Les constructeurs automobiles américains envisagent de suspendre certaines chaînes de production, tandis que les fabricants du secteur de la défense pourraient rapidement être concernés. Alors que les guerres commerciales entre les États-Unis et la Chine occupaient les gros titres au printemps, une escalade plus discrète mais tout aussi dangereuse s’est opérée. Le 4 avril, Pékin a limité les exportations de sept éléments de terres rares ainsi que de moteurs magnétiques permanents, composants essentiels dans des technologies allant des transmissions automatiques aux missiles.

La Chine domine la transformation des terres rares et la production de ces aimants, mettant en péril la capacité américaine à fabriquer quasiment tout équipement doté de pièces mobiles. Dans le secteur civil, les véhicules dépendent de ces matériaux pour les moteurs, capteurs, ceintures de sécurité, caméras, entre autres. Les plateformes militaires sont également extrêmement vulnérables. En décembre 2024, Pékin avait déjà interdit les exportations d’antimoine, de gallium et de germanium : les terres rares constituent ainsi la dernière étape d’une montée en pression méthodique de la Chine.

Cette restriction sur les terres rares a dominé les négociations commerciales sino-américaines lors des réunions à Genève et Londres, sans que Pékin ne montre de volonté de lever ce levier stratégique. Les États-Unis se retrouvent désormais dans une course contre la montre. Face à un arsenal économique soigneusement déployé par la Chine, le gouvernement américain doit impérativement réformer et renforcer les agences capables de mobiliser des capitaux stratégiques, en particulier la Development Finance Corporation (DFC). Faute de quoi, des arrêts industriels massifs risquent de survenir, alors même que les responsables américains de la défense alertent sur une menace imminente d’invasion de Taïwan.

Un contexte stratégique de long terme

La stratégie chinoise repose sur une planification décennale, alors que le gouvernement américain fonctionne souvent sur des cycles électoraux de quatre ans, offrant à Pékin un avantage en matière de contrôle stratégique. Depuis les années 1990, la Chine a méthodiquement développé sa domination sur les minerais critiques, intensifiant ses infrastructures dans les années 2000.

Par cet investissement, elle a acquis une influence majeure sur les chaînes d’approvisionnement mondiales de minerais, ainsi que sur les secteurs des télécommunications et de la logistique physique. Grâce à des subventions, des prêts concessionnels et des manipulations de marché, Pékin a imposé un contrôle quasi-monopolistique sur plusieurs industries-clés et s’en sert désormais pour presser les États-Unis et leurs alliés.

Par exemple, la Chine raffine environ 99 % du graphite naturel mondial, un matériau central à la fabrication des batteries lithium-ion. En 2024, la Development Finance Corporation avait consenti un prêt à Syrah Resources pour son exploitation au Mozambique. Toutefois, celle-ci a dû déclarer la force majeure et suspendre sa production, officiellement en raison de troubles liés à des élections contestées dans le nord du pays. Sur place, cette explication semble insuffisante : la mine fonctionnait sans incident notable et les manifestations ont coïncidé avec les restrictions chinoises sur les exportations de graphite vers les États-Unis. Par ailleurs, l’autre mine de graphite dans la région, appartenant à une entreprise chinoise, reste opérationnelle.

Un autre cas critique est celui du vanadium, indispensable aux aciers et alliages titane de qualité aéronautique. Sans cet élément, un avion F-35 peut devenir un simple objet très coûteux. Les entreprises chinoises et russes contrôlent aujourd’hui 75 % de la production mondiale de vanadium, suite à des rachats et faillites dans le secteur. Seules deux mines alignées sur l’Occident, en Afrique du Sud, produisent du pentoxyde de vanadium de qualité aérospatiale, mais elles souffrent de pressions commerciales, dont des baisses artificielles des prix orchestrées. Sans intervention, l’accès occidental à ce matériau est menacé.

Un défi que le marché ne peut résoudre seul

Certains pensent que le marché ajuste naturellement ces déséquilibres, mais celui-ci échoue face à un acteur dominant prêt à sacrifier ses profits pour renforcer son poids géopolitique. La Banque d’import-export chinoise ne recherche pas de rentabilité à court terme, elle applique une stratégie d’État à long terme. À l’inverse, les entreprises américaines, fragmentées et plus prudentes, peinent à rivaliser sur les terrains difficiles.

Le développement de mines domestiques est crucial pour la sécurité des approvisionnements, mais nécessite des années de développement des compétences et des infrastructures. Pour une solution rapide, la mobilisation des capitaux américains à l’étranger est indispensable. Or, si les États-Unis disposent des plus grands marchés financiers mondiaux, très peu de fonds orientent leurs investissements vers les pays émergents et les zones à risque. Les investisseurs américains sont souvent peu enclins à s’aventurer dans ces régions, contrairement à leurs homologues chinois.

