Près de trois ans après le début du conflit contre le Hamas, l’armée de l’air israélienne (IAF) connaît un tempo opérationnel parmi les plus intenses de son histoire. En plus de déverser des dizaines de milliers de tonnes de bombes sur la bande de Gaza, l’IAF a mené des frappes au Liban, en Syrie et au Yémen. Israël a également conduit une guerre aérienne à haut risque contre l’Iran, fruit de plusieurs décennies de préparation.

Ces opérations témoignent à la fois de la portée stratégique et de la maîtrise tactique de l’IAF, même si certaines d’entre elles suscitent une forte condamnation internationale en raison du nombre important de victimes civiles. Un appareil clé dans la flotte de chasseurs tactiques israéliens est le F-16I « Sufa » (Tempête en hébreu). Pour la première fois, l’un des navigateurs les plus expérimentés de cette version hautement personnalisée du F-16 a accepté de revenir en détail sur son pilotage et les combats récents, notamment les frappes contre l’Iran, Gaza et le Liban.

Nous avons rencontré ce pilote de l’IAF, que nous nommerons le lieutenant-colonel I, conformément aux règles de confidentialité israéliennes. Premier pilote druze de l’IAF, il exprime avec franchise ses impressions sur ses missions, les capacités du F-16I et la manière dont la force aérienne conduit des opérations de longue portée.

Question : L’IAF est réputée pour la sélectivité extrême de sa sélection de pilotes et la rigueur de sa formation. Comment cela s’est-il passé pour vous ?

Réponse : Le cours de l’Académie de Vol débute avec environ 10 000 candidats. Environ 35 seulement terminent la formation, tous postes confondus : pilotes de chasse, navigateurs comme moi, pilotes d’hélicoptères, etc. Le taux de réussite est très faible.

Les examens incluent des vols réels afin d’évaluer la capacité à accomplir des missions complexes, la rapidité de réflexion et la résistance au stress. D’autres tests sont effectués au sol, portant sur la personnalité et la navigation à pied, certains étant classifiés. À l’issue, chaque candidat reçoit une note qui le classe dans la promotion.

Q : Quel a été votre classement ?

R : J’ai terminé environ 22e au général, mais parmi les navigateurs, j’étais classé deuxième de ma promotion.

Q : L’accès à l’équipage d’un F-16I est-il particulièrement difficile ?

R : Après la formation, les pilotes sont répartis dans différents escadrons pour garantir un équilibre. Ce n’est pas uniquement une question de simples notes. Ainsi nous ne concentrons pas tous les meilleurs sur le F-35 ou le F-16I : c’est une répartition réfléchie, semblable à un draft NBA.

Q : Avez-vous piloté d’autres avions de l’IAF ?

R : Non, uniquement des F-16, d’abord la version classique, puis le F-16I. Toute ma carrière s’est effectuée sur cette famille d’appareils.

Q : Qu’apporte le F-16I comparé aux autres chasseurs de l’IAF ?

R : Le F-16I est l’avion conçu pour atteindre les distances les plus longues grâce à ses réservoirs supplémentaires. C’est aussi une plateforme de renseignement qui offre une large vue de la zone de combat. Bien sûr, c’est aussi un avion d’attaque capable d’emporter toutes sortes de missiles et bombes. Ce qui fait son unicité, c’est sa polyvalence et sa rapidité, grâce à une aérodynamique plus affinée et une taille compacte.

Q : En quoi le F-16I diffère-t-il des versions C ou D ?

R : La structure est quasi identique, mais le F-16I dispose de réservoirs additionnels qui modifient un peu la silhouette et améliorent l’autonomie. L’équipement interne est également différent, notamment en termes d’armement disponible, comme des missiles à longue portée ou des bombes intelligentes.

Q : Comment se déroulent les communications et la coopération au sein d’une formation de chasseurs ?

