En 2022, Sajjan Gohel et Marcus Andreopolous publiaient un article alertant sur la nécessité pour les États-Unis de revoir leur politique de vente des F-16 au Pakistan, afin d’éviter des conséquences stratégiques à long terme défavorables. Trois ans plus tard, dans un contexte de relations assouplies entre la deuxième administration Trump et Islamabad, Sajjan Gohel revient sur cette problématique pour examiner comment Washington pourrait mieux positionner sa stratégie vis-à-vis du Pakistan sans recourir à ces ventes d’aéronefs.
Dans votre article de 2022 intitulé « F-16 et sécurité nucléaire : les failles dans la relation entre les États-Unis et le Pakistan », vous mettez en garde contre la poursuite de la vente des F-16 à Islamabad si Washington recherche un résultat stratégique optimal à long terme. Trois ans après, quelles seraient vos recommandations actualisées pour une meilleure posture américaine vis-à-vis du Pakistan sans ces ventes ?
Les États-Unis devraient rester extrêmement prudents quant à leur soutien aux capacités liées aux F-16 du Pakistan. L’idée que ces avions pourraient servir de levier pour modérer le comportement militaire pakistanais s’est systématiquement révélée inefficace. Le F-16 est davantage devenu un symbole de la manipulation stratégique par le Pakistan des inquiétudes sécuritaires américaines qu’un véritable signe de partenariat.
Chaque mise à niveau ou maintien fourni par Washington a été perçu par l’armée pakistanaise comme une validation de sa stratégie, centrée sur la compétition régionale avec l’Inde, le maintien d’une influence forte dans la région afghane, et le rôle prépondérant des forces armées dans la politique intérieure.
Cette situation est d’autant plus préoccupante que le Pakistan s’est fortement tourné vers la Chine pour son armement et son financement militaire. La collaboration sino-pakistanaise, matérialisée notamment par le corridor économique Chine-Pakistan et la coproduction du chasseur JF-17 Thunder, s’étend aussi aux drones, radars et technologies de missiles chinois. Indirectement, la maintenance américaine des F-16 profite ainsi à une institution militaire dont la logistique, les chaînes d’approvisionnement et la doctrine sont de plus en plus intégrées à celles de la Chine. Il existe un risque réel que la familiarité opérationnelle avec le F-16 soit partagée, intentionnellement ou non, avec Pékin, lui offrant des renseignements précieux sur les performances et vulnérabilités des systèmes occidentaux.
Par ailleurs, continuer à soutenir les F-16 perpétue un déséquilibre interne majeur entre le pouvoir civil et l’armée pakistanaise. En renforçant la puissance opérationnelle et le prestige de l’armée de l’air pakistanaise, Washington consolide involontairement une institution qui, historiquement, a sapé la gouvernance démocratique et la transparence. Le F-16, perçu au Pakistan comme un symbole de supériorité militaire et d’une relation privilégiée avec les États-Unis, alimente la même asymétrie civilo-militaire qui fragilise la stabilité politique du pays.
Dans ce contexte, les intérêts américains seraient mieux servis en réduisant leur dépendance au F-16 comme outil diplomatique, pour se concentrer plutôt sur des axes de coopération non létale, le renforcement de la résilience économique et la réforme de la gouvernance.
La deuxième administration Trump a initié un rapprochement avec le Pakistan, tout en naviguant entre une relation complexe avec l’Inde et une inclinaison pakistanaise vers la Chine. Les F-16 jouent-ils un rôle dans ce récent repositionnement ? La consolidation de l’arsenal pakistanais par ces avions vaut-elle le risque de renforcer l’alignement croissant de New Delhi avec Pékin ?
Si la deuxième administration Trump a fait preuve d’une certaine ouverture à des relations plus amicales mais transactionnelles avec Islamabad, l’Inde ne se rapproche pas de la Chine. En réalité, New Delhi s’interroge sur la cohérence stratégique des États-Unis vis-à-vis du Pakistan et de la Chine. Dans cette optique, les efforts américains pour renforcer leur coopération militaire avec le Pakistan, particulièrement par le biais du programme F-16, alimentent la perception indienne d’une hésitation américaine à se positionner clairement sur des enjeux menaçant directement ses intérêts nationaux.
Le F-16 demeure un symbole puissant des relations américano-pakistanaises et un test des priorités régionales de Washington. La volonté américaine de renforcer la puissance aérienne pakistanaise envoie à New Delhi le signal que les décideurs américains continuent de récompenser une armée qui a historiquement maintenu des liens avec des groupes extrémistes et conduit des politiques déstabilisantes en Afghanistan et au Jammu-et-Cachemire. Pour l’Inde, cette situation crée un paradoxe : alors que les États-Unis encouragent un engagement accru dans des structures de sécurité indo-pacifiques comme le Quad, ils renforcent simultanément les capacités conventionnelles et nucléaires potentielles de leur principal rival régional.
