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L’Armée de l’Air américaine, pourtant pionnière en matière d’innovation logicielle et de transformation numérique, pourrait freiner ces avancées par une nouvelle directive restrictive. Une récente politique adoptée par la direction informatique pose ainsi de réels risques pour l’écosystème logiciel militaire et la rapidité d’adoption des technologies.

En 2018, la Loi sur l’Autorisation de la Défense nationale (NDAA) avait mandaté une étude chargée d’optimiser les règles d’acquisition et de développement des logiciels. Le rapport publié en 2019 avait souligné que « le logiciel est différent du matériel », insistant notamment sur la nécessité de privilégier la rapidité et d’acheter prioritairement des logiciels commerciaux existants. L’Armée de l’Air avait alors investi pleinement dans cette dynamique, en lançant les premières autorisations continues d’exploitation, en créant des « usines à logiciel » associant militaires et industriels (Kessel Run), ou en développant des environnements cloud partagés à l’échelle du département.

Elle avait également ouvert la porte à l’innovation via des dispositifs comme Small Business Innovation Research ou des appels à projets directs, favorisant l’émergence de start-up capables de déployer rapidement des pilotes opérationnels.

Cependant, une nouvelle directive émanant de la directrice de l’administration Nancy Andrews et du directeur informatique adjoint par intérim Keith Hardiman remet aujourd’hui en cause cette posture avant-gardiste. Un mémo distribué au sein de l’Armée de l’Air, relayé par un contractant et partagé par le compte officiel du responsable innovation, préconise un encadrement strict des acquisitions de logiciels en mode « Software-as-a-Service » (SaaS). Or cette politique pourrait sévèrement freiner le développement et l’adoption de ces solutions.

Un modèle de consommation aligné avec la valeur

Le mémo reconnaît que le SaaS repose sur une interface cloud, où les coûts sont liés à la consommation réelle, ce qui permettrait de mieux aligner le paiement sur l’utilisation effective. Ce principe, très attendu par les start-up modernes, soutient l’idée que si un produit est peu utilisé, son coût doit rester faible, mais qu’il puisse générer des revenus proportionnels à sa valeur une fois indispensable.

Il impose toutefois que les données alimentées ou générées sur ces plateformes puissent être récupérées, migrées et accessibles sans frais supplémentaires, afin d’éviter toute dépendance à un fournisseur unique.

Des contraintes qui s’avèrent contre-productives

En réalité, ce nouveau cadre complique inutilement les procédures existantes, qui sont déjà régies par des réglementations favorisant des modèles de contrat innovants et flexibles, notamment la tarification à l’usage. Le risque principal est que la classification stricte des produits en « SaaS » ou « logiciel » génère des conflits d’interprétation entre les industriels et les autorités.

Trois erreurs majeures sont mises en lumière dans cette approche :

  • une restriction excessive des modes d’achat et une centralisation trop forte de la décision ;
  • des exigences démesurées concernant l’accès aux données ;
  • des limitations importantes à l’expérimentation et à l’adaptation des logiciels.

La politique exige ainsi que tout achat SaaS fasse l’objet d’un contrat spécifique, indépendant de toute autre acquisition. Cette fragmentation augmente les délais et les coûts, au lieu de simplifier le processus. Par ailleurs, la directive impose que seules les offres figurant au catalogue d’entreprise de l’Armée de l’Air puissent être achetées, ce qui exclut de facto toute nouvelle solution innovante qui n’y serait pas encore enregistrée.

L’introduction d’une procédure opaque, où toute dérogation requiert l’approbation directe du chef informatique, crée un goulot d’étranglement bureaucratique susceptible de ralentir considérablement le déploiement de nouveaux logiciels.

Concernant l’accès aux données, la définition de « format utilisable » reste floue. Si les fichiers CSV sont techniquement exploitables, ils ne le sont pas forcément sur le plan opérationnel, ce qui pose un vrai problème dans la continuité d’usage entre plateformes. La directive impose aussi un suivi en quasi-temps réel directement intégré à la plateforme, alourdissant inutilement le développement logiciel.

Enfin, et surtout, elle interdit le développement ou la modification de code personnalisé visant à étendre les fonctionnalités initiales, y compris via des API. Or l’une des bases essentielles de la conception logicielle moderne est que le logiciel est un processus évolutif et continu. Bloquer toute évolution bride sévèrement l’innovation ; les équipes intégrées actives sur le terrain, qui adaptent et améliorent constamment les outils, voient leur capacité d’action réduite.

Une perte d’agilité préjudiciable à la supériorité opérationnelle

Face à des adversaires capables d’adaptation rapide, au rythme des semaines voire des jours plutôt que des mois, ralentir la capacité de réaction et de modernisation des forces est un risque stratégique majeur. Avec des effectifs en contraction et moins d’officiers chargés des marchés publics, le besoin de logiciels vivants et évolutifs s’avère crucial.

Les analystes insistent sur le fait que multiplier les contrats pour obtenir une même fonctionnalité est un gaspillage de ressources et porte atteinte à l’efficacité. Alexis Bonnell, chercheur renommé, rappelle que « le danger du ‘ce n’est qu’un formulaire’ est qu’il témoigne du mépris pour notre personnel, sa mission, sa passion et son temps. »

Vers un assouplissement nécessaire

Plusieurs recommandations s’imposent :

  • maintenir la tarification à la consommation comme option tout en acceptant d’autres modalités, notamment pour les logiciels dont la licence est pérenne ou lors de phases pilotes non encore stabilisées ;
  • confier la mission de suppression des doublons logiciels au propriétaire du besoin et au chef de programme, aidés par des outils intelligents, plutôt que de restreindre les contrats disponibles ;
  • abroger l’interdiction de développement logiciel personnalisé, en instaurant simplement une validation préalable pour toute fonctionnalité supplémentaire facturée.

Si l’Armée de l’Air veut réellement soutenir l’innovation et la transformation numérique, il est essentiel qu’elle revienne sur ces mesures trop rigides. La multiplication des contraintes contractuelles alourdit inutilement la machine fédérale, au détriment des forces opérationnelles, des industriels et des contribuables. Un assouplissement rapide de ce cadre s’impose pour préserver la capacité d’adaptation face aux défis contemporains.

Noah Sheinbaum est fondateur de Frontdoor Defense, société de conseil et de recherche, ainsi que STEAM Studio, une société de production médiatique. Il documente les parcours d’entreprises innovantes dans le marché fédéral à travers son podcast Crossing the Valley.