R : Nous sommes tous connectés sur un réseau qui permet de partager en temps réel des données sur la situation tactique sans avoir à parler vocalement. Par exemple, quand un avion cible un objectif, je peux choisir un autre pour ne pas faire double emploi. Cette synchronisation automatisée, doublée d’un entraînement intensif, fait notre force. Nous analysons chaque vol avec les vidéos et données, ce qui assure une progression constante.

Q : Le concept de F-16 avec un équipage à deux membres est rare, notamment en tant que navigateur. Comment cette configuration maximise-t-elle l’efficacité ?

R : Je suis navigateur, pas opérateur d’armes. Mon rôle varie selon les missions. Lors des frappes au sol, je suis souvent décisionnaire sur le choix et la fixation des cibles et sur la tactique d’attaque. En combat aérien, le pilote prend la direction. Je gère aussi la défense et le déclenchement des armes : missiles et bombes.

Q : Comment le F-16I s’intègre-t-il avec d’autres avions comme le F-15I, le F-15 Baz ou le furtif F-35i ?

R : Durant la guerre contre l’Iran, la coordination a été exemplaire. Le F-35 se concentre sur la collecte de renseignements grâce à son équipement avancé. Il nous avertit des menaces missilières potentielles, ce qui rend notre attaque plus sûre et précise. Le F-35 ouvre souvent la voie pour recueillir les données et nous les transmettre avant que le F-16I ne lance son attaque. Quant au F-15I et au F-15 Baz, ils accomplissent des missions proches des nôtres : reconnaissance, frappes, missions air-air. Le F-16I se démarque surtout par ses capacités photo et de renseignement sur le terrain ciblé.

Q : Qu’apporte le F-16I face au F-35 ?

R : Pour préserver ses qualités furtives, le F-35 doit porter ses bombes à l’intérieur de son fuselage. Le F-16I peut disposer d’armes externes sous les ailes, augmentant ainsi sa capacité d’emport en bombes.

Q : Les réservoirs conformés sont essentiels au F-16I. Impactent-ils la maniabilité ? Parfois, les regrettez-vous ?

R : Ces réservoirs sont indispensables pour atteindre de longues distances. Certes, ils dégradent un peu les performances aérodynamiques par rapport au F-16C ou D, mais je préfère voler avec ces réservoirs, même s’ils compliquent légèrement le pilotage, plutôt que sans eux.

Q : Parlez-nous de votre première mission de combat.

R : C’était au Liban, en 2006, lors de la deuxième guerre libanaise. Nous devions frapper un bâtiment servant de base à des terroristes équipés de missiles visant la frontière nord. C’était juste après l’enlèvement de trois soldats israéliens. J’étais très excité, c’était ma première mission d’attaque. La situation était tendue, notamment sur la coordination des cibles. Pour éviter tout risque, nous volions très haut et ne voyions les objectifs qu’à travers nos caméras.

Q : Quel type de munition avez-vous utilisé lors de ce raid ?

R : Des bombes JDAM à guidage GPS GBU-38 et GBU-31.

Q : Avez-vous participé à l’Opération Lion Ascendant visant à désorganiser les capacités nucléaires et militaires iraniennes ?

R : Oui, j’y ai participé. C’est l’expérience la plus marquante de ma carrière. Après le premier raid, nous étions satisfaits du résultat, mieux que prévu. Cette mission illustre parfaitement la capacité de l’IAF à mener des opérations complexes avec précision et profondeur stratégique, fruit d’années d’entraînement et d’exigence.

Q : Combien de fois avez-vous survolé l’Iran durant cette opération ?

R : Deux fois, à une semaine d’écart.

Q : Étiez-vous dans la première vague de frappe ?

R : Oui.

Q : Qu’avez-vous ressenti en pénétrant l’espace aérien iranien, sachant que vous alliez attaquer ?

R : C’était comme voler vers l’inconnu. Nous avions toutes les informations et avions répété les scénarios, mais une fois la frontière franchie, ce fut un moment décisif, pour lequel nous nous étions entraînés. J’étais concentré, focalisé sur la mission. Le succès à notre retour était un sentiment incroyable : un moment historique.

Q : Avez-vous été soumis à des tirs antiaériens ?