Dans ce contexte, la décision de soutenir les F-16 risque d’être perçue non pas comme un geste tactique pour obtenir la coopération anti-terroriste pakistanaise, mais comme un signe d’incohérence américaine. Elle consolide une conviction ancienne en Inde selon laquelle la politique américaine en Asie du Sud reste réactive, transactionnelle, et trop conciliante envers l’armée pakistanaise plutôt que guidée par une vision stratégique claire. Cette perception limite la volonté de New Delhi de s’intégrer plus profondément dans les architectures de défense pilotées par Washington. L’Inde poursuivra des coopérations sélectives (exercices conjoints, partage technologique, surveillance maritime), mais maintiendra sa souveraineté stratégique, prudente à l’idée de s’engluer dans un cadre dont même Washington semble incertain des objectifs.
Washington exerce aujourd’hui un contrôle strict sur l’usage et les restrictions liées aux F-16 pakistanais. Ces garde-fous pourraient-ils un jour devenir un sujet de négociation entre les deux pays ? Quels seraient les avantages et les risques stratégiques d’un relâchement de ces mécanismes ?
Les restrictions d’usage final et de contrôle imposées par Washington sur les F-16 pakistanais représentent l’un des piliers fondamentaux de la relation bilatérale. Ces mécanismes — équipe technique américaine présente sur place, inventaire des armes, limitations de déploiement — sont les moyens par lesquels Washington tente d’empêcher un usage abusif, la fuite de technologies, ou une escalade avec l’Inde. Ils illustrent aussi la méfiance structurelle qui caractérise depuis des décennies la relation sécuritaire entre les deux pays.
Le Pakistan a souvent cherché à négocier un assouplissement de ces mesures, que son armée considère comme intrusives et humiliantes. Islamabad pourrait présenter une telle libéralisation comme une condition préalable à une coopération plus étendue, ou comme un levier pour faciliter le survol américain ou l’échange de renseignements sur l’Afghanistan.
Du point de vue stratégique américain, réduire ces restrictions serait une erreur grave. Elles constituent l’un des rares instruments garantissant la responsabilité dans une relation opaque et fréquemment marquée par des doubles jeux.
Le seul bénéfice à court terme d’un allègement serait une certaine bonne volonté temporaire au sein de l’armée pakistanaise, favorisant éventuellement une coopération tactique en Afghanistan ou en matière de lutte contre le terrorisme. Mais les coûts à long terme — érosion des normes de non-prolifération, renforcement d’une armée ayant un passé de recours à des armes avancées à des fins coercitives, affaiblissement de la confiance régionale — surpasseraient largement ces quelques gains diplomatiques. Ces mécanismes de contrôle ne doivent donc pas être considérés comme un obstacle à négocier, mais bien comme la clé de voûte d’une relation instable.
Avec le recul, modifieriez-vous votre argumentation initiale ?
En repensant à notre article de 2022, le constat principal — que le F-16 incarne à la fois une dépendance stratégique et une méfiance mutuelle entre Washington et Islamabad — reste pleinement valable. Plusieurs évolutions récentes ont même rendu la relation encore plus complexe.
En 2022, le débat tournait autour de la capacité de frappe de précision du F-16 comme vecteur potentiel nucléaire et du rôle des mécanismes de contrôle américain pour limiter ce risque. Aujourd’hui, un souci supplémentaire apparaît : la diffusion technologique, notamment l’intégration croissante d’équipements chinois dans l’avionique et la maintenance, qui pourrait constituer une porte dérobée dans les systèmes d’origine occidentale. L’interaction entre architectures digitales chinoises et plateformes américaines anciennes engendre de nouveaux risques d’espionnage, d’exfiltration de données, et de compromission des systèmes.
Par ailleurs, les administrations Trump et suivantes ont oscillé entre compétition stratégique avec la Chine et diplomatie transactionnelle à court terme avec le Pakistan. Dans ce contexte, le F-16 a joué un rôle moins axé sur la lutte antiterroriste ou la non-prolifération que sur la garantie symbolique, servant à maintenir diplomatiquement engagé un Pakistan alors que les États-Unis se focalisent davantage sur des zones stratégiques majeures comme l’Indo-Pacifique.
***
Dr. Sajjan M. Gohel est directeur de la sécurité internationale au sein du think tank Asia-Pacific Foundation et enseignant invité à la London School of Economics. Il est aussi éditeur du NATO Counter-Terrorism Reference Curriculum et président du Global Threats Advisory Group, programme d’amélioration de l’éducation de défense de l’OTAN.