Le Pakistan voit dans le rapprochement diplomatique entre Kaboul et New Delhi une menace bien plus profonde que la simple perte d’influence géopolitique. Alors que l’Afghanistan entame une nouvelle ère sous le régime taliban, Islamabad réalise que son contrôle sur la région s’effrite face à une recomposition stratégique défavorable.
Le Pakistan n’avait jamais imaginé que le groupe armé qu’il avait soutenu et utilisé pour semer la terreur dans les pays voisins finirait par gouverner et comprendre que la diplomatie ne s’impose pas par la force des armes. Sur ce point, le ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Asif, a déclaré qu’Islamabad avait « épuisé sa patience » face à l’utilisation du sol afghan par des « terroristes ciblant le Pakistan ». Il a également affirmé, de manière surprenante, que « les Afghans ont toujours été aux côtés de l’Inde, hier, aujourd’hui et demain ».
Le soutien du Pakistan aux réfugiés afghans n’a en réalité jamais été motivé par la compassion, mais par la volonté de constituer une milice. Ces déclarations interviennent alors que le ministre afghan des Affaires étrangères, Amir Khan Muttaqi, effectue une visite en Inde.
Paradoxalement, Islamabad a détérioré ses relations avec les talibans, multipliant les attaques dans les zones frontalières afghanes, y compris des bombardements aériens, tout en expulsant des milliers de réfugiés vers un avenir incertain. Kaboul refuse toujours de reconnaître la ligne Durand – tracée à la hâte par les Britanniques au XIXe siècle – comme une frontière légitime.
Les zones frontalières poreuses sont régulièrement le théâtre d’escarmouches, perturbant les échanges commerciaux et les flux de transit. Après le retrait des forces américaines et alliées, le Pakistan s’attendait à ce que les talibans lui restent éternellement redevables et obéissants, mais le régime actuel s’est affirmé en modifiant cet équilibre. Les démarches diplomatiques de Kaboul auprès de New Delhi ont fortement déstabilisé Islamabad.
Bien que l’Inde ne reconnaisse pas officiellement le régime taliban, son engagement pragmatique marque un virage important dans la politique étrangère afghane. Pour le Pakistan, cela représente une perte stratégique majeure et un risque accru.
Le renforcement des liens de l’Inde avec Kaboul, couplé à son partenariat stratégique avec l’Iran, accentue les inquiétudes pakistanaises. L’intensification des échanges diplomatiques et commerciaux entre l’Inde et les pays voisins immédiats du Pakistan suscite une vigilance accrue à Islamabad.
Par ailleurs, les relations économiques entre le Pakistan et l’Afghanistan se sont dégradées, les fermetures de frontières, les expulsions de réfugiés et les tensions diplomatiques perturbant les corridors commerciaux.
L’Inde mise sur des corridors alternatifs comme le Corridor International Nord-Sud (INSTC) et le port iranien de Chabahar, contournant totalement le Pakistan. Bien que la réimposition de sanctions internationales ait freiné le développement du port de Chabahar, l’Inde en assure l’exploitation depuis 2018, l’utilisant pour le commerce avec l’Iran et d’autres pays, ainsi que pour acheminer de l’aide humanitaire à Kaboul.
Islamabad suit avec méfiance la visite d’Amir Khan Muttaqi en Inde, redoutant son isolement diplomatique. En effet, avec l’engagement croissant de l’Inde auprès de l’Afghanistan, de l’Iran et des nations d’Asie centrale, le Pakistan risque d’être exclu des dialogues régionaux cruciaux.
La présence renforcée de l’Inde pourrait restreindre les capacités du Pakistan en matière de renseignement, de surveillance et d’influence dans la région. L’affirmation afghane de son indépendance vis-à-vis d’Islamabad exerce une pression grandissante sur le flanc ouest pakistanais.
Le refus des talibans de jouer le rôle de proxy pour le Pakistan et la montée en popularité de l’Inde auprès des Afghans ont bouleversé l’équilibre stratégique régional. Pour Islamabad, ce changement est perçu comme un renversement de sa zone d’influence, jadis considérée comme un atout.
Ce qui constituait autrefois un avant-poste d’influence est désormais une source d’insécurité. La diplomatie douce indienne, ses investissements dans les infrastructures et son engagement pragmatique avec les talibans lui ont permis de progresser sans déployer réellement de forces sur le terrain.
Face à cette nouvelle donne, le Pakistan doit relever deux défis majeurs : gérer la dégradation de ses relations avec les talibans et contenir l’influence grandissante de l’Inde. Autant d’enjeux qui semblent pour l’heure hors de portée, à en juger par les déclarations de Khawaja Asif.
Dans ce contexte, l’Afghanistan demeure une pièce maîtresse dans l’échiquier géopolitique sud-asiatique, où les stratégies traditionnelles du Pakistan montrent leurs limites.