R : Aucun missile antiaérien ne nous a été tiré dessus lors du conflit. Des tirs ont touché des drones, mais pas d’appareils pilotés.

Q : Le succès des frappes surprises sur l’Iran vous a-t-il surpris ?

R : Je savais que nous réussirions, mais la réaction iranienne m’a étonné : nous ne sommes pas subis de représailles directes sur nos bases, ce qui montre notre supériorité technologique et opérationnelle. J’étais convaincu que nous accomplierions parfaitement cette mission.

Q : Avez-vous été présent lors des attaques aux missiles balistiques iraniens de 2024 sur certaines bases de l’IAF ?

R : Oui, j’étais dans une base au sud, près d’Herzliya. Le système intégré de défense aérienne a très bien fonctionné, limitant les dégâts. Le contexte n’était pas inédit, puisque les sirènes retentissent souvent en Israël, ce qui atténue la peur.

Q : Comment fonctionnent les munitions de sécurité comme les missiles Delilah ou Rampage et quelle est leur importance pour Israël ?

R : Je ne peux pas en dire trop. (rires)

Q : Quel rôle jouent les missiles balistiques lancés depuis l’air pour l’IAF et le F-16I ?

R : Un rôle très important. Ils offrent une grande flexibilité en frappant sur de longues distances, essentielles face à la multiplication des drones ennemis venant de l’est. Sans ces armes, il serait impossible de maintenir notre supériorité.

Q : Ces armes ont-elles participé aux frappes contre l’Iran ?

R : Oui.

Q : Envisagez-vous d’autres opérations similaires en Iran ?

R : Je ne pense pas, car je ne crois pas que l’Iran avancera significativement sur son programme nucléaire dans les prochaines années. Mais en Orient, rien n’est sûr.

Q : Quelles armes souhaiteriez-vous voir sur le F-16I ?

R : Ce n’est pas spécifiquement pour le F-16I, mais si je dois choisir une arme qu’Israël ne possède pas, ce serait la MOAB, la « mère de toutes les bombes », semblable à la GBU-57 (MOP) utilisée sur Fordow. Nous avons besoin d’armes à fort impact, car nos bombes actuelles sont trop petites pour certaines missions importantes.

Q : Quels avions israéliens sont capables de lancer cette bombe ?

R : C’est un problème : aucun, à ma connaissance. Peut-être le F-15I, mais il reste douteux qu’il puisse supporter une bombe aussi lourde. Il faudrait réfléchir à une solution pour disposer d’un tel armement.

Q : Comment le F-16I travaille-t-il avec les avions de soutien comme les appareils de guerre électronique, d’interférence ou d’alerte avancée ?

R : Le F-16I peut perturber radars et missiles qui nous ciblent, mais lors des dernières opérations, cette capacité n’a pas été souvent sollicité car nous n’avons pas été ciblés par des missiles sol-air. Par ailleurs, je ne peux pas commenter davantage sur les aéronefs de soutien pour des raisons de confidentialité.

Q : Quelles sont vos principales préoccupations avant une mission ?

R : Curieusement, je ne pense pas à la survie. Je suis focalisé sur la réalisation de la mission. Ma priorité est d’accomplir les tâches assignées tout en protégeant mon pilote, moi-même et les autres membres de la formation. C’est mon unique but.

Q : Depuis l’attaque du 7 octobre 2023, l’IAF opère à un rythme extrême, avec des appareils souvent anciens comme le F-15 Baz. Comment y parvenez-vous ?

R : C’est grâce à une équipe technique exceptionnelle qui travaille 24h/24, 7 jours/7. Ils assurent la maintenance et les réparations très rapidement. Le Baz vole depuis 50 ans et reste opérationnel. Le F-16I, qui est en service depuis 22 ans, semble toujours neuf. Lors des raids en Iran, il a pu effectuer un long trajet avec un seul moteur sans aucun problème. Notre service technique est le meilleur du monde.

