Lors de l’exercice multinational Sea Breeze 2025, un drone ukrainien Leleka-100 a guidé avec précision des tirs du système d’artillerie à roquettes mobile HIMARS américain. Cette coopération illustre l’interopérabilité croissante entre l’Ukraine et l’OTAN, démontrant l’intégration avancée des technologies drones et systèmes d’armes dans un contexte de défense collective.
Dans une démonstration majeure des capacités de la guerre moderne, des marines ukrainiens ont orienté un système d’artillerie mobile à roquettes HIMARS de l’armée américaine à l’aide du drone de reconnaissance Leleka-100, développé en Ukraine, sur le camp d’entraînement de Smardan en Roumanie lors de l’exercice Sea Breeze 2025. Cet événement marque une étape importante dans les efforts de l’OTAN pour renforcer l’interopérabilité entre alliés et partenaires, en mettant en lumière l’expertise acquise par l’Ukraine au combat et son impact sur les opérations conjointes.
Le Sea Breeze 2025, qui s’est déroulé du 9 au 20 juin 2025 sous l’égide des forces armées roumaines, a réuni des unités des États-Unis, de la Roumanie, de la Bulgarie, de la Moldavie, de la Turquie et de l’Ukraine. L’objectif était de tester des tactiques interarmées dans un environnement multi-domaines complexe. L’intégration du drone Leleka-100 et du système HIMARS lors d’une simulation de frappe sur un poste de commandement ennemi a été l’un des faits marquants, montrant comment le retour d’expérience du conflit ukrainien influence la stratégie opérationnelle de l’OTAN.
Face à la montée des tensions en Europe de l’Est, cette collaboration illustre l’avenir des opérations militaires intégrées, où la technologie et le partage d’informations en temps réel jouent un rôle prépondérant dans la posture stratégique de l’Alliance et le développement des industries de défense.
Profil technique du Leleka-100 et du système HIMARS
Le Leleka-100, conçu par la société ukrainienne DeViRo, est un drone léger de reconnaissance polyvalent, destiné à la collecte d’informations en temps réel, à la surveillance et à l’acquisition de cibles. Pesant environ 5,5 kg, il dispose d’une autonomie de vol pouvant atteindre deux heures et d’une portée opérationnelle d’environ 40 kilomètres, selon les conditions.
Équipé de caméras électro-optiques et infrarouges haute résolution, il transmet des flux vidéo cryptés aux stations au sol, permettant une identification précise des cibles, même dans des environnements contestés. Sa conception compacte et son système de propulsion électrique facilitent sa portabilité tout en rendant sa détection difficile, un atout essentiel sur des champs de bataille où la guerre électronique et les dispositifs anti-drones sont courants. Sa capacité à fonctionner par mauvais temps et la modularité de ses charges utiles en font un outil clé dans les opérations ukrainiennes, notamment face aux forces russes.
Le HIMARS, fabriqué par Lockheed Martin, est un système d’artillerie à roquettes monté sur camion, reconnu pour sa précision et sa mobilité. Il peut lancer des roquettes guidées GMLRS sur une distance maximale de 80 km ou des missiles tactiques ATACMS à plus de 300 km. Sa capacité à tirer rapidement puis à se repositionner en quelques minutes en fait un atout majeur dans des scénarios de combat dynamiques.
Chaque lanceur HIMARS transporte six roquettes GMLRS ou un missile ATACMS, avec des munitions à haute puissance explosive ou à sous-munitions, destinées à neutraliser positions ennemies, centres de commandement ou infrastructures. Intégré à des systèmes de commandement et contrôle avancés, il peut recevoir des données de ciblage en temps réel, ce qui fut crucial durant Sea Breeze 2025.
La synergie entre le Leleka-100 et HIMARS repose sur leurs fonctions complémentaires : le drone fournit des images et des coordonnées précises aux opérateurs HIMARS pour des frappes exactes, grâce à des communications cryptées permettant une réactivité élevée et une réduction des risques de dommages collatéraux.
Comparé à d’autres drones de reconnaissance comme le Bayraktar TB2 turc, plus grand et aussi armé, le Leleka-100 se distingue par son encombrement réduit et son coût inférieur, le rendant attractif pour des pays recherchant des solutions efficaces et accessibles. Le HIMARS reste une référence dans sa catégorie, même si des systèmes russes comme le Tornado-S ou chinois comme le PHL-16 offrent des capacités similaires, mais avec un historique opérationnel moins éprouvé.
Une frappe simulée aux implications concrètes
Lors de Sea Breeze 2025, des marines ukrainiens du 30e corps marine ont démontré leur savoir-faire en utilisant le Leleka-100 pour guider le tir d’HIMARS dans une simulation d’attaque contre un poste de commandement ennemi. Les opérateurs ont déployé le drone pour la reconnaissance, repéré la cible et transmis des coordonnées exactes à l’équipe américaine.
