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Le moteur turboshaft Ardiden 1-H « Shakti » est sur le point d’atteindre un contenu 100 % indigène, une avancée majeure pour le secteur aérospatial indien. Actuellement doté de plus de 70 % de composants produits localement, ce progrès est rendu possible grâce à un transfert de technologies élargi de la part du partenaire français Safran Helicopter Engines, qui s’engage désormais à un transfert total pour ce moteur. Des acteurs locaux, tels que Hindustan Aeronautics Limited (HAL) et plusieurs entreprises privées émergentes, sont intégrés à la chaîne de production, en phase avec l’initiative Atmanirbhar Bharat visant une autonomie complète en technologies de défense stratégiques.

Le Shakti, fruit d’une co-développement basé sur le moteur Ardiden 1H1 de Safran, symbolise depuis longtemps la collaboration indo-française. Avec plus de 500 unités produites et plus de 350 en service actif au sein des forces armées indiennes, son évolution vers un contenu intégralement local marque un tournant stratégique. Elle permet de réduire la dépendance aux fournisseurs étrangers tout en renforçant les capacités de la flotte d’hélicoptères indienne, dans un contexte régional marqué par des enjeux sécuritaires croissants.

Lancé en 2002 dans le cadre d’un partenariat entre Safran (alors Turbomeca) et HAL, l’Ardiden 1H1 Shakti a été conçu pour répondre aux exigences spécifiques des opérations « hot and high », c’est-à-dire en conditions de température élevée et à haute altitude. Il délivre une puissance comprise entre 1 032 et 1 430 shp (770 à 1 070 kW), adaptée aux environnements extrêmes comme l’Himalaya. Son architecture modulaire et compacte intègre une chambre de combustion à flux inversé et faible émission, un compresseur centrifuge à deux étages haute efficacité, ainsi qu’une turbine haute pression à un étage associée à une turbine de puissance à deux étages, garantissant fiabilité et facilité de maintenance.

Ce moteur équipe les plateformes clés de HAL, dont l’Advanced Light Helicopter (ALH) Dhruv et ses variantes telles que le Rudra (version armée), le Light Combat Helicopter (LCH) Prachand, et le Light Utility Helicopter (LUH). Certifié par l’Agence Européenne de la Sécurité Aérienne (EASA) en 2009 ainsi que par la Direction Générale de l’Aviation Civile indienne (DGCA), le Shakti a accumulé des milliers d’heures de vol, démontrant son efficacité lors de missions à haute altitude près de la Ligne de Contrôle Effectif (LAC) avec la Chine, ainsi que lors de patrouilles maritimes dans la région de l’océan Indien. À titre d’exemple, le LCH Prachand, seul hélicoptère de combat au monde optimisé pour les combats en haute altitude, utilise deux moteurs Shakti pour évoluer et frapper à plus de 6 000 mètres d’altitude, une capacité validée lors des récents affrontements frontaliers.

Le site de HAL à Bengaluru a produit plus de 500 moteurs Shakti à ce jour, avec une participation locale qui s’étend à l’analyse dynamique des rotors, à la conception des carters, aux études de résistance des pièces statiques, ainsi qu’aux systèmes hydromécaniques (HMU), aux faisceaux électriques, aux circuits de refroidissement d’huile, pompes, filtres et canalisations. Cette intégration a permis d’augmenter la part indigène à plus de 70 %, incluant des matériaux et sous-ensembles sourcés localement, ce qui diminue notablement les coûts et les délais de maintenance.

Le tournant vers une indigenisation complète a été stimulé par le développement parallèle par HAL du moteur High Temperature Shaft Engine (HTSE-1200), un turboshaft de 1 200 shp destiné aux futurs hélicoptères comme l’Intermediate Multi-Role Helicopter (IMRH). Face à la concurrence potentielle de ce moteur national, Safran a accepté en 2024 de fournir un transfert de technologie à 100 % pour le Shakti, incluant les composants restants normalement produits sous licence. Cette cession englobe des technologies avancées comme le système complet de commande moteur (FADEC) et les modules de turbine centrale, donnant à HAL la capacité de maîtriser la chaîne de production dans son intégralité.

Les experts estiment qu’avec ce transfert élargi, le contenu indigène pourrait atteindre 100 % d’ici 2027-2028, grâce à l’intégration accrue d’entreprises locales spécialisées. Le secteur privé, notamment Godrej Aerospace, Tata Advanced Systems et Dynamatic Technologies, sera chargé de fabriquer des pièces de précision, des composites et des équipements électroniques, consolidant ainsi une chaîne d’approvisionnement robuste. Cette décision de Safran sécurise non seulement sa présence sur le marché indien en pleine expansion, avec une demande estimée à près de 2 000 moteurs sur vingt ans, mais répond également à la volonté de New Delhi de renforcer les compensations industrielles dans les contrats de défense.

Ce transfert complet fait suite à des années de négociations, qui avaient freiné l’augmentation du contenu local pendant près de deux décennies. D.K. Sunil, président-directeur général de HAL, a récemment souligné que ce partenariat illustre la transition de la simple production sous licence vers une véritable co-création, renforçant ainsi le potentiel d’exportation de plates-formes telles que le LCH.

Atteindre un contenu 100 % indigène pour le Shakti aura des conséquences majeures. Cela réduit les risques liés aux chaînes d’approvisionnement, comme ceux observés lors de perturbations mondiales affectant d’autres moteurs, tout en permettant des économies pouvant atteindre 30 % grâce à la production locale. Pour l’armée de terre et l’armée de l’air indiennes, qui exploitent plus de 300 hélicoptères de la famille Dhruv, cela se traduit par des mises à niveau plus rapides et une capacité opérationnelle soutenue dans des zones sensibles.