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Note de l’éditeur : Cet article a été initialement publié en 2019.

L’histoire de la Trêve de Noël 1914 est souvent considérée comme « rebattue », notamment dans les cercles historiques. Pourtant, elle reste un récit saisissant, dont la portée la plus forte se révèle auprès des jeunes militaires qui ne l’ont pas encore découverte. Il est difficile pour beaucoup de concevoir les horreurs du front occidental, et tout aussi ardu de comprendre la volonté des soldats à mettre de côté leurs différends en pleine tuerie. Les actions de cette trêve ne résonnent pas avec l’héroïsme de la Charge de Pickett, l’audace de Theodore Roosevelt Jr. guidant les débarquements à Utah Beach avec sa canne, ou le courage du USS Johnston affrontant la flotte japonaise à la bataille de Samar. Depuis douze ans, je revisite cette histoire à chaque Noël comme une leçon pour les aviateurs que je dirige, et désormais pour les aspirants que j’enseigne à l’Académie navale américaine. Elle m’offre un cadre précieux pour leur rappeler la gravité de leur mission. Curieusement, je la transmets à des membres de l’Air Force et de la Marine, deux corps qui accordent souvent peu de place aux tranchées de la Première Guerre mondiale, ce qui renforce selon moi l’importance de ce récit. La plupart des membres de ces forces combattent sans jamais croiser le regard direct de l’ennemi. Pourtant, la leçon de la trêve s’adresse à tous les militaires. Ceux qui appartiennent à la profession des armes doivent se souvenir de la trêve de Noël pour ce qu’elle fut, mais aussi apprendre de tout ce qu’elle ne fut pas.

Au terme des quatre premiers mois de la Première Guerre mondiale, les armées européennes avaient connu un effroyable massacre, probablement le plus grand de l’histoire militaire. Entre août et décembre 1914, 116 000 soldats allemands et 189 000 austro-hongrois furent tués, chiffres pourtant inférieurs aux 16 200 hommes de l’Expédition britannique et aux 30 000 Belges tombés durant la même période, mais surtout aux 300 000 soldats français victimes sur ce seul front. Sur le front de l’Est, les pertes russes avoisinaient les deux millions.

Ces chiffres, bien qu’immenses, ne surprennent plus les historiens ; ils ne représentent d’ailleurs qu’une fraction du bilan global du conflit. Mais pour ceux qui rejoignent aujourd’hui les forces armées, le contexte moderne offre un contraste saisissant. En effet, le nombre total de militaires tués, qu’ils soient américains, alliés, forces locales ou polices nationales, dans la « guerre mondiale contre le terrorisme » de 2001 à 2018, dépasse à peine 125 000. Ainsi, plus d’hommes sont morts d’un seul côté d’une tranchée en quatre mois durant la Première Guerre mondiale que dans près de deux décennies de combats contemporains. Une telle ampleur de pertes, en termes humains, stratégiques et politiques, reste difficile à imaginer.

Face à ce niveau de carnage des deux côtés, l’idée qu’un moment de paix spontanée ait pu surgir semble presque invraisemblable, contredisant la logique même du conflit. Pourtant, c’est ce qui s’est produit. Aucun lieu ni unité spécifique ne fut à l’origine de la trêve. Elle ne jaillit pas, telle Athéna, pleinement formée sur les champs de bataille, mais émergea progressivement, sporadiquement et simultanément dans plusieurs secteurs. Il n’y eut aucun plan concerté ni conspiration pour organiser ces cessez-le-feu, même si les états-majors en anticipaient l’éventualité. Le général allemand Erich von Falkenhayn, chef d’état-major, interdit formellement ces initiatives et menaça de sanctions ceux qui les encourageraient. Pourtant, les ordres venant de la hiérarchie furent impuissants face à l’élan de fraternité des hommes dans les tranchées.

