Bien que le Salon aéronautique de Dubaï se soit achevé le 17 novembre après cinq jours, les rumeurs concernant des transactions militaires ou civiles issues de cet événement continuent de circuler, notamment autour de l’industrie aéronautique chinoise. Parmi les modèles chinois les plus remarqués figurent les avions J-10CE, L-15 et Y-20BE, qui ont suscité un intérêt marqué de la part d’acteurs majeurs du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Nous ne nous attarderons pas ici sur ces trois appareils.
Concentrons-nous plutôt sur le L-15 “Falcon”, avion d’entraînement avancé phare pour l’exportation. Lors du Salon de Dubaï, il a été pratiquement confirmé que les rumeurs datant du début de l’année concernant l’achat par la force aérienne des Émirats arabes unis (EAU) de 12 L-15 étaient exactes. Ces appareils seraient destinés à la rénovation de leur équipe de présentation acrobatique “Knight”, qui opère actuellement six avions d’entraînement intermédiaire italiens MB-339. Comme 12 appareils semblent trop nombreux pour une seule équipe de démonstration, on estime que six d’entre eux pourraient être affectés à des unités opérationnelles. Par ailleurs, des sources évoquent l’intention des EAU d’acquérir 36 avions supplémentaires, portant le volume potentiel de la commande à 48 exemplaires. Ces chiffres représentent pour l’L-15, qui comptait jusque-là seulement six exemplaires vendus à la force aérienne zambienne, un succès commercial sans précédent.
Outre les Émirats, le Pakistan pourrait également devenir utilisateur du L-15. Selon le « Defense Blog » américain, Islamabad envisagerait de remplacer ses chasseurs J-7PG (F-7PG), en service depuis 1997 et achetés localement, par le L-15. Bien que ce dossier semble encore en phase préliminaire avec peu d’informations disponibles, la PAF exploitant environ 60 appareils F-7P/PG, la commande pourrait être conséquente.
Quels sont les enjeux pour les Émirats et le Pakistan dans l’acquisition ou l’intérêt porté au L-15 ? Cet appareil peut-il répondre aux missions tactiques assignées par ces deux forces aériennes ?
La force aérienne des Émirats arabes unis
Commençons par les Émirats. L’achat du L-15 répond à une problématique que nous avions déjà analysée plus tôt cette année : la force aérienne émiratie souffre d’une pénurie d’avions. Ses appareils d’entraînement de niveau intermédiaire à avancé proviennent de deux systèmes principaux : la série Hawk de BAE Systems et la série MB de MBB. 43 Hawks ont été acquis entre 1981 et 1993 dans différentes versions, tandis que 12 MB339, importés dans les années 1990, restent en service parmi 48 exemplaires au total. Toutefois, du fait de la longévité des flottes, avec un nombre élevé d’heures de vol et cycles de décollages/atterrissages, ces avions sont aujourd’hui très vieillissants. Cette usure complique le respect des besoins de formation des pilotes, tandis que l’équipe acrobatique “Knight” accapare également une partie de cette flotte d’entraînement de haut niveau.
Par ailleurs, la force aérienne émiratie est en train de renouveler massivement son parc de chasseurs, avec la récente commande de 80 Rafale en complément des Mirage 2000-5/9 et F-16E/F Block 60, ce qui porte à plus de 200 le nombre d’appareils de quatrième et quatrième-plus génération. Ces évolutions augmentent significativement la pression sur la formation des pilotes. Or, les anciens Hawk et MB339, avions de quatrième génération conformes aux standards des années 1980-1990, ne répondent plus à ces exigences de formation aux appareils de dernière génération, voire de cinquième génération. L’achat d’une nouvelle flotte d’entraînement de quatrième génération avancée est donc pleinement justifié. Parmi les candidats à l’export, on trouve le M346 italien, le Yak-130 russe, le T-50 sud-coréen et le L-15 chinois. Après diverses comparaisons, le choix porté sur le L-15 n’est guère surprenant.
La force aérienne pakistanaise
Pour la Pakistan Air Force (PAF), la situation est plus complexe. Son système de formation est assez proche de celui que disposait l’armée de l’air chinoise il y a une dizaine d’années. La formation initiale s’effectue sur des avions comme le MFI-395 et le T-37, puis la formation avancée, sur le K-8P. Ensuite, les élèves pilotes rejoignent trois escadrons différents : le 16e, le 20e et le 23e, dont un escadron tactique du Commandement de formation, les deux autres étant des unités opérationnelles chargées aussi d’entraînement au combat. Après ce cycle, les pilotes sont affectés à des escadrons de chasseurs de quatrième génération.
