Depuis des siècles, le génie militaire joue un rôle essentiel dans la guerre terrestre, apportant des capacités indispensables pour soutenir les opérations à tous les niveaux. Avec l’avènement des opérations combinées et la prépondérance des forces mécanisées, les engins de génie sont devenus incontournables sur les champs de bataille. Aujourd’hui encore, face à l’évolution continue de la guerre terrestre, ces véhicules démontrent leur importance, tout en faisant face à de nouveaux défis. L’automatisation croissante des équipements soulève une question centrale : l’avenir des engins du génie est-il sans équipage ?
Le manuel FM 3-34 de l’armée américaine stipule que le génie militaire a pour mission de « fournir la liberté d’action et d’appliquer la puissance de feu afin d’acquérir, conserver et exploiter l’initiative pour obtenir et maintenir une position d’avantage relatif ». De son côté, l’OTAN définit le génie militaire, selon la directive MC 560/2, comme une « fonction de soutien des opérations visant à façonner l’environnement opérationnel physique ».
Les troupes du génie opèrent à tous les échelons – tactique, opérationnel et stratégique – dans des scénarios variés tant en combat qu’en soutien civil. Elles accomplissent une large gamme de missions allant des opérations de contre-mobilité et de franchissement sur le champ de bataille au déminage et à l’aide aux autorités civiles dans les zones arrière. Ces missions se répartissent en trois grandes disciplines du génie : général, géospatial (ou auxiliaire) et combat, telles que définies dans les doctrines américaines et européennes.
Nombre de ces tâches sont particulièrement pénibles, nécessitant souvent un travail intensif proche de l’ennemi, voire en contact direct, tout en étant cruciales pour la réussite des opérations.
Difficile, sale et dangereux
Les raisons principales poussant à l’adoption de plateformes sans équipage par les unités du génie sont similaires à celles qui motivent leur utilisation dans d’autres branches militaires :
- La nécessité de préserver un personnel de génie devenu plus limité après les réductions d’effectifs post-Guerre froide ;
- L’atténuation de la fatigue humaine et l’extension de l’endurance opérationnelle ;
- La réduction de l’exposition des soldats lors de missions à hauts risques.
Ces critères sont réunis dans la catégorie dite « difficile, sale et dangereuse » présentée dans la feuille de route des systèmes sans équipage 2007-2032 du Département de la Défense américain. Par exemple, un vol de longue durée est qualifié de « difficile », la manipulation de matériaux radioactifs de « sale » et le déminage de « dangereux ».
En conséquence, dès les années 2000, les unités du génie ont été parmi les premières à intégrer massivement des véhicules terrestres sans équipage (UGV). Pour éviter de mettre des soldats en danger, l’armée américaine a vu le nombre d’UGV déployés pour le déminage en Irak passer de 162 en 2004 à plus de 4 000 en 2006.
Cette tendance s’est confirmée dans les conflits récents au Moyen-Orient, à Gaza et en Ukraine, où la guerre mécanisée à grande échelle a fait son retour, marquée par l’importance des forces mécanisées, des fortifications, des champs de mines, des mesures de contre-mobilité et des terrains complexes.
Par ailleurs, l’évolution de la guerre terrestre a élargi la portée des missions « difficiles, sales et dangereuses » du génie militaire. Par exemple, la construction de fortifications ou de zones d’obstacles en arrière est devenue plus risquée du fait de l’allongement des zones de combat et arrière, ainsi que de la prolifération d’armes de précision à longue portée, capables de frapper à plus de 80 km. De nombreux engins de génie – pelle excavatrice, chargeuse, camions – ont ainsi été ciblés par des munitions guidées ou des drones-suicide alors qu’ils travaillaient loin de la ligne de front.
Théoriquement, l’expérience de ces conflits aurait dû accélérer l’adoption des systèmes sans équipage par le génie militaire. Pourtant, malgré la large diffusion de ces systèmes dans d’autres forces, leur intégration et emploi opérationnel dans le génie restent limités à des missions spécifiques.