De surcroît, ces projets sont perçus comme risqués et peu rémunérateurs compte tenu des difficultés politiques et des pressions de Pékin. Les investisseurs privés exigent donc un appui financier fort de la part du gouvernement américain pour s’engager.

Le chaînon manquant : la Development Finance Corporation

Créée par le BUILD Act de 2018, la Development Finance Corporation (DFC) devait faire contrepoids à l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la Soie, en stimulant les investissements privés dans les marchés émergents tout en défendant la politique étrangère américaine. Pourtant, son portefeuille plafonné à 60 milliards de dollars limite les investissements annuels à quelques milliards, et les projets prennent souvent plus d’un an pour être approuvés, alors que les acteurs chinois décident en quelques semaines.

La DFC souffre aussi d’une image d’institution trop jeune, prudente, peu réactive et soumise à des critères lourds en matière environnementale, sociale, de gouvernance et d’inclusion, ce qui a dilué son efficacité sur le plan de la sécurité nationale. Par ailleurs, d’autres agences américaines, telles que le Department of Energy et le Department of Defense, sont soit limitées à des projets domestiques, soit cantonnées à des pays déjà proches des marchés occidentaux.

La Banque d’import-export américaine, malgré son champ d’action mondial, reste trop prudente, insuffisamment dotée et contrainte par un plafond de prêts rigide. Son rôle se limite principalement à garantir les exportations de biens américains, sans réelle capacité à soutenir des projets stratégiques à grande échelle.

Les pistes pour réhabiliter la Development Finance Corporation

La situation peut être redressée si cette question devient une priorité gouvernementale. L’actuelle nomination de Ben Black à la tête de la DFC, qui plaide pour un déploiement plus ambitieux de capitaux stratégiques à l’étranger, est encourageante. Néanmoins, l’agence fait toujours face à un gel des recrutements et a perdu une part importante de ses experts. Une réforme profonde s’impose.

  • Clarification de la mission : La DFC doit être explicitement orientée vers la défense des intérêts stratégiques américains dans les marchés contestés, avec le développement comme levier secondaire.
  • Intégration à la sécurité nationale : L’agence doit coopérer étroitement avec le Conseil de sécurité nationale et les départements de la Défense, d’État, du Commerce et du Trésor, en bénéficiant d’un accès aux renseignements et à une coordination interinstitutions en temps réel.
  • Accélération des processus : Toute décision doit être prise dans un délai maximal de 90 jours, avec les projets prioritaires clôturés en 30 jours. Cela nécessite un personnel qualifié, des outils d’intelligence artificielle et une posture d’urgence.
  • Constitution d’un pipeline de projets : Les investissements doivent cibler en priorité des projets sans équivoque critiques pour la sécurité nationale, en s’appuyant sur un réseau de partenaires publics et privés pour sourcer les meilleures opportunités.
  • Acceptation contrôlée du risque : Le cadre comptable doit être revu pour ne pas pénaliser les prises de participation en capital, permettant à la DFC de prendre la première perte éventuelle, rassurant ainsi les investisseurs privés.

Une fausse alternative entre investissement domestique et international

Certains critiquent le financement de projets à l’étranger par des fonds publics, arguant que cet argent devrait rester au pays. Toutefois, cette vision néglige une réalité essentielle : l’économie et l’industrie de défense américaines dépendent de chaînes d’approvisionnement globales. Aucun rempart protectionniste ne permet un découplage immédiat. Les États-Unis ont le choix entre assurer l’accès à ces ressources ou les laisser aux mains de rivaux géopolitiques.

Des investissements ciblés, même avec quelques pertes, protégeront à terme des secteurs industriels majeurs pour beaucoup moins que le coût annuel des dépenses militaires américaines. Le défi est évident : la maîtrise des infrastructures énergétiques, de transport, de semi-conducteurs et de communication conditionne la suprématie technologique et stratégique. La Chine l’a bien compris et agit en conséquence. Pour contrer cette stratégie, les États-Unis doivent remettre leur outil financier le plus puissant au cœur de la compétition.

Ben Kallas est fondateur de Searchlight, cabinet de conseil spécialisé dans les infrastructures stratégiques et les chaînes d’approvisionnement en minerais. Ancien officier de renseignement et de reconnaissance des Marines, il a été déployé en Afghanistan puis dans la région indo-pacifique, où il a piloté des équipes pour les opérations de compétition stratégique. Il est titulaire d’un MBA de la Harvard Business School.