Article de 693 mots ⏱️ 4 min de lecture

Dans les premières années du développement nucléaire, alors que les bombes atomiques et l’énergie nucléaire intégraient l’arsenal militaire américain, l’industrie de défense a parfois proposé des concepts pour le moins étonnants.

On a ainsi vu émerger des missiles air-air nucléaires, des dispositifs nucléaires portables, des tentatives pour créer des nuages mortels nucléaires dans l’atmosphère, ainsi que des armes nucléaires suffisamment compactes pour que des soldats des forces spéciales puissent en parachuter avec elles. Certains projets allaient même jusqu’à envisager des bases nucléaires sur la Lune capables de repousser des engins spatiaux ennemis.

Pour chaque idée réalisable, comme les sous-marins à propulsion nucléaire, plusieurs autres concepts plus fantaisistes voire directement issus de la science-fiction impliquant des armes nucléaires ont également été proposés.

C’est dans ce contexte que le TV-8, un char à propulsion nucléaire proposé dans les années 1950 par Chrysler, a vu le jour. Oui, le constructeur automobile. Chrysler collaborait déjà étroitement avec l’armée américaine, construisant plusieurs chars largement déployés ainsi que le premier missile balistique intercontinental de l’Armée, le Redstone, qui servit notamment lors des premières missions spatiales américaines en orbite. Vers le milieu des années 1950, l’Armée de Terre américaine réexaminait les conceptions possibles pour ses prochains chars et sollicita plusieurs fabricants afin de présenter des propositions pour l’évolution de ses blindés. Le TV-8 était la contribution de Chrysler au projet ASTRON.

Les détails sur ce char restent rares, mais ce qui est connu donne aujourd’hui une impression saisissante. Les chenilles sont traditionnelles, mais le corps du char — équipage, munitions, armement principal, etc. — repose isolé dans un module principal au-dessus des chenilles. Cette structure oblongue et courbée ressemble plus au fuselage d’un bombardier furtif B-2 Spirit qu’à un char Sherman de la Seconde Guerre mondiale, voire même à un M1 Abrams contemporain.

Ce design poursuivait deux objectifs : sa forme devait lui permettre de résister aux explosions à proximité, y compris nucléaires, tout en assurant sa flottabilité lors d’opérations amphibies. Une turbine à eau intégrée dans la partie inférieure lui permettait de se propulser, tandis que sa tourelle étanche tirait des obus de 90 mm. Le char était également équipé de caméras en circuit fermé fournissant à l’équipage une vision en temps réel de son environnement, selon l’ouvrage A History of the American Main Battle Tank de R.P. Hunnicutt.

En matière de propulsion, Chrysler proposait un plan théorique pour alimenter le char à l’aide d’un réacteur nucléaire embarqué.

Si cette idée peut paraître absurde aujourd’hui, l’Armée de Terre, à l’époque, partageait rapidement ce scepticisme. Cela dit, un réacteur embarqué sur un champ de bataille mécanisé restait un concept qu’on pouvait encore envisager dans les années 1950. L’avantage principal d’un TV-8 à propulsion nucléaire était une autonomie quasi illimitée, débarrassé des contraintes logistiques liées à l’approvisionnement en carburant (même si les munitions devaient bien sûr être ravitaillées).

Cependant, cela impliquait d’intégrer un petit réacteur nucléaire dans le char. Même si l’équipage bénéficiait d’une protection, toute atteinte au blindage par le feu ennemi risquait de contaminer les forces amies alentour avec des rayonnements radioactifs dangereux.

Un prototype fut construit, mais sans réacteur nucléaire. Propulsé par essence, il fut testé mais jugé inadapté, notamment parce qu’il restait vulnérable aux blindages ennemis. Dès 1956, soit seulement un an après sa proposition, le projet TV-8 fut abandonné.

Heureusement pour les tankistes de l’Armée américaine, et malheureusement pour les passionnés de projets nucléaires insolites, ce char atomique ne fut jamais réalisé opérationnellement. Il reste toutefois un exemple fascinant et rétrospectif de la manière dont les ingénieurs militaires envisageaient l’ère atomique pour la conception d’armes blindées.