Le Royaume-Uni franchit une étape majeure dans sa stratégie de défense avec un investissement de 500 millions de dollars dans les technologies militaires. Face aux menaces croissantes de la Russie et de la Chine, le pays met en place des structures innovantes pour renforcer ses capacités, notamment dans les domaines du cyberespace, de l’intelligence artificielle et des systèmes sans pilote.
Le 1er juillet 2025, le Royaume-Uni a dévoilé une initiative clé pour moderniser ses forces armées : la création de l’organisation UK Defence Innovation (UKDI) et la transformation du Strategic Command en Cyber & Specialist Operations Command (CSOC). Cette réorganisation, pilotée par le ministère de la Défense, vise à accélérer l’intégration des technologies de pointe dans les unités britanniques, tout en répondant aux menaces multidimensionnelles, des cyberattaques aux enjeux tactiques sur le terrain.
Avec un budget annuel de 400 millions de livres sterling, UKDI regroupe plusieurs entités dédiées à l’innovation, telles que le Defence and Security Accelerator (DASA), la Defence Innovation Unit (DIU) et le pôle Futur des Capacités de Defence Equipment & Support. Cette fusion a pour but de réduire les lourdeurs administratives et de rapprocher la recherche et le développement des besoins opérationnels, en privilégiant les solutions à double usage civil et militaire.
Un des points forts de UKDI est la Rapid Innovation Team (RIT), qui travaille à un « rythme de guerre » pour délivrer rapidement des technologies commercialement disponibles. L’organisation concentre ses efforts sur des systèmes comme les drones avancés, les capteurs de nouvelle génération et les systèmes de ciblage utilisant l’intelligence artificielle. Par exemple, l’expérience ukrainienne a montré l’impact des drones peu coûteux, tels que le turc Bayraktar TB2, qui combine durée d’endurance, détection électro-optique et armement de précision. UKDI pourrait introduire des systèmes similaires dans ses forces, avec une intégration poussée de l’IA pour l’autonomie décisionnelle.
Comparé à la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) américaine, dont le budget dépasse 4 milliards de dollars, UKDI reste plus modeste en ressources mais mise sur une approche agile et partenariale, notamment avec les PME. Cette stratégie vise aussi à favoriser la croissance économique du secteur de la défense, qui emploie plus de 430 000 personnes au Royaume-Uni.
Parallèlement, le renaming du Strategic Command en Cyber & Specialist Operations Command (CSOC) symbolise la priorité accordée à la guerre cybernétique. Sous la direction du général Sir Jim Hockenhull, CSOC est chargé de contrer plus de 90 000 cyberattaques « sous-seuil » observées sur les réseaux militaires britanniques ces deux dernières années. Ces attaques, ciblant communications, données sensibles et systèmes opérationnels, illustrent la dimension cruciale du cyber dans les conflits actuels.
CSOC combine cyberdéfense, opérations spéciales, renseignement et commandement, pour créer un dispositif intégré. L’utilisation de systèmes d’intelligence artificielle avancés pour la détection des menaces en temps réel s’inspire notamment du projet américain Maven, qui analyse les images de drones par apprentissage automatique. CSOC pourrait aussi déployer des capteurs électromagnétiques sophistiqués, essentiels pour contrer le brouillage GPS ou les attaques sur les radars ennemis.
Ce commandement s’inscrit dans un contexte où les capacités cyber des alliés européens restent souvent inférieures à celles des États-Unis, qui allouent plus de 10 milliards de dollars à leur Cyber Command. Le Royaume-Uni souhaite donner l’exemple au sein de l’OTAN, malgré des défis persistants, notamment en matière de recrutement de spécialistes compétents face à la concurrence du secteur privé.
L’expérience des récents conflits, notamment en Ukraine, a largement inspiré ces évolutions. La guerre a révélé la puissance des outils à faible coût comme les drones commerciaux équipés de capteurs thermiques, utilisés pour la reconnaissance et le guidage d’artillerie. UKDI vise ainsi une adoption rapide de systèmes similaires, en renforçant des capacités telles que le Watchkeeper WK450 mais aussi en explorant les munitions autonomes et les essaims de drones, qui ont montré leur efficacité sur les champs de bataille.
