Le drone turc Bayraktar TB2 s’équipe d’un missile antimissile innovant pour neutraliser les drones adverses

La Turquie franchit une étape majeure dans la guerre des drones avec le développement du missile mini-cruise Kemankes 1 à guidage optique et intelligence artificielle, capable d’intercepter des objectifs aériens en mouvement. Intégré au Bayraktar TB2 et à ses successeurs, ce système offre une nouvelle capacité de défense aérienne inédite pour un drone de cette catégorie.

Le 28 juin 2025, le groupe Baykar, acteur majeur de l’industrie aérospatiale turque, a annoncé le succès du test en conditions réelles de son mini-missile de croisière Kemankes 1. Déployé depuis un drone de combat Bayraktar Akinci, ce missile a démontré sa capacité à identifier, suivre et détruire de manière autonome des cibles aériennes mouvantes, grâce à un système de guidage optique assisté par intelligence artificielle.

Cette innovation confère au Bayraktar TB2, drone moyen altitude et longue endurance (MALE) largement exporté, une fonction anti-drone, transformant ainsi sa vocation initiale orientée vers les frappes au sol en une plateforme polyvalente de défense aérienne. Ce développement intervient alors que les drones modifient profondément les champs de bataille contemporains, de l’Ukraine au Moyen-Orient, et pourrait influencer les tactiques de défense ainsi que les dynamiques du marché mondial de l’armement.

Intégrer cette capacité dans un système abordable comme le TB2, déjà éprouvé sur plusieurs théâtres d’opérations, représente un changement stratégique important face à la prolifération des systèmes aériens sans pilote utilisés à toutes fins militaires.

Kemankes 1 : un missile air-air compact et autonome

Le Kemankes 1 est un mini-missile de croisière propulsé par un moteur à réaction, développé par Baykar pour offrir précision et flexibilité. Ce missile légère, d’environ 30 kg, dispose d’une portée de plus de 200 km et d’une capacité de vol en attente d’une heure, permettant d’intercepter des cibles distantes.

Sa caractéristique principale réside dans son système de guidage optique, reposant sur la vision artificielle pour repérer et suivre de manière autonome des drones ennemis et autres cibles aériennes, de jour comme de nuit. À cela s’ajoute une résistance renforcée aux brouillages électroniques, un atout majeur dans des environnements contestés où la guerre électronique est intense.

De plus, le missile emploie des contre-mesures électroniques pour réduire ses signatures radar et infrarouge, améliorant ses chances de survie face aux défenses modernes. Contrairement aux missiles de croisière plus lourds comme le Tomahawk américain de plus de 1 000 kg, le Kemankes 1 mise sur la portabilité et un coût unitaire évalué à moins de 50 000 dollars, s’inscrivant ainsi dans une stratégie d’armement économique et efficace.

Sa conception permet une intégration aisée sur les drones Bayraktar TB2, TB3 et Akinci via des rails de lancement standardisés. Le TB2, capable de transporter jusqu’à 150 kg de charge utile, peut ainsi embarquer plusieurs missiles Kemankes 1 pour engager à la fois des cibles terrestres et aériennes. Les versions plus lourdes, TB3 et Akinci, offrent une capacité de charge supérieure (respectivement 280 kg et plus de 1 350 kg), ce qui pourrait faciliter des tactiques de saturation où plusieurs missiles neutralisent simultanément des menaces.

L’intelligence artificielle embarquée réduit la nécessité d’un pilotage constant, permettant au missile de s’adapter à des évolutions rapides du combat, comme des manœuvres d’évitement. Néanmoins, l’utilisation exclusive d’un guidage optique soulève des questions sur son efficacité en conditions météorologiques difficiles ou contre des cibles très agiles.

Le Bayraktar TB2 : une plate-forme éprouvée en pleine évolution

Depuis son entrée en service en 2014, le Bayraktar TB2 s’est imposé comme un drone MALE fiable et économique. Conçu par Baykar, il est déployé dans plus de 34 pays, y compris chez des membres de l’OTAN comme la Pologne et la Croatie, accumulant plus d’un million d’heures de vol à la fin 2024.

Le TB2 est un monoplan à aile haute propulsé par un moteur Rotax 912 de 100 chevaux, avec des variantes plus récentes comme le TB2T-AI disposant d’un moteur turbo capable d’atteindre 30 000 pieds d’altitude et une vitesse maximale de 160 nœuds. Son endurance peut atteindre 27 heures en vol continu, appuyée par des capteurs électro-optiques et infrarouges performants.

Traditionnellement équipé de munitions guidées laser comme les MAM-L (portée 14 km) et MAM-C (8 km), le TB2 a démontré son efficacité lors de plusieurs conflits, notamment en Azerbaïdjan en 2020, où il a détruit des chars et des systèmes de défense aérienne armeniens, influençant fortement l’issue du conflit dans le Haut-Karabakh.

La nouvelle intégration du Kemankes 1 permet au TB2 de compléter sa panoplie en offrant une défense contre les menaces aériennes à basse altitude, principalement les drones ennemis. Cette évolution comble une lacune importante face à la multiplication des drones à bas coût utilisés par des acteurs étatiques et non étatiques dans des zones de conflit.

