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Dans le désert de Mojave, en Californie, la mine de Mountain Pass se dresse comme un dernier rempart dans une lutte géopolitique majeure. Le 10 juillet 2025, le département américain de la Défense a annoncé un investissement de 550 millions de dollars dans MP Materials, le plus grand producteur américain de terres rares.

Ce financement comprend un prêt de 150 millions de dollars et 400 millions en actions privilégiées, marquant une initiative audacieuse pour contrer la domination chinoise sur les minerais indispensables aux technologies militaires et civiles. Les terres rares alimentent notamment les drones furtifs, les systèmes de guidage de missiles et les moteurs de véhicules électriques, ce qui en fait un enjeu stratégique majeur pour la sécurité nationale et le progrès économique.

La Chine contrôle 91 % du raffinage mondial de ces minerais, selon l’Agence internationale de l’énergie, détenant un quasi-monopole qui menace les chaînes d’approvisionnement globales. Cet investissement américain vise à créer un écosystème national des terres rares, mais de nombreux défis techniques, financiers et géopolitiques restent à relever.

Les États-Unis réussiront-ils à remodeler un marché dominé par Pékin depuis des décennies, ou ce partenariat ne fera-t-il que déclencher une confrontation stratégique plus large ? La réponse influencera l’équilibre des puissances au XXIe siècle.

Les terres rares, nouveau champ de bataille stratégique

Les terres rares regroupent 17 éléments, dont le néodyme et le dysprosium, qui sont au cœur des avancées technologiques actuelles. Elles interviennent dans les revêtements absorbants pour radars, les alliages haute température pour moteurs de fusées, et les optiques de précision pour satellites.

Ces éléments sont également cruciaux dans le secteur civil, notamment pour les aimants des moteurs de véhicules électriques et les catalyseurs des éoliennes. Malgré leur abondance dans la croûte terrestre, leurs gisements fragmentés et les procédés complexes de raffinage rendent leur extraction coûteuse. La Chine conserve une emprise écrasante sur 91 % du raffinage mondial, selon le rapport 2024 de l’Agence internationale de l’énergie, offrant à Pékin une marge de manœuvre considérable.

En 2010, Pékin a stoppé ses exportations de terres rares vers le Japon lors d’un différend territorial, provoquant une crise mondiale et soulignant la vulnérabilité des nations dépendantes de ces minerais. Depuis, le Pentagone inscrit les terres rares comme un élément crucial de la préparation militaire, indispensables du guidage des missiles aux technologies furtives.

Cette nouvelle stratégie vise à protéger la base industrielle et de défense américaine dans un contexte de tensions exacerbées avec la Chine. Au-delà de l’économie, les terres rares redéfinissent le rapport de force technologique et militaire. La mine de Mojave est devenue un foyer de cette confrontation aux répercussions dépassant largement les frontières californiennes.

550 millions de dollars pour l’indépendance : le contrat MP Materials

L’investissement de 550 millions de dollars du Pentagone cible la mine de Mountain Pass, seul site américain intégrant toutes les étapes d’extraction et de traitement des terres rares. Le prêt de 150 millions permettra d’améliorer les opérations immédiates tandis que les 400 millions en actions privilégiées offriront un retour financier prioritaire au gouvernement sans droits de vote.

MP Materials, dirigée par James Litinsky, exploite cette mine en activité depuis les années 1950. L’entreprise est entrée en bourse en 2020 via une société d’acquisition à vocation spécifique (SPAC), mais ses résultats ont déçu : en 2023, son EBITDA n’a atteint que moins de la moitié des 250 millions de dollars programmés.

La dépendance envers Shenghe Resources, une société chinoise partiellement étatique détenant 9,9 % de MP Materials, représente un défi majeur. Shenghe achète les concentrés bruts de Mountain Pass dans le cadre d’un contrat d’approvisionnement. Les fonds du Pentagone visent précisément à rompre cette dépendance en développant une capacité de raffinage totalement domestique.

Les ambitions incluent la construction d’installations dédiées à la production d’aimants au néodyme-praséodyme, essentiels pour les systèmes militaires et les véhicules électriques. Or, le raffinage des terres rares requiert des procédés chimiques sophistiqués, d’importants investissements et une main-d’œuvre qualifiée, des obstacles qui ont longtemps favorisé le leadership chinois.

MP Materials doit surmonter ces difficultés pour garantir une chaîne d’approvisionnement autonome. Ce partenariat constitue un pari sur l’innovation américaine face à la suprématie établie de Pékin.

Les enjeux stratégiques des terres rares

Ces minerais sont au cœur des technologies modernes de défense et d’industrie. Par exemple, le néodyme améliore de 30 % la précision des systèmes de navigation des drones furtifs par rapport aux solutions conventionnelles, selon un rapport 2024 du Département de la Défense américain.

Le dysprosium renforce les alliages supportant des températures dépassant 2 000 °C dans les moteurs de fusée. Le cérium améliore la résolution optique des satellites de reconnaissance, tandis que l’yttrium réduit de 25 % la détectabilité des systèmes de défense aérienne grâce à ses propriétés radar-absorbantes.