Le génie autonome en conflit moderne
Le conflit ukrainien illustre une gamme d’opérations de génie à une échelle inédite depuis la Guerre froide. Les deux camps ont utilisé leurs unités pour poser des champs de mines massifs, déminer, franchir des obstacles naturels ou artificiels, nettoyer routes et zones, forcer des passages lors d’assauts mécanisés ou construire d’importantes infrastructures, entre autres. Pourtant, après plus de trois ans et demi de guerre, l’usage de véhicules du génie autonomes demeure marginal et souvent limité à des tâches ciblées.
L’une des premières utilisations enregistrées de systèmes autonomes fut le véhicule terrestre Uran-6 déployé en avril 2022 pour des opérations de déminage en zone arrière. À ce jour, il reste le seul exemplaire connu de la famille Uran engagé en Ukraine. Les forces ukrainiennes, civiles ou militaires, utilisent aussi des plateformes similaires, comme le Božena 5+, pour le déminage en arrière.
Il existe des allégations non vérifiées sur le déploiement en 2022 d’un système téléguidé lourd Prokhod-1 équipé d’un chasse-mines TMT-S par la Russie sur le théâtre ukrainien.
Des cas documentés montrent que les forces russe et ukrainienne ont aussi utilisé des véhicules blindés téléopérés, tels que les MT-LB, pour poser des charges explosives sur des positions ennemies ou dégager des champs de mines. L’armée israélienne (IDF) aurait employé la même technique à Gaza avec des M113 télécommandés. Ces exemples restent toutefois peu fréquents et, en Ukraine, ont largement disparu depuis l’utilisation accrue de bombes planantes russes.
Bots terrestres russes et ukrainiens sont déployés pour diverses tâches telles que le transport de charges explosives, le placement de mines ou d’écrans de fumée, ainsi que la reconnaissance du génie. De plus, sapeurs et opérateurs de drones travaillent souvent ensemble sur des missions de déminage ou de nettoyage de routes.
Les sources des deux camps indiquent une expérimentation croissante avec de petites et moyennes plateformes sans équipage dans des rôles annexes et de soutien au génie. Le spectre d’utilisation des UGV s’élargit progressivement, et leur nombre en service augmente. Un exemple notable est l’emploi récent d’un UGV russe pour creuser des tranchées ou poser des câbles – une première à ce jour. Ce robot était guidé sous surveillance d’un drone, une méthode désormais standard des deux côtés du conflit.
Un autre cas est celui d’un véhicule-lanceur de ponts sans pilote développé en Russie, doté d’un petit pont léger déployable, offrant ainsi la capacité de franchir des obstacles pour véhicules légers. Les détails et l’état d’avancement du projet restent cependant inconnus.
Ces observations suggèrent que, pour l’essentiel, les systèmes sans équipage sont déployés dans des environnements maîtrisés, souvent en arrière, avec un opérateur humain, et concernent majoritairement des petits modèles aux capacités limitées. Le conflit ukrainien montre également une diversité de prototypes témoignant d’expérimentations sur le terrain, sans adoption en série d’un modèle spécifique par aucun des belligérants.
À ce jour, aucun véhicule lourd ou moyen autonome n’a été engagé en mission de génie standard – franchissement de lignes, déminage, neutralisation d’obstacles – en Ukraine. L’armée israélienne, quant à elle, a seulement déployé de façon limitée en 2025 une version sans pilote du bulldozer Caterpillar D9, surnommée « Robdozer ».
Les freins à l’adoption
Quels sont les obstacles à une introduction plus rapide des engins lourds sans équipage au sein du génie ?
Premièrement, l’autonomie permet certes d’éloigner les personnels des missions pénibles et périlleuses, mais ne garantit pas la réussite des opérations. Ces véhicules conservent certaines vulnérabilités propres aux engins pilotés, comme le risque d’immobilisation par une mine anti-char. De plus, ils ne sont pas exempts de risques propres aux systèmes télécommandés, notamment la perte de contrôle liée au brouillage ennemi des communications radio, ou la coupure de liaison dans le cas de systèmes câblés.
