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La Marine indienne s’apprête à entrer dans une nouvelle ère dans le domaine de la guerre amphibie, avec le ministère de la Défense qui s’apprête à valider un appel d’offres historique d’une valeur de 80 000 crores de roupies pour la construction de quatre Landing Platform Docks (LPD) conçus localement. Ces bâtiments multifonctions, capables de déployer troupes, véhicules et aéronefs dans des zones côtières contestées, renforceront non seulement les ambitions en haute mer de l’Inde, mais lanceront également une recherche urgente d’hélicoptères lourds aptes à opérer depuis leurs vastes ponts.

Alors que l’appel d’offres devrait être lancé d’ici la fin de l’année, la Marine s’intéresse déjà à des modèles tels que le Sikorsky CH-53E Super Stallion américain, tandis que les solutions domestiques comme l’hélicoptère polyvalent embarqué Deck-Based Multi-Role Helicopter (DBMRH) de Hindustan Aeronautics Limited (HAL) ne répondent pas encore aux exigences en termes de charge utile.

Ce projet de LPD, relancé après plusieurs années de retard, constitue un pilier du plan quinquennal de modernisation de la flotte de surface inscrit dans la feuille de route technologique et capacitaire (TPCR) 2025. Chacun de ces navires de 200 mètres de long, déplaçant entre 30 000 et 40 000 tonnes, servira de base avancée flottante pour des opérations expéditionnaires, des missions humanitaires et la projection de puissance dans la région de l’océan Indien. Construits dans des chantiers navals locaux tels que Larsen & Toubro (L&T), Mazagon Dock Shipbuilders Limited (MDL) et Cochin Shipyard Limited (CSL), ces navires intégreront plus de 90 % de contenu national, en cohérence avec la politique Atmanirbhar Bharat (auto-suffisance indienne).

Les quatre LPD présenteront un design à pont continuous permettant d’accueillir au moins deux hélicoptères lourds, 12 appareils à rotors pour les opérations spéciales et deux systèmes aéronautiques navals sans pilote (NSUAS). Ils seront équipés de ponts inondables facilitant le déploiement des véhicules amphibies pouvant embarquer jusqu’à 900 soldats, 30 chars ou une charge équivalente. Des installations hospitalières et des centres de commandement renforceront la capacité d’endurance lors de déploiements prolongés. Inspirés par des classes étrangères comme l’US Wasp ou le français Mistral, mais adaptés aux spécificités indiennes, ces navires intégreront aussi des systèmes de lancement vertical pour la défense aérienne et des missiles BrahMos pour les frappes de précision.

La validation de cet appel d’offres, attendue lors de la prochaine réunion du Conseil d’acquisition de défense (DAC), fait suite à une demande d’informations (RFI) lancée en 2021 et affinée à travers des consultations industrielles. Avec un budget de 80 000 crores de roupies (environ 9,1 milliards de dollars), ce programme rivalise avec le coût de deux porte-avions, soulignant l’importance stratégique accordée à la capacité amphibie dans un contexte de tensions croissantes avec la Chine, notamment à travers les retombées géopolitiques en mer de Chine méridionale. La pose de la quille est envisagée pour 2027, avec une mise en service entre 2032 et 2035, comblant ainsi le vide laissé par le vieillissant USS Trenton (ex-INS Jalashwa).

Après l’appel d’offres, la Marine prévoit d’accélérer l’acquisition d’hélicoptères lourds, indispensables pour l’insertion rapide des troupes, le transport de charges lourdes en externe (sling load) et le ravitaillement vertical à partir des ponts des LPD. Les moyens actuels, comme le Sea King Mk42B, offrent une capacité moyenne de levage de 5 à 6 tonnes, mais les grands hangars des futurs LPD nécessitent des plateformes avec un poids maximum au décollage (MTOW) supérieur à 30 tonnes – soit environ trois fois la capacité du DBMRH estimée à 13 tonnes.

Le DBMRH de HAL, version navale du Multi-Role Helicopter indien (IMRH), est un candidat prometteur dans la catégorie 12,5 à 13 tonnes, propulsé par le moteur SAFHAL Aravalli. La production des prototypes est prévue sous l’égide d’une approbation du Comité de sécurité du Cabinet (CCS) de 13 000 crores de roupies en juillet 2025. Conçu pour la lutte anti-sous-marine, la surveillance et les missions utilitaires, il pourra assumer des charges légères sur les LPD, mais reste insuffisant pour les charges externes envisagées de 15 à 20 tonnes. « Nous développons un hélicoptère moyen capable, mais le segment lourd reste un manque », a souligné une source proche de HAL, reflétant la nécessité exprimée par la Marine de disposer de machines plus puissantes.

C’est ici qu’intervient le Sikorsky CH-53E Super Stallion, l’appareil de prédilection du Corps des Marines américains, avec un MTOW de 32,7 tonnes et une capacité de levage externe de 16 tonnes. Parfait pour transporter de l’artillerie, des véhicules ou des équipes entières d’un seul vol, il a fait forte impression lors de l’exercice Tiger Triumph 2024, marquant ses débuts en Inde à INS Dega. Ce gigantesque hélicoptère à trois moteurs s’est révélé efficace dans les opérations de la mer vers le rivage, notamment à bord d’amphibies comme l’USS Somerset. La modernisation vers le CH-53K King Stallion, avec un MTOW de 39,8 tonnes, pourrait séduire grâce à des caractéristiques améliorées telles qu’une silhouette plus discrète et des commandes électriques fly-by-wire.

D’autres concurrents internationaux pourraient également se positionner à l’ouverture de l’appel d’offres : le Boeing CH-47F Chinook (déjà en service dans l’Indian Air Force avec un MTOW de 24,5 tonnes), l’Airbus H225M Caracal (de la catégorie 11 tonnes mais modulable), ou encore le russe Mi-26 (MTOW 56 tonnes, toutefois la participation de la Russie est compliquée par les sanctions internationales). La RFI de la Marine pourrait prévoir une commande initiale de 8 à 12 unités, incluant des compensations industrielles pour une production locale chez HAL ou dans des entreprises privées, avec un accent particulier sur l’interopérabilité avec l’avionique des LPD.