Cependant, deux défis majeurs se posent :
- Le passage de la flotte actuelle de chasseurs de quatrième génération vers une flotte de quatrième-plus génération, incarnée par les J-10CE et FC-1 Block 3 “JF-17 Thunder”, dont le Pakistan prévoit d’acquérir respectivement environ 72 et un nombre similaire. Cela transforme la PAF en une force majoritairement équipée d’appareils de troisième-plus génération. La formation sur J-7B/E, ancienne génération, ne suffit plus pour piloter efficacement ces nouveaux avions plus modernes, ce qui pose un grave problème de montée en gamme.
- L’obsolescence de la flotte J-7P/PG. Les J-7P livrés avant 1993 et les F-7P jusqu’en 2002 cumulent entre 20 et 30 ans d’exploitation. Sachant que les MiG-21 (modèle original du J-7) ont une durée de vie estimée à 3000 heures de vol ou 20 ans, une grande partie des appareils pakistanais est poussée au-delà de ces limites et peine à remplir les missions opérationnelles, d’autant que leur retrait est imminent sous 5 à 6 ans selon la propre estimation de la PAF.
Qu’il s’agisse d’une transition progressive de la chaîne K-8P vers le J-7PG puis les FC-1 et J-10CE, ou d’un passage direct à une flotte de chasseurs de troisième génération à la sortie du K-8P, la PAF doit moderniser l’ensemble de sa formation. Le système actuel est insuffisant, et la seule option réaliste est l’achat d’un entraîneur avancé moderne. Face à des contraintes d’approvisionnement en matériels occidentaux ou russes et à la prédominance d’équipements chinois dans sa flotte principale de combat, le L-15 semble l’appareil le mieux adapté, ce qui facilite un dénouement positif pour ce contrat.
Configuration préférée par le Pakistan
Quelques interrogations ont émergé concernant la version du L-15 envisagée par le Pakistan : s’agit-il de la version Lead-In Fighter Training (LIFT), destinée à être un avion d’entraînement basique avec une introduction au combat, ou de la version Air-to-Air and Air-to-Ground Fighter Trainer (AFT), plus complète, capable à la fois d’entraînement au combat aérien et aux attaques au sol ? La distinction majeure réside dans la motorisation : la version AFT est équipée d’un réacteur turbofan avec postcombustion assurant la supersonicité et des capacités d’interception aérienne. Or, les J-7P/PG actuels assurent déjà un certain niveau d’aptitude au combat aérien. Si le Pakistan opte pour le LIFT, il renoncerait donc au profil de formation tactique plus poussé qu’offre l’AFT, et le LIFT ne peut pas voler en supersonique : cela suffira-t-il pour le programme de formation ?
Cela ne constitue pas un problème majeur. En effet, la supersonicité n’est plus un prérequis strict pour les plateformes d’entraînement avancé modernes. Autrefois, avec les anciens avions à commandes hydrauliques mécaniques, la sensation de vol différait grandement entre subsonique et supersonique, ce qui justifiait l’exigence d’appareils supersoniques pour un meilleur ressenti de pilotage. Aujourd’hui, avec les commandes de vol électriques (fly-by-wire), les systèmes informatisés peuvent simuler en vol subsonique les caractéristiques des régimes supersoniques, offrant ainsi aux stagiaires une expérience réaliste, même sans dépasser le mur du son.
Par ailleurs, dans les profils tactiques, les avions de combat volent souvent à grande vitesse ou avec des charges importantes en effectuant des manœuvres à haute charge, sollicitant fortement la structure. À l’inverse, les vols d’entraînement sont plus stables et moins agressifs sur l’avion, ce qui améliore la longévité des appareils, un facteur important quand le budget est serré, comme pour la PAF. Cette dernière privilégiera donc un appareil durable et économique, quitte à faire l’impasse sur certaines capacités avancées. Face au T-50 sud-coréen, qui tend à ressembler davantage à un chasseur léger qu’à un simple avion d’entraînement, le L-15 demeure plus adapté aux besoins spécifiques du Pakistan.
En conclusion, bien que les commandes du L-15 par les Émirats arabes unis et le Pakistan restent officieusement confirmées à ce stade, une analyse simple de la faisabilité et de la nécessité permet d’avoir confiance dans le succès commercial de l’avion chinois sur ces deux marchés majeurs. La confirmation officielle devrait prochainement tomber.