Le soir de Noël 1914, les premiers signes apparurent. En raison du lien culturel fort avec la fête de Noël dans les traditions germaniques, ce furent majoritairement les troupes allemandes ou autrichiennes qui firent le premier pas. Toute la journée, des soldats de rang inférieur furent envoyés vers les lignes arrière pour récupérer des vivres spéciaux, du courrier, ou de petits sapins décorés de bougies. Carl Mühlegg, un simple soldat du 17e régiment bavarois stationné près de Langemarck, accomplît un voyage de 18 miles aller-retour pour livrer un sapin à son capitaine. Ce dernier alluma solennellement les bougies et souhaita la paix pour ses hommes, pour l’Allemagne, et pour le monde. Mühlegg écrivit par la suite : « Jamais je n’ai été aussi vivement conscient de la folie de la guerre ».

Dans des poches isolées du front occidental, les tirs cessèrent principalement la veille de Noël, puis la trêve s’étendit tout au long de la journée. À la tombée du jour en France, la violence devint l’exception. Les initiatives pacifiques commencèrent souvent par de simples échanges : dans le silence du soir, loin des explosions d’artillerie, les soldats s’échangèrent des vœux de « Joyeux Noël » accompagnés de boutades et d’invectives fraternelles, selon l’habitude militaire. Ils communiquèrent par des bannières, des ardoises, mais surtout par le chant, les chants régimentaires allemands étant répondus par des chansons populaires britanniques, et vice versa. Quand la nuit tomba, le front ouest changea d’allure. Près de Chapelle d’Armentières, à la frontière franco-belge, des sapins de Noël aux bougies allumées bordaient les tranchées allemandes « comme les rampeaux d’un théâtre », selon un soldat britannique. Sur ce décor, la douce mélodie de Stille Nacht (Douce Nuit) flottait au-dessus des lignes. Les Britanniques écoutaient, fascinés. À la fin de la chanson, plusieurs unités anglaises, à leur propre surprise même, applaudirent ou firent feu de fusées pour marquer leur appréciation. Les Britanniques demandèrent des rappels et des concours de chants improvisés émergèrent le long du front.

De ces chants naquirent les premières invitations à traverser le « no man’s land ». Les panneaux affichant « pas de combat » et « Joyeux Noël » devinrent rapidement des invitations à dialoguer. Sur les lignes françaises, des officiers allemands appelèrent « Kameraden, Kameraden ! Rendez-vous ! » en agitant des drapeaux blancs. À l’aube du jour de Noël, les canons se turent, excepté dans certains secteurs au contact des Russes et des Serbes, ou là où les légionnaires étrangers français étaient déployés en Alsace. Les actes de fraternisation varièrent selon le terrain, les unités en présence et la configuration des champs de bataille. L’échange d’objets insignifiants fut très répandu : boutons d’uniforme, badges, cigarettes, mais aussi des petits boîtes de friandises et tabac offertes aux forces britanniques par le fond annuel de Noël de la princesse Mary, ou les boucles de ceinture allemandes marquées du slogan Gott mit uns (« Dieu est avec nous »), qui faisaient partie des présents les plus prisés.

Des gestes moins conventionnels eurent également lieu. Des soldats organisèrent des cérémonies funéraires pour leurs camarades tombés, visibles dans le no man’s land. Les deux camps assistaient à ces offices, où un aumônier de chaque côté lisait tour à tour en anglais et en allemand. On partageait nourriture et boissons, on échangeait récits et lettres, proposant même ses adresses pour rester en contact après la guerre. Le 2e Royal Welsh Fusiliers partagèrent deux barils de bière avec les Allemands, bien que ni l’un ni l’autre des deux camps n’eussent l’appétit pour la bière française qu’ils décrivaient unanimement comme « imbuvable ».

Mais l’événement le plus célèbre reste les matchs de football (soccer, pour nos lecteurs américains). Là où le no man’s land n’était pas réduit à un territoire dévasté par des cratères, les soldats profitèrent de la trêve pour courir librement au-delà des tranchées. La majorité des rencontres furent des parties amicales ou des compétitions internes aux unités. Toutefois, plusieurs affrontements franchirent les lignes dans la région des Flandres. Les meilleures négociations se faisaient parfois sous la forme de petits paris concluants l’une ou l’autre des rencontres, comme le défi des Highlanders Sutherland en kilt au 133e régiment saxon, pour une bouteille de schnaps. Aucun vainqueur universel ne ressortit de cette « Coupe du Monde » improvisée de 1914, les victoires alternant régulièrement entre les deux camps.

