Après l’accident mortel d’un chasseur Tejas Mk-1A lors du Salon aéronautique de Dubaï en 2025, l’Arménie a suspendu les négociations en cours pour l’acquisition de ce chasseur léger indien. Ce revirement intervient dans un contexte de modernisation urgente de la force aérienne arménienne et fragilise les ambitions d’exportation de l’Inde sur le marché international des avions militaires.
Le 21 novembre, lors d’une démonstration acrobatique très suivie au Salon aéronautique de Dubaï, un chasseur léger Tejas Mk-1A développé par Hindustan Aeronautics Limited (HAL) s’est écrasé, causant la mort du commandant de escadron Namansh Syal, pilote d’essais expérimenté de l’Indian Air Force (IAF). Cet accident tragique a marqué le premier crash mortel du programme Tejas et a profondément ébranlé la confiance internationale, notamment celle d’Erevan qui envisageait d’acquérir jusqu’à 20 exemplaires du Tejas pour un contrat estimé à 1,2 milliard de dollars.
Selon les témoins, l’appareil a perdu brutalement sa stabilité aérodynamique lors d’une manœuvre acrobatique à basse altitude, soupçonnée de comporter une phase de gravité négative. L’avion a plongé de manière incontrôlable avant de s’écraser, provoquant une explosion au sol. Les premiers éléments d’enquête suggèrent des anomalies possibles dans le système de commande de vol électrique, un dysfonctionnement des surfaces de contrôle ou un comportement aéronautique problématique lié à la configuration delta de l’appareil dans des manœuvres extrêmes. Il reste toutefois indispensable d’attendre les analyses des enregistreurs de vol (FDR) et de voix (CVR) pour déterminer les causes précises du sinistre.
Ce drame arrive à un moment crucial pour l’Arménie, qui cherche à moderniser rapidement son aviation militaire après sa défaite dans le conflit du Haut-Karabakh en 2020. Face à une menace croissante liée aux drones turcs, aux munitions israéliennes et aux plateformes de reconnaissance sans pilote soutenues par l’Azerbaïdjan, le parc aérien arménien, principalement composé de MiG-29 et Su-25 soviétiques, est devenu obsolète et insuffisant.
Le Tejas Mk-1A avait séduit Erevan grâce à son profil polyvalent, son coût relativement faible et la possibilité d’intégrer des systèmes de guerre électronique adaptés aux opérations contre les drones. Toutefois, après la diffusion virale des images de l’accident, les autorités arméniennes ont décidé de suspendre les négociations, remettant en cause la fiabilité et les marges de sécurité de l’avion, en particulier sa capacité à gérer des manœuvres complexes à basse altitude.
Face à cette incertitude, l’Arménie évalue désormais d’autres options pour sa force aérienne :
- Le KAI FA-50 sud-coréen, à un prix unitaire compris entre 30 et 35 millions de dollars, qui connaît un succès à l’export.
- Le Dassault Rafale français, chasseur lourd de haute performance mais financièrement hors de portée pour Erevan.
- Un lot de Su-30MKI indiens, d’une valeur estimée à 3 milliards de dollars pour 8 à 12 appareils, traduisant une possible orientation stratégique vers des chasseurs plus lourds.
Si l’Arménie confirme sa défiance à l’égard du Tejas, ce serait un nouveau revers majeur pour le programme indien, après le retrait récent de l’Argentine d’un processus d’évaluation du chasseur. Cette suspension pose également un défi à l’ambition de l’Inde de porter ses exportations de défense à 5 milliards de dollars annuels d’ici 2025, objectif largement fondé sur l’essor de plateformes telles que le Tejas.
Le programme Tejas, lancé dans les années 1980 pour remplacer les MiG-21, a connu plusieurs décennies de retards et d’obstacles techniques. La version Mk-1A intègre des améliorations majeures, notamment un radar AESA Uttam de conception nationale, une avionique modernisée et des systèmes de guerre électronique avancés, même si elle dépend encore de composants étrangers comme le moteur GE F404, sujet à des problèmes récurrents d’approvisionnement. L’Indian Air Force a passé commande en 2021 de 83 exemplaires, pour un montant total de 5,8 milliards de dollars, afin de pallier le vieillissement de ses escadrons, mais les retards de livraison de HAL alimentent les inquiétudes des acheteurs potentiels à l’export concernant la maintenance et la disponibilité à long terme.
Par ailleurs, malgré des campagnes marketing actives en Asie du Sud-Est, en Afrique, en Amérique latine et au Moyen-Orient, le Tejas n’a encore obtenu aucun contrat export conséquent. Ses concurrents comme le FA-50, le Gripen C/D ou le JF-17 sino-pakistanais bénéficient pour leur part d’une production plus importante, d’un historique opérationnel éprouvé et de réseaux de maintenance mieux établis.
Sur le plan géopolitique, la décision d’Erevan de suspendre les discussions sur le Tejas souligne le recentrage de la région du Caucase Sud, où l’influence russe décline au profit d’alliances fluctuantes. Le partenariat renforcé d’Arménie avec l’Inde et la France a été percuté, tandis que la présence militaire turque et les liens étroits d’Azerbaïdjan avec le Pakistan et Israël redessinent les équilibres. Un pivot vers des fournisseurs occidentaux ou sud-coréens pourrait modifier significativement la trajectoire de la modernisation militaire arménienne et ses calculs stratégiques régionaux.
Dans ce contexte, le Pakistan n’a pas manqué de souligner le crash du Tejas dans sa propagande, vantant la robustesse de son propre chasseur JF-17 et critiquant les faiblesses des technologies aéronautiques indiennes.
Malgré ce revers, les experts affirment que le Tejas demeure un pilier essentiel des ambitions aérospatiales de l’Inde. La capacité de New Delhi à restaurer la confiance, notamment à travers une enquête transparente, des améliorations techniques et un engagement diplomatique continu, sera déterminante pour que le Tejas puisse regagner sa position sur un marché international très concurrentiel des chasseurs légers.
Parth Satam