Le Canada passe de la promesse à la planification concrète de ses dépenses de défense. Après plusieurs semaines de consultations avec ses alliés, le ministre de la Défense, David McGuinty, a exposé comment Ottawa compte atteindre l’objectif des 2 % du PIB tout en affectant les nouveaux budgets à des capacités spécifiques dans les domaines maritime et aérien.
Le tableau qui se dessine, selon des sources gouvernementales, est une modernisation centrée sur la flotte, avec un nouveau programme de sous-marins, la poursuite des acquisitions des F-35A et P-8A Poseidon, ainsi que la surveillance de l’Arctique dans le cadre de la modernisation du NORAD. L’implication industrielle est présentée comme un investissement durable pour la chaîne d’approvisionnement canadienne.
Programme de sous-marins : une alternative germano-norvégienne face à l’offre sud-coréenne
Le choix germano-norvégien s’appuie sur le Type 212CD, une version rallongée du 212A, mesurant environ 73 mètres de long et déplaçant près de 2 800 tonnes en immersion. Ce sous-marin utilise une pile à combustible polymère AIP associée à des moteurs diesel MTU, permettant un fonctionnement particulièrement silencieux en mode émission contrôlée (EMCON).
La plateforme de combat ORCCA, combinée à des mâts optroniques modernes et une suite de sonars destinés à la navigation, à la détection de mines et au pistage, offre robustesse et forte capacité de survie avec une exposition limitée du mât. En comparaison, l’offre sud-coréenne KSS-III privilégie le volume interne et l’endurance grâce à des batteries lithium-ion complétées par un système AIP, procurant une plus grande réserve d’énergie pour des immersions prolongées et un profil d’activités moins prévisible lors de l’utilisation du schnorchel.
La présence d’un compartiment vertical de dix cellules sur certaines versions ne témoigne pas d’un besoin canadien d’attaque navale, mais illustre une marge de manœuvre pour de futures charges utiles, véhicules sous-marins sans équipage (UUV) ou capteurs déployables. Dans les deux cas, les offres incluent des compensations visant à soutenir la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) canadienne et à consolider une base industrielle nationale à long terme. Le ministre canadien de la Défense se rendra prochainement en Corée du Sud, tandis que son homologue allemand a exprimé sa volonté de collaborer étroitement avec le Canada.
Un plan d’équipement multidimensionnel centré sur le raffermissement des capacités aériennes et navales
Au-delà des sous-marins, le plan canadien regroupe plusieurs acquisitions majeures déjà annoncées ou difficiles à différer. La modernisation de la flotte de chasseurs est lancée avec l’achat de 88 F-35A. Leur principale force réside dans la fusion de données autour du radar AESA AN/APG-81, le partage discret via le lien MADL ainsi qu’une gamme complète d’armes air-air et air-surface compatibles avec les standards OTAN assurant une parfaite interopérabilité.
Pour la patrouille maritime, l’acquisition des P-8A Poseidon cible la guerre anti-sous-marine (ASW) et anti-navire (ASuW), tout en assurant des missions de recherche et sauvetage longue portée. Ces avions combinent le radar AN/APY-10, des bouées acoustiques multistatiques, des liaisons de données tactiques et la capacité de transporter des missiles antinavires.
Dans la catégorie renseignement, surveillance, reconnaissance (ISR) et frappe, le programme de systèmes de drones MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance) prévoit une flotte proche du MQ-9B, avec une autonomie de plus de 40 heures, la capacité SATCOM, des fonctions avancées de détection et d’évitement, ainsi qu’une intégration dans un réseau de commandement et de contrôle (RMP/COP) commun.
La flotte de surface repose encore sur le programme canadien de combat maritime dérivé du Type 26, équipé du radar SPY-7, d’une gestion de combat de niveau AEGIS, de lanceurs verticaux Mk 41, d’un canon de 127 mm et de sonars à proue et remorqués pour un ASW haute performance et une défense de groupe améliorée.