Cette paix exceptionnelle ne devait toutefois pas durer. Une fois les activités de la trêve rapportées dans la chaîne de commandement, la réaction de la hiérarchie fut plutôt virulente. Le maréchal Sir John French, commandant en chef des forces britanniques expéditionnaires, irrité par l’infraction aux ordres, déclara : « J’ai émis des ordres immédiats pour empêcher le retour de tels comportements » et imposa des sanctions aux soldats ayant fraternisé avec l’ennemi. La même réponse fut observée dans les états-majors français, belges, allemands et austro-hongrois, mêlant menaces de punitions et ordres de reprise des bombardements. Bien que les journaux et photographies aient créé un véritable engouement autour de cette paix spontanée, la trêve ne se renouvela jamais.

Les soldats ayant traversé les tranchées ce jour-là ne prétendaient pas mettre fin au conflit. Aucun ne s’attendait à ce que ce cessez-le-feu dépasse la seule journée de Noël. Un soldat britannique se souvenait : « Il n’y avait pas la moindre trace de haine ce jour-là. Et pourtant, chez nous, la volonté de faire la guerre et de vaincre ne faiblit pas un instant ». Après cette parenthèse, les hommes se séparèrent avec la conviction qu’ils pouvaient rester cordiaux, mais pas amis. Un soldat allemand adressa à son homologue britannique ces mots d’adieu : « Aujourd’hui nous avons la paix. Demain vous combattez pour votre pays, moi pour le mien. Bonne chance ». D’autres tentatives de trêve eurent lieu en 1915, mais elles furent d’une portée et d’une durée bien plus limitées. La guerre reprit ses droits dans les esprits des combattants.

Le printemps 1915 fut marqué par le torpillage du Lusitania, le début de la guerre sous-marine sans restriction, les premiers bombardements au zeppelin sur Londres, et la première utilisation de gaz toxiques à Ypres. À Noël 1916, la solidarité entre combattants s’était muée en rancunes nées de la longueur et de l’horreur du conflit, et les sentiments de la trêve de Noël n’avaient pas survécu.

Je trouve dans cet épisode une portée profondément signifiante : malgré toute la destruction, la haine et l’amertume ne purent effacer l’humanité commune aux ennemis. Cette vérité m’a poussé chaque décembre à faire revivre cette histoire auprès de mes aviateurs, puis de mes aspirants. Parmi les quelque 2 000 soldats avec qui j’ai travaillé, nombreux sont ceux qui en ont ressenti l’impact. En racontant les détails de la trêve et de l’enfer du front occidental, j’essaie de transmettre cette leçon : le devoir et l’humanité sont deux vertus qui unissent la profession militaire, mais elles coexistent en tension et doivent être soigneusement équilibrées.

Les soldats de la Première Guerre mondiale consacrèrent un jour à célébrer leur humanité commune, puis 1 567 jours à la détruire. Le conflit fit au total plus de 7 millions de morts. Ce fut un moment bref, unique et impossible à répéter. Personne dans les tranchées de 1914 n’avait le pouvoir de mettre fin à la guerre, et leur discipline aussi bien que leur honneur exigeaient le retour au combat. Autrement, cela aurait signifié mutinerie ou désertion. Les guerres se livrent entre nations, et les soldats ne sont que les instruments de ces tensions politiques. La trêve de Noël ne doit pas non plus être interprétée exclusivement sous un prisme religieux. En 1968, les forces américaines respectèrent un cessez-le-feu de sept jours proposé par le Nord-Vietnam à l’occasion du Nouvel An lunaire… trois jours plus tard, la trêve du Têt fut brisée par l’offensive du même nom. En 1973, Israël fut attaqué lors de Yom Kippour, coïncidant aussi avec le ramadan.