Dans le civil, les aimants au néodyme augmentent de 15 % l’efficacité des moteurs électriques, et les catalyseurs au lanthane des éoliennes renforcent la production d’électricité renouvelable. La mainmise chinoise sur 91 % du raffinage fait peser une double menace, militaire et économique.

Une rupture d’approvisionnement pourrait arrêter la production de systèmes critiques, retardant de plusieurs mois le déploiement des missiles ou radars. Sur le plan économique, elle mettrait en péril la transition énergétique, freinant la fabrication de véhicules électriques et les projets d’énergie renouvelable. Jack Lifton, cofondateur de l’Institut des minéraux critiques, a averti en juillet 2025 : « La domination chinoise dans les terres rares reste un point d’étranglement pour la défense et l’industrie occidentales ».

Le financement du Pentagone ambitionne d’assurer la sécurité des chaînes d’approvisionnement pour répondre aux besoins civils et militaires, une priorité stratégique majeure malgré les décennies d’avance de la Chine en infrastructures de raffinage.

MP Materials peut-elle relever le défi ?

L’entreprise américaine fait face à un parcours semé d’embûches dans sa quête d’autonomie. La complexité des procédés de raffinage exige une expertise technologique pointue et des moyens financiers élevés.

Les coûts pour ouvrir de nouvelles installations dépassent souvent 500 millions de dollars, d’après une étude 2024 de l’US Geological Survey. Les difficultés financières de MP Materials accentuent la pression, ayant manqué ses objectifs 2023 d’un peu plus de 50 % depuis son introduction en bourse en 2020.

La dépendance à Shenghe Resources, détenant une part significative, constitue une contradiction. Shenghe achète la production brute, reliant ainsi MP Materials à un marché qu’elle cherche pourtant à quitter. Pékin pourrait riposter en inondant le marché de terres rares bon marché, comme dans les années 1990, ou en limitant l’accès aux technologies de raffinage, à l’image de l’embargo imposé au Japon en 2010.

Sur le plan interne, la politique américaine peut freiner la demande. Le scepticisme de l’administration Trump envers les véhicules électriques et les énergies renouvelables pourrait limiter la croissance des ventes de VE à seulement 10 % par an jusqu’en 2030, selon BloombergNEF.

James Litinsky reste cependant optimiste : « Ce partenariat avec le Département de la Défense accélère notre vision d’une chaîne d’approvisionnement entièrement domestique pour les terres rares », a-t-il déclaré en juillet 2025. Pourtant, les enjeux techniques, financiers et géopolitiques pourraient contrarier cette ambition. Le succès dépendra de la capacité à innover et à résister dans un secteur sous la domination consolidée de Pékin.

La course mondiale au contrôle des terres rares

L’investissement du Pentagone illustre la lutte globale pour sécuriser ces minerais stratégiques. En Europe, l’Alliance européenne pour les matières premières vise à atteindre 20 % d’autonomie d’ici 2030. En Australie, Lynas Rare Earths, partenaire clé des États-Unis, extrait chaque année 22 000 tonnes sur le site de Mount Weld, soutenue par un financement américain de 200 millions de dollars.

Le Japon, marqué par l’embargo de 2010, explore l’exploitation minière en haute mer et le recyclage pour réduire sa dépendance chinoise de moitié d’ici 2035. La Chine, de son côté, renforce son emprise via des sociétés d’État telles que Shenghe Resources, qui a déclaré 1,2 milliard de dollars de revenus en 2024. Depuis les années 1980, Pékin a construit une infrastructure de raffinage d’une ampleur inégalée.

Le mouvement américain pourrait favoriser l’émergence d’un réseau d’approvisionnement aligné sur l’Occident, avec des projets complémentaires au Canada (mine de Nechalacho) et en Australie (projet Iluka). Toutefois, la suprématie chinoise du marché et sa maîtrise technique restent des obstacles majeurs. En 2023, Pékin a exporté 56 000 tonnes de terres rares, écrasant ses concurrents mondiaux.

Cette course dépasse l’économie : elle décidera quelles nations domineront la technologie et la défense au cours des prochaines décennies. Mountain Pass, jadis marginale, est désormais une pièce maîtresse dans ce rapport de force, dont les effets influenceront alliances et rivalités internationales.

Un premier acte dans une guerre stratégique

L’engagement de 550 millions de dollars du Pentagone constitue une étape décisive pour sécuriser l’approvisionnement américain en terres rares. Il témoigne de la volonté de Washington de défier le contrôle chinois sur ces minerais cruciaux pour la sécurité nationale et la croissance économique.

La réussite de ce projet exige que MP Materials surmonte les complexités techniques, la pression financière ainsi que les possibles représailles chinoises, allant du dumping aux restrictions d’exportation. La question plus large demeure : les États-Unis et leurs alliés pourront-ils bâtir une chaîne d’approvisionnement résiliente avant que les tensions, notamment en Indo-Pacifique, ne s’aggravent ?

Ce partenariat est un défi audacieux mais pas une garantie de succès. Il nécessitera innovation, coopération et investissement durable pour refaçonner une industrie clé. L’issue déterminera l’avenir de la guerre, de la technologie et de l’énergie, et mérite une attention soutenue tant la bataille pour les terres rares façonnera longtemps la géopolitique mondiale.