Comparé à des systèmes rivaux comme le drone-suicide Lancet russe ou le Harop israélien, le Kemankes 1 propose un compromis unique mêlant autonomie, portée et prix compétitif, renforçant la position du TB2 dans le domaine des technologies anti-drone.

Applications tactiques dans les conflits modernes

L’ajout du missile antimissile ouvre de nouvelles possibilités tactiques pour les forces utilisant le TB2. Face à l’émergence massive de drones de reconnaissance et d’attaque, souvent opérés en essaims pour submerger les défenses classiques, le TB2 armé avec Kemankes 1 peut protéger des infrastructures critiques, contrôler des espaces aériens contestés et appuyer les forces au sol en neutralisant les drones adverses.

En Ukraine, par exemple, où les drones russes Orlan-10 ont été largement employés pour la surveillance, un TB2 équipé de Kemankes 1 permettrait de perturber ces capacités sans exposer d’avions pilotés. De même, en Afrique, dans des zones où des groupes comme Boko Haram utilisent des drones commerciaux à des fins offensives, ce système offrirait une alternative économique à des défenses antimissiles traditionnelles coûteuses.

Le TB2 a déjà prouvé sa flexibilité stratégique, comme lors de l’opération Bouclier du Printemps en Syrie en 2020 ou dans les opérations au Soudan en 2024, démontrant sa polyvalence et sa résistance dans des environnements de guerre électronique. La capacité d’engager des cibles aériennes viendrait renforcer ce spectre d’emploi, même si la vulnérabilité du TB2 à des systèmes de défense avancés comme le Pantsir russe reste un enjeu majeur.

Le test de juin 2025 avec l’Akinci a montré que le Kemankes 1 peut détruire une cible stationnaire en vol, confirmant son efficacité contre les UAVs à basse vitesse. Des essais supplémentaires sont programmés pour évaluer ses performances dans des conditions météorologiques difficiles et sous brouillage électronique.

Enjeux géopolitiques et technologiques

Cette réussite illustre la montée en puissance de la Turquie dans le marché mondial de la défense. Avec plus de 35 pays importateurs du TB2 et des accords récents avec l’Indonésie et l’Arabie Saoudite, la Turquie consolide sa place de fournisseur technologique majeur.

Le Kemankes 1, fabriqué à plus de 90 % localement, permet d’éviter les risques liés aux sanctions ou restrictions d’exportation, comme cela avait été le cas avec des composants canadiens ou autrichiens par le passé. Cette souveraineté industrielle augmente l’attractivité turque face à des pays souvent dépendants de matériels occidentaux ou chinois.

Parmi les concurrents, la Russie avec sa gamme ZALA et le missile Lancet-3, ainsi que la Chine avec DJI, développent leurs solutions anti-drone, mais offrent des performances ou des coûts différents. Israël propose aussi des systèmes avancés mais à un tarif plus élevé.

L’intégration de Kemankes 1 s’inscrit également dans des coopérations internationales, notamment avec Leonardo en Italie via la coentreprise LBA Systems, destinée à produire localement le TB3 pour des opérations depuis porte-avions.

Sur le plan régional, l’évolution du TB2 peut modifier les équilibres tactiques, notamment en Ukraine où la menace des drones russes est sensible, ou en Afrique où la lutte contre les groupes armés profite de ces capacités anti-drone. Toutefois, la prolifération de tels systèmes pourrait encourager une course aux technologies autonomes dans le domaine des drones.

Limites et défis à venir

Malgré ses avancées, le Kemankes 1 suscite des interrogations. Son guidage optique pourrait être affecté par des conditions météorologiques défavorables ou une forte présence de brouillage électronique, comme cela a été constaté en Ukraine. Son efficacité face à des cibles rapides et hautement manœuvrables, telles que des avions pilotés, n’est pas démontrée, ce qui limite probablement son emploi à la lutte contre les drones.

Par ailleurs, bien que la majorité des composants soient désormais produits localement, des dépendances passées soulignent les risques de ruptures dans les chaînes d’approvisionnement lors de conflits prolongés.

Le coût d’acquisition du TB2, considéré comme un point fort, pourrait augmenter avec l’ajout de systèmes sophistiqués comme le Kemankes 1, potentiellement une contrainte pour les forces aux budgets limités.

Enfin, l’impact humanitaire et psychologique des frappes de drones, déjà soulevé dans des conflits passés comme au Tigré, souligne l’importance d’une précision accrue pour limiter les dommages collatéraux, un challenge que devra relever l’intelligence artificielle embarquée.

Une étape déterminante

Le test réussi du missile Kemankes 1 confère au Bayraktar TB2 une capacité inédite : la chasse aux drones ennemis en vol. Cette combinaison d’intelligence artificielle et d’un coût maîtrisé positionne la Turquie comme un leader dans la guerre autonome.

Fort de son expérience opérationnelle, le TB2 renforce ainsi sa polyvalence, avec une portée qui pourrait redéfinir la lutte contre les menaces aériennes non conventionnelles. La poursuite de la production et l’ouverture vers de nouveaux marchés laissent entrevoir une montée en puissance continue de cette plateforme.

Baykar projette aussi d’intégrer le Kemankes 1 sur ses autres drones, TB3 et Akinci, avec des plans industriels ambitieux incluant des coentreprises en Europe et en Asie, témoignant d’une stratégie globale d’expansion.