De nouvelles images diffusées sur les réseaux sociaux chinois révèlent des changements significatifs dans la configuration des chasseurs de sixième génération en cours de développement en Chine, témoignant d’une accélération marquée du programme.
Parmi ces évolutions, un second prototype d’un chasseur lourd sans empennage arrière, lié à Chengdu, se distingue par des sorties de moteurs angulaires bidimensionnelles et une configuration à trois moteurs. Ces mises à jour apparaissent environ dix mois après les premières apparitions publiques, suggérant une avancée rapide vers une phase formelle de tests en vol.
Des images haute résolution, circulant depuis fin août, indiquent que ce prototype lourd sans empennage ainsi que son homologue plus léger, également sans queue, effectuent des essais dans des zones d’essais éloignées de l’ouest de la Chine, avec de nombreuses journées d’activités de roulage et de vols enregistrés. La fréquence et la visibilité de ces essais, combinées à la nouvelle géométrie des échappements observée, suggèrent que ce programme progresse ouvertement, s’affranchissant des seuls terrains d’usine.
Une analyse indépendante de la nouvelle structure du fuselage met en lumière les objectifs des ingénieurs. Le deuxième prototype lourd affiche des prises d’air, un train d’atterrissage et des sorties moteur repensés, supprimant la structure de couverture présente sur le premier prototype et permettant ainsi la mise en œuvre d’une vectorisation de poussée bidimensionnelle. Aucun détail officiel n’a encore été communiqué concernant les moteurs. Toutefois, comme le souligne FlightGlobal, il est possible que les premiers prototypes utilisent des moteurs de type WS-10, pendant que la famille WS-15 est en développement, suivant la même logique que celle adoptée précédemment pour le J-20.
Pékin reste discret sur les noms des programmes, mais les médias d’État chinois continuent à désigner informellement l’appareil sous la désignation J-36. Le Global Times, reprenant des informations étrangères, mentionne l’existence d’un « second prototype » tout en précisant que cette appellation n’est pas confirmée et que l’authenticité de certaines images est toujours en cours de vérification. Cette stratégie, classique, constitue néanmoins une reconnaissance indirecte de l’intense travail mené sur un chasseur lourd, sans empennage arrière et à propulsion multiple.
Les modifications visibles semblent traduire la recherche d’un équilibre entre maîtrise de la signature radar et contrôle optimal en forts angles d’attaque. Le passage à des sorties de moteurs angulaires, à l’instar du F-22, sur le dernier prototype n’est pas une simple question esthétique. La vectorisation bidimensionnelle de poussée permet de contrôler l’assiette et le lacet avec une traînée aérodynamique réduite et une signature infrarouge potentiellement moindre, un avantage crucial sur un avion de grande taille devant gérer des flux thermiques importants tout en conservant sa maniabilité à basse altitude comme en haute altitude.
La comparaison faite par le South China Morning Post entre les nouvelles buses d’échappement et celles du F-22 Raptor reflète cette intention et s’inscrit dans la longue expérimentation chinoise du contrôle vectoriel de poussée, notamment testée sur un banc d’essai à partir du J-10B.
Les tendances observées en matière de matériaux furtifs et de propulsion correspondent également aux caractéristiques structurales des appareils. Fin 2024, les autorités chinoises ont publié une nouvelle norme d’essai des matériaux furtifs nécessitant une absorption sur des bandes de fréquences basses et hautes, tout en conservant un profil mince et léger. Ces exigences favorisent l’utilisation de composites avancés et de métamatériaux d’ingénierie, typiques des avions de sixième génération.
Parallèlement, les instituts chinois ont fait progresser les technologies de refroidissement des superalliages pour supporter des températures plus élevées dans les turbines et prolonger leur durée de vie, améliorant ainsi directement les capacités de poussée et la puissance électrique nécessaires au prototype lourd.
Les descriptions issues de sources ouvertes présentent ce chasseur lourd sans empennage comme le plus grand concept de son genre en développement à l’échelle mondiale, une plateforme mise en avant par son autonomie, ses capteurs étendus et sa capacité en munitions, plutôt que par ses performances instantanées. Les dernières images suggèrent que la Chine vise à accroître l’endurance, la charge utile et la génération d’énergie grâce à la masse de ce modèle.
Le signal industriel est tout aussi important que l’aspect militaire. L’activité autour de la ligne de production de Chengdu semble synchronisée avec un effort concurrent sans précédent, rapporté tant par les médias chinois qu’étrangers, renforçant l’hypothèse selon laquelle Pékin entretient deux bureaux d’études en compétition. Le fait que le South China Morning Post relate le développement de deux programmes de chasseurs de sixième génération à quelques mois d’écart constitue l’indicateur public le plus net que la Chine souhaite déployer un portefeuille diversifié plutôt qu’une solution unique sophistiquée, complexifiant ainsi la planification des adversaires et augmentant la capacité chinoise de tests et d’évaluations.
Pour les planificateurs américains et leurs alliés, ces développements revêtent une importance stratégique. Le programme américain Next Generation Air Dominance (NGAD), suivi publiquement au Congrès avec le projet de l’avion F-47 comme système piloté parmi une famille plus large, vise une autonomie de combat supérieure à 1000 milles nautiques, une vitesse supérieure à celle du F-22, ainsi qu’une intégration approfondie au sein d’un système de combat collaboratif (CCA).
Ce programme reste financé et en cours, mais fait l’objet d’un examen rigoureux sur les coûts et délais au Capitole. Si la Chine parvient à accélérer la mise en service d’un chasseur furtif lourd et longue portée avant les prévisions, cela mettrait sous pression le calendrier du NGAD et les capacités opérationnelles des ravitailleurs aériens ainsi que des missions de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR) américaines.
L’Europe, quant à elle, poursuit ses propres programmes : le Global Combat Air Programme (GCAP) réunissant Royaume-Uni, Italie et Japon prévoit une entrée en service aux alentours de 2035 selon les documents officiels de la RAF et du Parlement britannique, tandis que le calendrier du FCAS franco-allemand-espagnol, ciblé vers 2040, subit de nouveaux questionnements à la suite de retards et de différends sur le leadership cet automne. Une mise en service chinoise plus rapide réduirait ainsi l’écart générationnel non seulement avec Washington, mais aussi avec Londres, Rome, Tokyo, Paris, Berlin et Madrid.
Le redesign des sorties moteur du deuxième prototype lourd indique que la Chine est proche d’une solution aux deux défis majeurs d’un chasseur furtif lourd : la vectorisation de poussée avec un contrôle précis de la signature infrarouge et la gestion thermique en puissance soutenue. Combinés à des normes plus strictes sur les matériaux furtifs et aux progrès constants en propulsion, ces éléments rendent le développement moins spéculatif et davantage programmatique.
Alain Servaes