Q : Les frappes israéliennes sont très controversées en raison des pertes civiles, notamment à Gaza. Que pensez-vous de mener des attaques dans des zones aussi densément peuplées ?

R : Je crois que la guerre est justifiée. Nous faisons tout pour éviter les victimes civiles. Parfois, nous interrompons même un bombardement si le risque est trop important. Nous prévenons les civils pour qu’ils évacuent les bâtiments avant les frappes. Malheureusement, les terroristes utilisent les civils comme boucliers humains, se cachant derrière eux. C’est pourquoi les civils sont parfois victimes, bien que nous ne les ciblions pas délibérément.

Q : Certains sites touchés sont liés à des institutions religieuses ou scolaires. Quel est votre sentiment en tant que navigateur ?

R : Nous ne visons pas délibérément ces lieux. Mais des terroristes s’y retranchent, parfois en nombre important. Nous devons les frapper pour protéger nos citoyens et nos troupes terrestres.

Q : Israël est largement critiqué pour les pertes civiles qu’il inflige. Comment répondez-vous ?

R : Je trouve cela hypocrite. Rappelez-vous les atrocités subies lors de l’attaque du 7 octobre. La situation en Syrie n’est pas si éloignée. Partout dans le monde où il y a la guerre, presque aucun pays ne fait ce que nous faisons en limitant les victimes civiles, même au prix de complexifier nos missions. C’est un fait.

Q : Vous avez mené de nombreuses missions sur Gaza, qu’est-ce que ça vous fait ?

R : Cela devient presque habituel. En deux ans, j’ai effectué entre 100 et 150 sorties sur la bande de Gaza. Nous opérons avec une grande précision, surtout là où des troupes terrestres sont présentes. Nous ne voulons pas blesser des civils ou ceux que nous devons protéger, notamment les otages. C’est pourquoi je suis très concentré lors de ces missions.

Q : Quelles munitions sont utilisées lors de ces opérations ?

R : Les mêmes JDAM GBU-38 et GBU-31 que lors des missions au Liban.

Q : Vous travaillez aussi à l’intégration des forces aériennes avec les troupes terrestres dans le sud, notamment Gaza. Comment cela se passe-t-il ?

R : Il est essentiel que les informations provenant de la base aérienne correspondent à celles des troupes au sol qui observent directement les cibles. Elles nous fournissent coordonnées et renseignements précis pour des frappes exactes, souvent éloignées du front. La coordination nécessite une personne connaissant à la fois le langage de l’armée de l’air et celui des troupes terrestres. Toute erreur pourrait être fatale.

Q : Avez-vous participé aux frappes en Syrie, sur Damas ou Suweida ?

R : Malheureusement, non.

Q : Quelle a été votre expérience de situations dangereuses en vol ?

R : En entraînement, nous avons eu une frayeur quand deux avions évoluaient trop près sans coordination, risquant la collision.

Q : Que pensez-vous de l’achat de nouveaux F-15 sur la base du F-15EX ? L’IAF a-t-elle encore besoin de F-16 plus modernes ?

R : L’orientation va clairement vers les escadrons de F-35 et de F-15. Nous avons beaucoup de F-16 qui remplissent leurs missions efficacement, mais le F-15 offre plus de capacité d’emport en armement. Les F-35 sont technologiquement les meilleurs appareils actuels, leur potentiel a été démontré récemment. Nous en aurons besoin en plus grand nombre.

Q : Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

R : Les Forces de Défense israéliennes opèrent sur sept fronts différents. Grâce à la qualité humaine, à la haute technologie, aux équipements uniques et à la coordination interarmes, nos missions sont d’une très grande qualité. Après deux ans de guerre, l’armée de l’air a prouvé sa valeur dans le monde entier.

Je pense qu’il est temps de chercher la paix dans la région, en commençant par la frontière nord avec la communauté druze. Israël peut contribuer à stabiliser la situation en Syrie. Ensuite, il faut engager un dialogue avec l’Iran et les autres pays du Moyen-Orient pour bâtir un avenir meilleur pour nos enfants. C’est ce que je crois fermement.