géopolitique majeure
Le contrat souligne le partenariat stratégique historique entre l’Inde et la Russie, désormais étendu de la coopération classique en défense à une collaboration high-tech dans le spatial.
En transférant une technologie critique de propulsion spatiale, la Russie soutient les ambitions de l’Inde tout en témoignant d’une confiance profonde, ouvrant la voie à d’éventuels projets conjoints en vols habités, stations spatiales et missions interplanétaires.
Un timing idéal dans un contexte de réalignements mondiaux
Les dynamiques spatiales mondiales évoluent vite, avec une concurrence accrue entre grandes puissances et une demande grandissante de lancements satellitaires. Pour l’Inde, qui souhaite renforcer sa place dans l’économie spatiale globale, l’acquisition du RD-191M intervient à un moment stratégique, offrant une voie rapide vers la capacité lourde opérationnelle, tout en répondant aux exigences d’autonomie et de diversification géopolitique.
Cette préparation souligne la volonté indienne de ne plus dépendre exclusivement de fournisseurs étrangers pour ses infrastructures spatiales critiques, un positionnement stratégique porteur pour sa diplomatie et son commerce spatial futur.
Impact attendu sur les missions indiennes à venir
Missions lunaires et planétaires (Chandrayaan et au-delà) : Avec la capacité accrue promise par le RD-191M, les missions lunaires futures pourront embarquer des charges scientifiques plus lourdes, des instruments plus sophistiqués et des architectures de mission plus ambitieuses, avec potentiellement des atterrisseurs, des rovers mieux équipés, voire des orbiteurs dotés d’instruments avancés.
Programme de vols habités Gaganyaan et ambitions station spatiale : Les missions humaines indiennes nécessitent des lanceurs lourds, fiables et à forte poussée. Le RD-191M pourrait servir de booster ou d’étage principal pour ces lanceurs, rendant les lancements habités plus sûrs et efficaces. De plus, le développement d’une station spatiale nationale ou la participation à des infrastructures internationales bénéficierait de cette capacité renforcée pour la construction et le ravitaillement en orbite.
Marché commercial des lancements et exportations : La capacité de charge augmentée et la fabrication locale permettraient à l’Inde d’offrir des services de lancement compétitifs à l’export, renforçant sa part de marché mondiale. La montée en puissance de la production indienne du RD-191M pourrait aussi dynamiser l’écosystème industriel spatial, incluant la fabrication, la chaîne d’approvisionnement, les matériaux et les centres d’essais de propulsion.
Défis et points à considérer
Malgré son potentiel, la mise en œuvre du RD-191M pose plusieurs défis :
- Complexité d’intégration : Adapter le RD-191M au LVM3 (ou à d’autres futurs lanceurs) nécessitera des modifications structurelles, thermiques et d’ingénierie, ainsi que des essais approfondis et des certifications rigoureuses.
- Équilibre dépendance et développement indigène : L’adoption d’une technologie étrangère peut susciter des réserves auprès des défenseurs de « l’Atmanirbhar Bharat » (Inde autonome). Il faudra garantir la poursuite et la convergence des programmes nationaux comme le SE-2000.
- Préparation des infrastructures : Construire des installations adaptées, former des experts, appliquer des normes de sécurité et de qualité, et mettre en place des protocoles de test exigeants seront indispensables.
- Incidences géopolitiques : Les tensions internationales, sanctions ou contrôles à l’export pourraient influencer la continuité, l’exportabilité et l’évolution technologique du moteur.
Cependant, de nombreux spécialistes estiment que les avantages à long terme surpassent ces risques, à condition d’adopter une gestion prudente et une vision stratégique.