L’exercice s’est déroulé sur le site de Smardan en Roumanie, avec une coordination sans faille entre drone et système d’artillerie. Le flux vidéo en direct a permis d’ajuster le tir en temps réel. Cette opération faisait partie d’un scénario plus vaste comprenant des tirs réels et un simulacre de raid amphibie en mer Noire, renforçant la formation des soldats impliqués.
Cette démonstration a une portée concrète : l’expérience accumulée par l’Ukraine dans les conflits contre la Russie, où HIMARS a détruit des cibles clés telles que dépôts d’armes et centres de commandement, valide la transférabilité de ces techniques aux forces alliées.
Un marine ukrainien, identifié uniquement comme « Brooks » et chef du staff de l’exercice, a souligné que ce type d’exercice donne aux forces ukrainiennes la possibilité de s’exercer aux normes OTAN en matière de planification et coordination de tir, renforçant ainsi leur interopérabilité. Cette expérience « sur le terrain » est précieuse, offrant plus de réalisme que les simples simulateurs ou cours théoriques.
L’opération a aussi illustré l’importance des systèmes de commandement, contrôle, communications, informatique, renseignement, surveillance et reconnaissance (C4ISR) dans la guerre moderne. En reliant les capteurs du Leleka-100 à HIMARS via des réseaux sécurisés, l’exercice a concrétisé les principes de la guerre centrée sur le réseau, où le partage d’informations en temps réel permet des frappes rapides et coordonnées. Cette capacité est particulièrement critique en mer Noire, zone stratégique où l’OTAN doit composer avec les activités militaires russes intenses, notamment navales et balistiques.
Valeur renseignement et défis contre les systèmes drones
Si l’intégration du Leleka-100 et HIMARS traduit un bond en avant en termes d’efficacité combat, elle pose aussi la question des vulnérabilités. La dépendance aux liaisons de données en temps réel entre drone et lance-roquettes expose des points faibles susceptibles d’être ciblés par l’électronique adverse.
Bien que les communications du Leleka-100 soient cryptées, elles restent potentiellement vulnérables à des techniques avancées de guerre électronique telles que le brouillage (jamming) ou l’usurpation (spoofing), pouvant perturber la navigation ou la transmission.
L’expérience ukrainienne face aux systèmes russes comme le Krasukha-4 laisse penser que le Leleka-100 est équipé de dispositifs anti-brouillage (notamment saut de fréquence) et de cryptages robustes. Pourtant, aucune protection n’est infaillible. Une perte de signal peut interrompre le processus de ciblage, forçant les opérateurs HIMARS à se rabattre sur des données préchargées ou d’autres moyens de surveillance, moins précis en temps réel.
Le drone dispose d’une autonomie minimum en cas d’interruption, pouvant regagner un point préprogrammé ou fonctionner en mode dégradé en attendant la restauration de la liaison. HIMARS peut de son côté utiliser les informations issues d’images satellites ou d’appareils pilotés, bien que ces supports soient moins rapides dans la réaction.
Le développement croissant des technologies anti-drones (counter-UAS) par des groupes comme Raytheon ou BAE Systems – comprenant brouilleurs radio-fréquence et intercepteurs laser – représente une menace potentielle pour des drones comme le Leleka-100, incitant à renforcer les contre-mesures comme les antennes anti-brouillage et une autonomie pilotée par intelligence artificielle.
Sur le plan stratégique, cette intégration amplifie la conscience situationnelle et la réactivité de l’OTAN, combinant la reconnaissance pointue du drone et la puissance de feu de HIMARS pour détecter et neutraliser rapidement des menaces. L’exercice rappelle cependant la compétition technologique intense dans les domaines de la guerre électronique et anti-drone, avec des solutions telles que le système Coyote de Raytheon déjà disponibles sur le marché.
Interopérabilité OTAN : un pont entre systèmes et nations
La réussite du jumelage Leleka-100/HIMARS confirme les progrès vers l’objectif de l’OTAN d’harmoniser les systèmes militaires divers des membres et partenaires. Bien que non membre de l’Alliance, l’Ukraine aligne de plus en plus ses pratiques militaires sur les standards OTAN, notamment en matière de planification et de communications.
Cette expérience a démontré la compatibilité du Leleka-100 avec les réseaux d’échange de données OTAN, probablement via le système Link 16, assurant un échange sécurisé et instantané d’informations tactiques. Une telle interopérabilité est cruciale pour la réussite des opérations coordonnées, où des retards ou erreurs peuvent compromettre les missions.
Cependant, des défis subsistent du fait des disparités logicielles, normes de chiffrement et architectures réseaux, compliquant l’intégration de systèmes venus de pays hors OTAN, comme l’Ukraine. L’utilisation de logiciels propriétaires par le Leleka-100 pourrait nécessiter des interfaces additionnelles pour s’aligner aux standards OTAN, engageant temps et ressources.
Malgré ces obstacles, l’exercice a mis en lumière le rôle croissant de l’Ukraine comme partenaire technologique de l’Alliance, renversant la dynamique habituelle d’expertise fournie par les pays occidentaux aux Etats d’Europe de l’Est.
