Alors que les tensions persistent le long de la Ligne de Contrôle Réelle et que l’influence navale de la Chine s’étend dans l’Indo-Pacifique, une nouvelle capacité stratégique se dessine pour l’Inde : les sous-marins nucléaires d’attaque (SSN) capables de lancer des missiles dans des eaux contestées. Selon les experts, cette capacité pourrait inverser le fameux « dilemme de Malacca » auquel Pékin est confronté, poussant la Chine à revoir son attitude agressive en exposant à son tour ses propres vulnérabilités.
Le détroit de Malacca, un passage étroit où transite plus de 70 % du pétrole importé par la Chine, est une source d’inquiétude pour les stratèges chinois depuis l’apparition du terme dans les années 2000. Un blocus ou une interdiction dans cette zone pourrait paralyser la marine chinoise (PLAN), privant sa flotte et son économie fortement dépendantes de l’énergie. Aujourd’hui, alors que le programme indien de SSN indigènes prend de l’ampleur, New Delhi se positionne pour exploiter cette asymétrie, projetant sa puissance au cœur de la région de l’océan Indien et au-delà.
« Si nous voulons la paix… nos forces doivent influencer les choix disponibles à Pékin », affirme l’amiral de réserve K Jaya Raja Menon, expert renommé en stratégie navale, lors d’une récente intervention. Ses propos traduisent un virage dans la pensée maritime indienne : instaurer une dissuasion fondée sur le refus d’accès, où des SSN déployés en avant, armés de missiles de croisière à attaque terrestre, pourraient patrouiller les goulets d’étranglement tels que le détroit de Malacca, obligeant la Chine à adopter une posture défensive.
La vision de Menon s’inscrit dans une stratégie maritime plus large, qui prévoit une marine composée de quatre groupes aéronavals renforcés par des SSN afin d’assurer le contrôle des mers dans la région de l’océan Indien (IOR). « Une stratégie maritime visant à inciter Pékin à maintenir la paix implique un déploiement naval en mer de Chine méridionale, nécessitant des SSN capables de frappes terrestres », écrit-il, soulignant que de tels moyens pourraient entraver sélectivement la circulation maritime chinoise dans un contexte de suprématie navale indienne. Cette approche mise sur une guerre moderne où les menaces sous-marines aux navires commerciaux sont réduites, permettant à l’Inde de concentrer ses efforts sur des plateformes avancées susceptibles de modifier la perception du calcul stratégique adverse.
Les ambitions indiennes en matière de SSN ne relèvent plus de la simple aspiration. Le programme Projet 77, approuvé pour la construction initiale de deux unités indigènes, prévoit des livraisons entre 2036-37 et 2038-39, avec une montée en charge à long terme jusqu’à 12 sous-marins d’ici 2050. Ces submersibles, propulsés par un réacteur à eau pressurisée de 190 MW développé par le Centre de Recherche Atomique Bhabha, offriront des capacités avancées de furtivité, d’endurance et de frappe, incluant des systèmes de lancement vertical pour les missiles supersoniques BrahMos et les missiles de croisière subsoniques Nirbhay. Parallèlement, le sous-marin russe classe Akula Chakra-III, loué, est attendu pour une entrée en service fin 2025, comblant la période avant la mise en opération des bâtiments indigènes.
Dans les eaux contestées – de la mer d’Andaman aux abords de la mer de Chine méridionale – ces SSN lance-missiles incarneront la doctrine indienne de « Geostrategic Space 2050 », qui favorise des opérations interarmées pour contrer la stratégie chinoise des « perles enfilées » visant à encercler l’Inde. En implantant ces sous-marins à la base émergente INS Jatayu sur l’île de Minicoy et en opérant depuis la Grande Nicobar, l’Inde pourra assurer des patrouilles menaçant les lignes logistiques de la marine chinoise, reflétant les craintes de Pékin face aux groupes aéronavals américains dans le détroit de Taïwan.
Les conséquences dépassent le cadre de la rivalité bilatérale. Alors qu’à l’est, l’Indonésie s’impose comme une puissance économique croissante et que la Birmanie traverse une instabilité persistante, la flotte indienne de SSN pourrait contribuer à stabiliser la région indoocéanique en dissuadant toute forme d’aventure, qu’il s’agisse d’incursions chinoises dans le golfe du Bengale ou de perturbations pakistanaises dans la mer d’Arabie. Cependant, plusieurs défis restent à relever, notamment la mise en place d’une chaîne de production dédiée aux SSN distincte de celle des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SSBN) classe Arihant, l’approvisionnement en matières fissiles, et l’intégration de systèmes de commandement assistés par intelligence artificielle pour un combat en réseau.