La synergie entre cyber et opérations cinétiques, promue par CSOC, pourrait permettre de mener des actions coordonnées, comme perturber les radars ennemis ou dégrader leurs réseaux logistiques. Cette intégration opérationnelle rappelle l’approche américaine du Joint Special Operations Command, où cyberspace et forces spéciales agissent de concert pour maximiser l’impact.
Le travail conjoint en matière d’interopérabilité technologique, illustré lors de l’exercice Warfighter 2025 qui a mobilisé des forces britanniques, américaines, françaises et allemandes, reflète la volonté de l’OTAN de faire face aux menaces hybrides combinant attaques cyber, désinformation et conflits conventionnels.
Malgré ces avancées, les défis restent nombreux. Le système britannique d’acquisition est connu pour ses retards et dépassements de coûts, comme le programme Ajax l’a montré. UKDI devra simplifier la chaîne de contrats et renforcer l’appui aux PME souvent démunies face aux lourdeurs du secteur. Le manque de professionnels spécialisés dans l’IA et le cyber constitue aussi un obstacle, d’autant plus que CSOC devra rivaliser avec des entreprises technologiques pour attirer les talents.
Le Royaume-Uni pourrait s’inspirer de modèles étrangers comme la Cyber Mission Force américaine ou l’Unité 8200 israélienne, qui mêlent expertise militaire et civile pour innover rapidement. Le projet de créer un groupe Digital Warfighter d’ici juillet 2026, associant experts cyber et forces conventionnelles, illustre cette ambition.
Dans un contexte géopolitique tendu, marqué par la guerre en Ukraine et la montée en puissance de la Chine dans la région Indo-Pacifique, l’investissement dans la défense technologique est devenu une priorité. Le Royaume-Uni prévoit d’augmenter son budget militaire à 2,6 % du PIB d’ici 2027, avec une cible de 3 % au prochain Parlement. Cette dynamique s’inscrit dans les exigences de l’OTAN pour que les alliés européens renforcent leurs capacités face aux cybermenaces et aux défis multidimensionnels.
La modernisation prévue inclut notamment l’intégration de drones et de chasseurs rapides dans les groupes aéronavals, suivant l’exemple des porte-avions américains équipés de catapultes électromagnétiques et de systèmes sans pilote. Ces avancées renforceront les opérations conjointes, notamment dans l’Indo-Pacifique où la Royal Navy participera à des exercices dirigés par l’Australie à la fin de 2025.
Face aux menaces croissantes telles que les cyberattaques chinoises portées par des groupes étatiques comme Volt Typhoon, la stratégie britannique inclut également une « revue China Audit » pour définir la posture nationale. Les investissements dans les systèmes autonomes, évalués à 4 milliards de livres rien que pour les drones, se veulent complémentaires aux efforts américains et australiens visant à équilibrer la supériorité numérique des forces navales et aériennes chinoises.
En définitive, la création de UKDI et CSOC marque une impulsion claire vers la modernisation rapide des forces britanniques, axée sur l’innovation technologique et la cybersécurité. Le modèle dual-use et l’intégration des PME pourraient revitaliser l’écosystème de défense, tandis que l’approche combinée cyber-opérations spéciales prépare le Royaume-Uni à faire face aux menaces hybrides du XXIe siècle.
Le chemin reste toutefois semé d’embûches, les retards bureaucratiques, la pénurie de compétences et la complexité technologique pouvant freiner la mise en œuvre. La réussite dépendra d’un engagement politique constant et d’une allocation budgétaire soutenue, avec un jalon important attendu pour juillet 2026, date à laquelle ces structures devront être pleinement opérationnelles. Du côté des alliés, notamment les États-Unis, ces évolutions offrent une opportunité renforcée de coopération, notamment dans le domaine du cyber et des exercices conjoints.