Le pilier de la mobilité stratégique est assuré par l’A330 MRTT CC-330, combinant transport et ravitaillement en vol avec une capacité interne de carburant supérieure à 100 tonnes, garantissant ainsi un appui durable aux chasseurs et aux déploiements hors-zone. Dans le Grand Nord, les patrouilleurs arctiques renforcés contre la glace (AOPS) de classe Harry DeWolf étendent la présence souveraine et améliorent la connaissance du domaine avec un armement modeste, mais une logistique persistante essentielle.
Pour les forces terrestres, la défense aérienne courte portée (GBAD) renouvelle son importance avec un programme dédié à la protection des unités en manœuvre contre les menaces aériennes basses et les drones, intégrant des systèmes de commandement et contrôle (C2) ainsi que des liens de données standards OTAN.
Enfin, la modernisation du NORAD demeure un effort central, avec des radars de nouvelle génération déployés le long de l’axe nord, et des améliorations des chaînes de surveillance et de commandement pour alimenter un centre opérationnel partagé (COP) plus dense et plus réactif.
Un renforcement opérationnel global en faveur de la souveraineté et de la sécurité collective
Cette évolution s’appuie d’abord sur la permanence opérationnelle. Les sous-marins dotés d’AIP et d’une optronique moderne étendent les patrouilles à faible signature et offrent un champ d’observation élargi à des profondeurs periscopiques, soutenant ainsi un COP maritime solide dans l’Atlantique Nord et l’Arctique. Le P-8A complète cette posture ASW avec une combinaison éprouvée de capteurs et d’armes, tout en assurant une connectivité cohérente avec les frégates et sous-marins.
Le F-35A joue un rôle clé en tant que nœud de fusion et de contre-mesures, capable de pénétrer les défenses, d’ouvrir des corridors et de produire une image partagée à faible latence. Sur le terrain, le système GBAD rétablit une bulle défensive contre les vecteurs aériens lents, les roquettes et les munitions rôdeuses, tandis que le MRTT procure la profondeur nécessaire pour le ravitaillement et la projection. L’impact immédiat est un cycle raccourci ISR-cibles-attaque, des profils EMCON plus fiables et une interopérabilité optimisée jusqu’aux postes de commandement.
L’économie de défense se restructure. L’association de sous-marins, frégates, chasseurs, avions de patrouille maritime, RPAS et ravitailleurs crée des chaînes de soutien différentes mais interconnectées avec des économies d’échelle et des interdépendances critiques à maîtriser. Si elles sont bien organisées, les compensations industrielles permettront de dynamiser la chaîne d’approvisionnement nationale en capteurs, logiciels de mission, mécatronique et soutien en service, couvrant des domaines spécifiques comme les matériaux composites adaptés aux climats froids ou la criogénie des systèmes AIP.
La gouvernance du programme s’avère déterminante, car la synchronisation des jalons techniques et des profils de paiement conditionne l’absorption industrielle et le respect des délais prévus.
Dans l’ensemble, ce plan repositionne le Canada comme un contributeur fiable à la sécurité collective. L’adoption du 212CD renforcerait la coopération européenne consolidée entre la Norvège et l’Allemagne, facilitant l’entraînement et le soutien partagé dans l’Atlantique Nord. La sélection du KSS-III viendrait renforcer un point d’appui stratégique dans la région Indo-Pacifique, élargissant la coopération avec Séoul et les marines partenaires en guerre anti-sous-marine.
Dans les deux scénarios, l’alliance entre F-35A, P-8A et les frégates de type 26 canadiennes renforce l’architecture OTAN, réduit les délais d’alerte et complique les capacités ASW adverses. Si la discipline budgétaire est maintenue et les compensations adéquates, la trajectoire choisie place Ottawa au niveau d’effort requis pour la stabilité euro-atlantique et la sécurisation des lignes de communication maritime.
Alain Servaes