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Face à la sophistication croissante des arsenaux nucléaires et balistiques de la Corée du Nord, le Japon doit impérativement revoir sa stratégie de défense. Deux ans après sa première analyse sur le sujet, Tokuhiro Ikeda revient sur les mesures prises par Tokyo pour s’adapter à cette nouvelle donne stratégique et sur les défis qui restent à relever.

Depuis la publication de son article en 2023, « La stratégie du Japon face aux missiles nucléaires et balistiques de la Corée du Nord », la situation autour de l’arsenal nord-coréen a considérablement évolué. La Corée du Nord a développé des capacités nucléaires plus avancées, ce qui a obligé le Japon à renforcer ses dispositifs de défense. En réponse, Tokyo a doublé son budget de la défense conformément à trois documents officiels publiés fin 2022. En mars dernier, la création du Commandement des opérations conjointes japonais a renforcé la capacité des Forces d’autodéfense à exécuter leurs missions et à accroître leur coordination avec les forces américaines.

Le Japon s’est également engagée à améliorer ses défenses antimissiles intégrées et ses capacités de défense stratégique en frappe à distance, afin de contrer d’éventuelles incursions maritimes ou débarquements ennemis autour de l’archipel. Ces efforts incluent la construction de deux navires équipés du système Aegis, dans le cadre du projet de remplacement Aegis Ashore, la modernisation des destroyers lance-missiles Aegis existants pour qu’ils puissent lancer des missiles Tomahawk, ainsi que l’acquisition d’une flotte pouvant compter jusqu’à 400 de ces missiles de croisière.

Par ailleurs, le Japon développe des missiles longue portée sol-mer produits localement, capables d’être lancés depuis divers vecteurs tels que navires et avions, ainsi qu’un nouveau missile de précision guidée. La coopération avec les États-Unis s’intensifie notamment à travers le développement conjoint d’un intercepteur de phase de plané (Glide Phase Interceptor). Le pays explore aussi des technologies innovantes telles que le canon électromagnétique (railgun), le lancement vertical de missiles depuis des sous-marins, et la constitution d’une constellation satellitaire dédiée à une meilleure collecte de données de ciblage.

À l’avenir, le Japon devra aussi renforcer sa collaboration avec le système américain de défense antimissile « Golden Dome » et réfléchir sérieusement à développer non seulement des capacités de contre-attaque, mais aussi des options d’attaque préventive.

Dans son dernier livre blanc de la défense, Tokyo souligne le renforcement des relations militaires entre la Corée du Nord et la Russie comme une menace majeure. Concernant cette alliance, rien n’a encore confirmé que Pyongyang ait reçu un transfert direct de technologies nucléaires ou balistiques russes. Cependant, le traité de partenariat global signé entre Moscou et Pyongyang prévoit une coopération militaire accrue qui pourrait faciliter, à terme, un tel transfert. Par ailleurs, la participation de soldats nord-coréens en Ukraine est perçue comme une forme de contrepartie stratégique destinée à favoriser ce soutien futur, ainsi que l’approvisionnement en armement conventionnel moderne.

Le livre blanc analyse aussi les démonstrations de force conjointes entre la Russie et la Chine, qui constituent un signal direct à l’égard du Japon, notamment par des patrouilles navales coordonnées et des exercices aériens. En revanche, il n’y a pas eu d’activités militaires conjointes russes et nord-coréennes infringing directement sur la zone japonaise. Néanmoins, le traité d’alliance stipule que si l’un des deux pays entre « en état de guerre à la suite d’une invasion armée », l’autre doit lui apporter une assistance militaire sans délai, ce qui pourrait considérablement accroître la menace nord-coréenne pesant sur le Japon.

Face à ce contexte, Tokyo poursuit le renforcement de ses capacités de défense propres tout en consolidant sa coopération opérationnelle avec les États-Unis, notamment dans les domaines de la défense antimissile et de la dissuasion.

En matière de dissuasion punitive, le Japon s’appuie actuellement sur sa capacité à repousser les frappes avant même leur déclenchement, notamment via les systèmes antimissiles. La doctrine exclut pour l’instant les frappes préventives. Selon Tokuhiro Ikeda, cette stratégie reste toutefois insuffisante et une modification de cette approche pourrait s’avérer nécessaire pour faire face aux évolutions du contexte sécuritaire.

Avec le recul, l’expert souligne que son analyse initiale sous-estimait la rapidité et la profondeur avec lesquelles la Corée du Nord a pu améliorer son arsenal grâce à son alliance avec la Russie. Le maintien systématique des navires Aegis en patrouille devient incontournable, alors même que le débat sur l’adoption d’attaques préventives n’a pas vraiment progressé au Japon. Il considère que le pays devra soit augmenter le nombre de bâtiments équipés du système Aegis, soit repenser le déploiement du système de défense antimissile terrestre Aegis Ashore pour mieux protéger l’archipel.

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Tokuhiro Ikeda est directeur de l’Institut de Sécurité Nationale chez Fujitsu Defense & National Security Limited. Ancien vice-amiral dans la Force maritime d’autodéfense japonaise, il a également été chercheur senior au Harvard University Asia Center entre 2021 et 2023.