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Le programme de la Royal Navy visant à développer un Navire de Soutien Polyvalent (MRSS), récemment renommé Multi-Role Strike Ship, a pour objectif de remplacer les navires de débarquement de la classe Albion, désormais retirés, ainsi que les Bay-class LSD(A) et le RFA Argus au début des années 2030.

En résumé, le MRSS doit offrir des capacités d’aviation et de bassin à radier, des baies modulaires pour différentes missions, des infrastructures médicales et de commandement robustes, ainsi que la possibilité d’opérer des systèmes sans pilote dans des environnements contestés.

Parmi les concepts envisagés, la famille Damen Enforcer de navires de projection est un candidat crédible. Développée dans les années 1990 par le chantier naval néerlandais Schelde (désormais Damen), la conception Enforcer sert de base aux classes Rotterdam des Pays-Bas, Galicia en Espagne, et aux navires Bay britanniques. Son solide retour d’expérience opérationnel et sa conception adaptable conduisent certains experts à envisager qu’une version évoluée d’Enforcer pourrait constituer la base du MRSS.

Un parcours opérationnel reconnu

La famille Enforcer compte des navires de 13 000 à 16 000 tonnes et mesurant entre 160 et 180 mètres de longueur. Leur caractéristique principale est la combinaison d’un bassin à radier à l’arrière pour les engins de débarquement, associé à un pont d’envol et un hangar pour hélicoptères.

Par exemple, la classe Rotterdam transporte 600 soldats, plus de 30 chars principaux et peut opérer deux gros hélicoptères, tout en offrant un hôpital de classe II. La classe Bay, dérivée de l’Enforcer, embarque 24 chars ou 150 camions et dispose d’un pont d’envol adapté aux Chinook.

Ces navires ont montré leur polyvalence : la Rotterdam a commandé des opérations de l’OTAN au large de la Somalie, appuyé des secours humanitaires dans les Caraïbes et servi de plateforme de commandement lors d’exercices multinationales. Les LPD espagnols de la classe Galicia ont été déployés pour des missions humanitaires et de lutte contre la piraterie.

Quant aux Bay-class britanniques, ils sont considérés comme « flexibles et économiquement intéressants », participant à des déploiements de commandos, des patrouilles antidrogue et des opérations de secours après des ouragans. L’acquisition par l’Australie de l’ex-RFA Largs Bay (désormais HMAS Choules) témoigne également de l’utilité du design.

Les exigences du MRSS

Le MRSS doit offrir plus qu’une simple capacité de transport. Il doit combiner les fonctions d’un navire de débarquement amphibie, d’un centre de commandement, d’un navire-hôpital et d’une plateforme modulaire pour systèmes sans pilote.

La coque Enforcer peut être aménagée avec différentes superstructures et configurations internes. Ses ponts véhicules et de fret peuvent être reconfigurés ou containerisés pour créer les baies modulaires recherchées par la Royal Navy. Les installations aviation sont déjà vastes, avec des grands ponts d’envol et des hangars capables d’accueillir plusieurs hélicoptères, dont les variantes les plus grandes conçues pour les Chinook – un point clé à l’heure où la capacité de levage lourd et l’intégration des drones sont prioritaires.

Le bassin à radier peut accueillir plusieurs engins de débarquement et, avec adaptations, pourrait embarquer la prochaine génération de chalands Commando Utility Craft de la Royal Navy ou des véhicules de surface sans pilote. La classe Rotterdam, proche parente, dispose déjà d’un hôpital complet et a servi de centre d’opérations conjointes, démontrant que les infrastructures médicales et de commandement peuvent s’intégrer efficacement au design.

Limites en matière de résilience et de défense

Toutefois, l’Enforcer présente des lacunes en termes de survie et d’autodéfense. Les versions actuelles ont été construites selon des normes auxiliaires, adaptées à des environnements permissifs, avec un armement défensif léger et une protection limitée contre les menaces. Or, le MRSS devra évoluer dans des zones littorales contestées, nécessitant une protection renforcée et des systèmes défensifs plus sophistiqués.

Une version adaptée pour la Royal Navy nécessiterait des améliorations substantielles, notamment des lance-leurres, des armes à tir rapproché et des espaces réservés pour des modules missiles, afin de respecter les normes britanniques exigeantes en matière de survivabilité.

Variante Longueur (m) Maître-bau (m) Vitesse (nd) Équipage Force embarquée (soldats, véhicules)
Enforcer 18028 180 28 18 ~155 590–790
Enforcer 16828 168 28 18 ~147 510–680
Enforcer 15628 156 28 18 ~147 430–560
Enforcer 14428 144 28 18 ~124 370–480
Enforcer 14426 144 26 18 ~95 340–430
Enforcer 13226 132 26 18 ~95 260–350
Enforcer 12026 120 26 18 ~90 200–270

Les variantes les plus grandes, 180 et 168 mètres, sont proches en taille des Bay-class britanniques et offriraient la capacité de transport et les équipements aviation attendus pour le MRSS.

Les versions intermédiaires de 156 et 144 mètres offrent un compromis entre capacité de troupes et véhicules et effectifs à bord plus réduits, pouvant convenir à des missions de sécurité régionale ou constabulary. Les plus petits navires de 132 et 120 mètres embarquent moins de 350 soldats et seraient mieux adaptés à des opérations amphibies secondaires ou à des rôles auxiliaires, insuffisants toutefois pour répondre aux exigences complètes du MRSS.

La réalité industrielle

La simple adéquation technique ne suffit pas. La stratégie nationale britannique de construction navale impose que les grands bâtiments soient assemblés au Royaume-Uni par des équipes dirigées localement. Le tollé politique suscité par des offres étrangères pour le programme Fleet Solid Support témoigne de cette sensibilité.

Toute implication de Damen dans le MRSS devrait donc s’appuyer sur une construction réalisée au Royaume-Uni, avec Damen fournissant une expertise technique pendant que la construction s’effectue dans des chantiers britanniques. Une coentreprise ou un accord de licence est envisageable, dans la continuité du cadre établi en 2023 entre le Royaume-Uni et les Pays-Bas pour la coopération amphibie, ou encore de la construction des navires Fleet Solid Support par Navantia UK.

Damen a manifesté son intérêt pour ce type de collaboration, précisant que ses designs Enforcer peuvent être adaptés aux exigences britanniques. Cependant, les contraintes politiques excluent que Damen pilote seul l’offre pour le MRSS, qui devrait s’inscrire dans une structure de « Team UK » avec un partenaire industriel britannique principal.

Bilan

Les points forts de l’Enforcer résident dans son design mature, modulable et éprouvé en service. Il apporte à la Royal Navy une base solide avec un grand bassin à radier, une capacité aviation généreuse, des installations médicales et de commandement, ainsi qu’une modularité appréciable. L’expérience Bay-class a déjà prouvé qu’un dérivé Enforcer peut répondre aux besoins opérationnels britanniques.

Le principal talon d’Achille reste la résilience au combat. Le MRSS est destiné à devenir une plateforme “de frappe”, non un simple auxiliaire amené à évoluer en environnement à faible menace. Pour correspondre aux ambitions, l’Enforcer doit être complété par d’importants équipements défensifs et des standards renforcés de survivabilité. Si cela est techniquement réalisable, la question reste de savoir si adapter un modèle existant ou concevoir un navire sur mesure est plus rentable.

En synthèse, la famille Enforcer demeure l’une des pistes les plus sérieuses pour le MRSS, grâce à son historique et sa flexibilité, mais la conformité aux exigences de défense avancée et la préférence industrielle britannique sont des critères déterminants pour l’avenir du programme.