Sur le plan géopolitique, cette collaboration renforce la défense du flanc oriental de l’OTAN, particulièrement en mer Noire, où le renforcement militaire russe suscite des inquiétudes. La Roumanie, hôte de Sea Breeze 2025, joue un rôle clé dans cette stratégie, tirant parti de sa position géographique pour contrer Moscou. La participation de la Moldavie, partenaire non membre, illustre aussi la complexité d’inclure des pays neutres dans les exercices militaires régionaux.
Perspectives industrielles et commerciales
Cette démonstration réussie ouvre des perspectives prometteuses pour l’industrie de défense ukrainienne, notamment pour DeViRo, fabricant du Leleka-100. Son drone, à la fois éprouvé sur le terrain et économique comparé aux solutions occidentales, suscite l’intérêt de pays d’Europe de l’Est et partenaires OTAN recherchant des options de reconnaissance performantes et abordables.
Le cadre prestigieux de l’exercice pourrait favoriser des opportunités d’exportation et positionner l’Ukraine en fournisseur crédible de technologies militaires. DeViRo bénéficie d’un avantage compétitif face à des acteurs comme Baykar en Turquie, grâce à des systèmes éprouvés à moindre coût.
La collaboration pourrait même s’étendre à des projets conjoints avec Lockheed Martin, constructeur de HIMARS, pour améliorer les capacités du drone, intégrer des capteurs avancés ou renforcer la compatibilité avec les systèmes OTAN. Ces alliances bénéfiques consolideraient à la fois l’économie ukrainienne et la diversification des chaînes d’approvisionnement de l’Alliance.
Potentiel de dérivés commerciaux
Au-delà du militaire, la technologie du Leleka-100 et son intégration avec HIMARS offre des débouchés civils. Le logiciel de traitement des données en temps réel et les communications sécurisées peuvent être adaptés aux drones commerciaux pour la logistique, la surveillance des infrastructures ou la gestion des catastrophes.
Par exemple, les capacités de caméra haute définition et de transmission cryptée peuvent servir à l’inspection de pipelines, à la surveillance des frontières ou à la cartographie en zones sinistrées, secteurs où la fiabilité et la sécurité sont indispensables.
Le fonctionnement autonome grâce à l’IA, ainsi que la modularité des charges utiles, pourraient aussi intéresser l’agriculture de précision ou l’urbanisme, offrant des sources de revenus additionnelles à l’industrie de défense ukrainienne.
L’évolution des systèmes C4ISR et la guerre en réseau
L’interopérabilité du Leleka-100 avec HIMARS illustre les tendances lourdes de la technologie militaire : recours intensif aux drones et aux cadres C4ISR (Commandement, Contrôle, Communication, Informatique, Renseignement, Surveillance et Reconnaissance). Ces systèmes apportent du renseignement en temps réel et facilitent les frappes de précision tout en préservant les vies humaines.
La réussite à Sea Breeze 2025 préfigure des avancées dans la guerre centrée sur le réseau, avec l’échange continu d’informations entre plateformes pour une conscience situationnelle partagée.
Les innovations, comme l’intelligence artificielle embarquée et les nouveaux protocoles de chiffrement, amélioreront les capacités du Leleka-100 dans des environnements contestés, alors que des améliorations des systèmes de ciblage HIMARS permettront de réduire les délais d’intervention.
Cependant, la prolifération d’armes électroniques et de systèmes anti-drones adverses reste un challenge, notamment avec les plateformes russes Repellent-1 ou Krasukha. L’OTAN travaille à standardiser ses protocoles C4ISR, exigeant d’importants efforts de formation et d’infrastructure, avec des centres conjoints avec l’Ukraine en Pologne déjà en activité.
Un nouveau paradigme pour l’OTAN et au-delà
L’intégration du drone ukrainien Leleka-100 au système HIMARS américain lors de Sea Breeze 2025 représente un tournant dans l’approche de l’OTAN face aux défis contemporains. L’alliance de l’expertise acquise par l’Ukraine en conditions réelles avec des technologies de pointe américaines montre la puissance de l’innovation collaborative dans des contextes complexes.
Cette réussite renforce l’interopérabilité de l’Alliance et élève le rôle de l’Ukraine comme acteur majeur de la stratégie défensive collective, notamment en mer Noire instable. Elle ouvre la voie à des partenariats industriels, des avancées technologiques et des débouchés export stratégiques, consolidant la place de l’Ukraine sur le marché mondial de la défense.
Restent toutefois des questions sur la pérennité de cette dynamique, face à l’évolution rapide des menaces. Les vulnérabilités inhérentes aux systèmes en réseau stimuleront-elles une nouvelle vague d’innovations anti-drones ? Alors que l’OTAN continue de s’adapter à ce paysage sécuritaire mouvant, les leçons tirées à Smardan façonneront sans doute la guerre future, avec des enjeux majeurs pour les planificateurs militaires et les décideurs industriels.