Ensuite, les limites technologiques pèsent. La majorité des systèmes sans équipage actuellement employés en combat sont téléguidés. Seuls quelques-uns embarquent des éléments d’intelligence artificielle leur conférant une autonomie limitée dans certains contextes spécifiques. Le domaine terrestre reste l’un des environnements les plus complexes pour l’autonomie, et les missions du génie sont parmi les plus exigeantes. Il est donc probable que la technologie des UGV n’ait pas encore atteint sa pleine maturité ou nécessite plus de temps pour s’adapter aux conditions changeantes de la guerre moderne.
Par ailleurs, de nombreuses opérations du génie sont complexes, menées en environnement hostile et en coordination étroite avec d’autres éléments combinés tels que l’infanterie ou les blindés. Ces missions requièrent un jugement rapide, une grande adaptabilité et de la flexibilité – qualités difficiles à automatiser pleinement. Ainsi, à court terme, un certain contrôle humain demeurera nécessaire.
Enfin, la généralisation et l’usage au combat d’engins lourds sans équipage passent par la mise en place de procédures, doctrines et formations adaptées. Si des travaux sont en cours, les forces armées ont besoin de temps pour intégrer ces expériences opérationnelles.
Le contexte opérationnel pose aussi question. Les équipements de franchissement, de déminage et autres moyens du génie sont souvent limités dans la plupart des armées modernes. Parallèlement, les menaces – armes de précision, systèmes de reconnaissance tactique – se multiplient. Concentrer ces moyens lourds expose donc à une forte détection, et les adversaires cibleront très probablement ces véhicules, qu’ils soient habités ou automatisés.
Les opérations combinées complexes impliquant le soutien du génie, telles que les forçages ou les passages de voies d’eau, doivent être soigneusement planifiées, synchronisées, répétées et soutenues. L’emploi de technologies sans équipage non éprouvées sera perçu par certains chefs militaires comme un risque inutile. Par conséquent, ces engins lourds autonomes demeurent principalement cantonnés aux terrains d’essai plutôt qu’aux déploiements opérationnels.
Perspectives
L’avenir des engins du génie est-il sans équipage ? La réponse courte est très probablement oui, mais avec des nuances.
La tendance générale à l’adoption plus large de véhicules autonomes se poursuivra dans toutes les branches, incluant le génie militaire. Cette évolution sera toutefois progressive, limitée dans un premier temps à des missions spécifiques et contrôlées, telles que la construction ou le déminage.
Des véhicules de combat du génie, moyens et lourds, pourront être proposés en versions optionnellement habitées pour des tests et déploiements graduels. Néanmoins, la supervision humaine restera indispensable, aussi bien sur les engins de génie que sur les véhicules de combat terriens autonomes.
La protection de ces engins sera renforcée, suivant les tendances récentes d’équipements de protection appliquées aux véhicules blindés lourds et moyens. Les engins du génie devraient ainsi bénéficier de systèmes de protection multicouches comparables à ceux des chars de combat principaux.
Nombre de fonctions des engins du génie seront automatisées afin de réduire les effectifs d’équipage et limiter les risques pour le personnel. Une autre évolution possible est l’émergence de solutions multi-plateformes, à l’instar du programme MGCS, dans lesquelles un véhicule de commandement habité coordonnerait un ou plusieurs engins du génie sans équipage.
Le degré d’autonomie progressera avec le temps. À terme, véhicules de combat, d’ingénierie et aériens, habités ou non, pourraient être intégrés dans un même réseau opérationnel, coordonnant leurs actions dans le cadre d’un système opérationnel intégré.
De manière plus large, les capacités du génie militaire ont récemment pris une place accrue dans les armées du monde entier. La modernisation des engins existants et le renforcement des capacités de génie devraient stimuler l’importance des programmes d’acquisition à court terme.