La plus importante leçon de cette trêve n’a donc rien à voir avec la religion, les fêtes ou la paix. Je ne défends pas l’idée qu’on ne doit pas chercher à détruire la capacité de combat de l’ennemi. Bien au contraire. L’image des soldats se serrant la main dans le no man’s land est là pour rappeler que l’ennemi est un être humain. Un lien inextricable d’humanité les unit, même s’ils s’affrontent. Que l’on observe les ennemis d’une tranchée voisine ou à des milliers de kilomètres par le biais d’un drone, il revient à chaque militaire de reconnaître la lourde responsabilité qu’implique la prise de vie. Nous utilisons des termes tels que « homme en âge militaire » car ils facilitent la décision d’attaque, mais ils occultent le fait que la cible peut être un fils, un frère, un père ayant ses propres projets et rêves. La trêve de Noël doit donc rappeler à chaque soldat l’extrême gravité du rôle qu’il joue.

Le métier militaire est difficile. En tant que militaires, nous sommes prêts à infliger la violence pour défendre d’autres. Notre raison d’être est de faire souffrir et de détruire. Ce n’est pas une mission prise à la légère ni un sujet de dérision. Nous sommes les défenseurs du peuple, que nous soyons soldats ou marines portant la vie ou la mort pour combattre des insurgés, ou aviateurs et marins capables de déclencher des milliers d’armes nucléaires en un instant. Ce niveau de responsabilité, envers la nation, envers nos camarades et envers l’humanité, est immense et témoigne de la confiance que les citoyens placent en nous.

Le combat est le domaine des soldats, un art désincarné qui consiste à conquérir et tenir un terrain par la force des armes. Il ne devrait y avoir ni colère ni haine dans le combat. Les soldats des deux camps accomplissent leur devoir. Pourtant, les gestes de respect entre belligérants se sont raréfiés depuis la Seconde Guerre mondiale. Des actes tels que les salutations respectueuses des marins japonais envers l’équipage du USS Johnston à Leyte, ou l’escorte d’un B-17 américain désemparé par un avion allemand au-delà des tirs antiaériens, se font aujourd’hui plus rares. Reconnaître l’humanité de l’adversaire tout en remplissant son devoir de combattant augmente considérablement le poids moral supporté par les soldats, qui acceptent ainsi le coût véritable de la guerre. Il est essentiel que les générations futures s’efforcent de mener les conflits avec cette exigence morale élevée.

Je conclus toujours mes cours de la même manière. Je rappelle à mes élèves la phrase du président Kennedy lors du Commencement Address à l’American University en 1963 : « Au fond, notre lien le plus fondamental est que nous partageons cette petite planète. Nous respirons tous le même air. Nous chérissons tous l’avenir de nos enfants. Et nous sommes tous mortels ». Enfin, je leur adresse un défi, qu’ils soient aviateurs, aspirants ou citoyens du monde : quelles colères pourraient-ils lâcher prise, quelles haines pourraient-ils pardonner, quelles querelles pourraient-ils clore, s’ils acceptaient de sortir de leurs tranchées ? Que peut accomplir un seul homme, que peut réaliser l’humanité tout entière, si un jour seulement toutes les vieilles rancunes étaient abandonnées, si le pain était rompu avec l’ennemi, et si tous comprenaient leur égale humanité ?

Joe Eanett a servi pendant douze ans comme officier de l’US Air Force dans les forces de sécurité et le renseignement. Il est actuellement instructeur en histoire navale à l’US Naval Academy. Diplômé en 2007 du Virginia Military Institute, il est titulaire d’un master en histoire militaire de l’Université Norwich. Il a été déployé en soutien à l’opération Iraqi Freedom avec la 4e brigade, 1re division blindée, a soutenu l’opération Enduring Freedom et participé aux opérations de secours lors du tsunami japonais de 2011 dans le cadre de l’opération Tomodachi.

Les opinions exprimées ici sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de l’US Air Force, de la Marine américaine, du Département de la Défense ou d’autres instances gouvernementales des États-Unis.